Monde

La bataille des minarets

Henri Tincq, mis à jour le 30.11.2009 à 10 h 03

La population s'est prononcée en faveur de l'interdiction à 59%, selon les premiers sondages à la sortie des urnes.

L'affiche des partisans de l'interdiction de la construction de minarets en Suisse Reuters

L'affiche des partisans de l'interdiction de la construction de minarets en Suisse Reuters

Les Suisses se sont prononcés dimanche 29 novembre par référendum pour l'interdiction de la construction de minarets, selon les sondages sortie des urnes cités par la Télévision Suisse Romande. L'interdiction serait acceptée par 59% des voix, d'après les projections de la radio et de la télévision suisse romande (SSR) annoncées plus d'une heure après la fermeture du scrutin à midi. Cet article revient sur le débat autour de la question qui a passionné le pays

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Jusqu'où va se nicher la peur de l'islam? Dimanche 29 novembre, les citoyens suisses vont avoir à se prononcer, lors d'une votation populaire, sur l'interdiction des minarets dans le ciel helvétique. L'«initiative citoyenne» a été lancée par le parti populiste d'extrême-droite UDC (Union démocratique du centre) au nom d'un «refus sans équivoque» d'une «islamisation» de la Suisse et de la défense de son identité chrétienne.

Que ce parti ait pu réunir assez de voix pour créer les conditions d'un referendum d'initiative populaire est en soi déjà étonnant. Selon les derniers sondages, avant le vote de dimanche, en dépit de l'opposition à l'initiative du Conseil fédéral helvétique (le gouvernement), des Eglises et de la plupart des cercles politiques et économiques, 35% des électeurs pourraient se prononcer contre la construction de minarets en Suisse.

Dans un pays où les églises se vident, ce référendum sur la visibilité de l'islam dans l'espace public soulève des passions. Débat largement surréaliste. La Suisse ne compte que 350.000 musulmans - sur 7, 5 millions d'habitants -, deux cents lieux de culte et quatre minarets, dont aucun ne sert pour l'appel à la prière du muezzin, ni ne dépasse les immeubles environnants. Mais des affiches ont surgi qui brandissent la menace d'une islamisation de la société. Certaines représentent une femme en burqa au regard noir et sept minarets transperçant le drapeau suisse, tels des missiles. D'autres détournent la photo des membres du Conseil fédéral, où l'on voit les trois conseillères revêtir une burqa bleue. «Arrêtons de nous voiler la face», proclame l'affiche en légende. Plusieurs villes comme Bâle, Lausanne, Fribourg, Neuchâtel ont fait interdire ces affiches au contenu discriminatoire et haineux. Zürich et Genève ont préféré les maintenir au nom de la liberté d'expression.

L'islam est la troisième confession du pays, loin derrière l'Eglise catholique et les Eglises protestantes. Son introduction est récente et liée aux vagues d'immigration successives: dans les années 1960 et 1970, avec l'arrivée d'une main d'œuvre turque et, plus tard, yougoslave. Puis, dans les années 1990, lorsque la Suisse a accueilli des réfugiés de Bosnie et du Kosovo. Et, dans une moindre mesure, des réfugiés d'origine maghrébine et d'Afrique subsaharienne. Les Turcs représentent 20 % des musulmans de Suisse et les ex-Yougoslaves 60%. D'où une grande hétérogénéité et des pratiques de l'islam différentes de celles que connaît la France où domine l'islam arabe.

La majorité des musulmans de Suisse ont un rapport moins identitaire à la religion, davantage lié à l'histoire politique de leur pays d'origine. Les Turcs intègrent plus facilement la notion de laïcité. Les populations balkaniques sont habituées à pratiquer leur religion dans la sphère privée.

Plus de vingt-cinq nationalités composent l'islam de Suisse. Mais peu importe, déplore Mohammed Kaba, directeur de la mosquée de Lausanne, «pour les partisans de l'interdiction des minarets, islam = arabe et arabe= terroriste. Mais c'est un faux débat, la Suisse ne sera jamais conquise!».

En 2005, une étude montre au contraire que l'intégration des musulmans est globalement positive en termes de droits individuels, qu'ils reconnaissent la séparation entre État et religion et que seule une petite minorité peut être qualifiée de strictement pratiquante. En revanche, en termes de droits collectifs, les procédures de naturalisation étant longues, seuls 15% d'entre eux possèdent le passeport suisse à croix blanche. Et donc le droit de vote.

Fortement divisés du fait de leurs origines multiples, les musulmans de Suisse commencent toutefois à s'organiser sous forme d'associations qui se montrent d'autant plus actives, depuis les attentats du 11-septembre, que l'islam fait l'objet de polémiques. En 2004, la campagne des extrémistes de l'UDC contre les naturalisations montrait déjà du doigt le nombre croissant de musulmans en Suisse. Plus récemment, les questions de la mixité à la piscine ou de la formation des imams ont suscité des réactions islamophobes.

Les communautés juive et chrétiennes ont pris position contre cette guerre des minarets. Pour les évêques catholiques, «l'interdiction de la construction de minarets fragiliserait les efforts nécessaires pour établir une attitude d'accueil réciproque». L'initiative populaire est jugée contre-productive: elle empêche le dialogue au lieu de l'encourager et instrumentalise la religion à des fins politiques. Elle est discriminatoire: en marginalisant une communauté religieuse, elle met en péril la cohésion sociale et la cohabitation pacifique des religions. «Nous restons lucides face au danger de l'extrémisme religieux, note une déclaration commune des religions juive, protestante et catholique du canton de Fribourg. Nous prenons au sérieux les inquiétudes de la population qui craint la propagation en Suisse d'idées extrémistes étrangères à sa mentalité. Mais loin de résoudre les problèmes, une interdiction des minarets génèrerait chez les musulmans un sentiment d'exclusion et de discrimination ».

Aux partisans de l'interdiction qui estiment que les chrétiens et les juifs sont moins bien traités en terre d'islam que les musulmans sur le sol européen, les communautés chrétiennes et juive de Suisse répliquent que le droit de construire des mosquées et des minarets en terre helvétique ne saurait être subordonné à la question de l'égalité de traitement des chrétiens et des juifs dans les pays islamiques. «Nous trahirions là nos principes et nos valeurs, disent-elles. L'injustice doit être dénoncée, qu'elle se produise chez nous ou dans d'autres pays et sociétés. Mais on ne peut pas y répondre par une nouvelle injustice». Nul doute que les résultats de ce referendum d'initiative populaire sur les minarets en Suisse seront observés dans un pays comme la France qui s'interroge, depuis des mois, sur l'opportunité d'interdire par la loi le port de la burqa.

Henri Tincq

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