Culture

Saint-Valentin, l’insurrection du cucul

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 14.02.2017 à 10 h 15

Si une réhabilitation de la Saint-Valentin est encore envisageable, alors celle que tente le sociologue Jean-Claude Kaufmann est le meilleur plaidoyer de l’histoire pour cette fête qu’on adore détester.

a single volunteer / Daniel McAnulty Flickr Via CC License By

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C’est peu dire que dans les milieux socioculturels élevés et plus généralement chez les individus blasés, la Saint-Valentin fait l’unanimité contre elle. Elle n’intéresse pas. Pire, elle saoule. La meilleure preuve de ce désintérêt, c’est que le journaliste qui doit se charger de trouver une idée d’article à l’approche de chaque 14 février est désigné d’office par sa rédaction et ressent cette charge comme une punition. Le sociologue Jean-Claude Kaufmann décrit l’épuisement moral qui accable quiconque doit s’aventurer sur ce terrain d’une banalité confondante. Car «“qu’y a-t-il à raconter sur la Saint-Valentin?” me demandaient mes interlocuteurs d’une voix morne, déjà fatigués de devoir argumenter sur ce qui paraissait à tous si évident».

Sociologue du couple, de l’individu et des micro-rituels de la vie quotidienne, Jean-Claude Kaufmann énumère dans un passage de Saint-Valentin, Mon amour!, paru au mois de janvier (éditions Les liens qui libèrent), les charges retenues contre la célèbre fête, qui se renforcent mutuellement l’une l’autre pour aboutir à une condamnation sans appel des personnes de bon goût et de jugement sûr.

«La fête serait détestablement “commerciale” (alors que le consumérisme ordinaire tend désormais à être rejeté). Ses décors obligés seraient écœurants de désuétude (alors que nous sommes en quête d’originalité et d’esthétique créative). La Saint-Valentin imposerait l’amour à date fixe (alors que ce qui caractérise le sentiment est qu’il surgit à sa guise). Elle serait collectiviste (alors que le je-sujet veut désormais être seul maître de sa vie).»

La Saint-Valentin est à la fois mercantile, de mauvais goût, attendue, pesante et conformiste. Elle est nulle. C’est la fête la plus pourrie de l’année, à l’exception peut-être de la fête des secrétaires ou de celle des grands-mères.

La love parade mondiale des beaufs

Sociologue populaire en raison de ses thèmes de recherche de prédilection, Kaufmann est un habitué des sujets passionnels sur lesquels tout un chacun pense avoir une opinion: le sac à main, les seins nus à la plage, le linge des couples, les fesses font partie des terrains qu’il a, si on ose dire, arpenté par le passé. Cette fois cependant, il a repoussé les limites du dicible et s’est retrouvé isolé dans son enthousiasme pour la Saint-Valentin. Son livre est tout autant une enquête sur la pluralité des enjeux qui entourent ce rituel amoureux qu’une tentative de réhabilitation de cette fête qu’on adore détester. «Je suis devenu encore plus fervent défenseur de la Saint-Valentin depuis que j’ai écrit ce livre», admet-il, effaré par la réception dont l’ouvrage fait l’objet depuis sa parution, une réaction qui est en soit une illustration de sa thèse: «Parce que je me heurte à cette raillerie, voire à ce mépris, ce dédain, qui m’énerve pour le rejet qu’il cache. Car derrière cette raillerie, c’est parfois l’expression sentimentale elle-même qui est rejetée». Mais qui sont donc ces ennemis de l'Amour?

Curieusement, au moment où on célèbre une «pop culture» historicisée, légitimée, muséifiée, un authentique fragment de pratique populaire commerciale se déploie sous nos yeux dans l'indifférence, sinon le dégoût le plus total. Il faut bien reconnaître avec l’auteur que sa Saint-Valentin n’est pas dans l’air du temps. Elle est d’un premier degré à la limite du supportable, ce qui la rend à contre-courant de la modernité branchée, de l’ère de l’humour et du cynisme, et de cette «petite méchanceté tranquille» qui émane de ceux qui veulent se protéger de l’expression trop manifeste des sentiments. «La protection est commode», note Kaufmann, et quiconque souhaite rester sur son quant-à-soi peut compter sur un argumentaire en béton pour détruire la lamentable fête des boîtes en forme de cœurs et de la pacotille made in china.

On pourrait ajouter que sa stricte séparation des attentes entre les sexes rend la Saint-Valentin définitivement aussi effrayante que pathétique aux yeux de tout esprit progressiste. Pour couronner le tout, la Saint-Valentin est devenue un rite dont les participants célèbrent «leur bonheur d’incarner la normalité», note le sociologue, ce qui est forcément suspicieux et achève de la discréditer. Car que revendiquent exactement ces millions de valentins et de valentines lors de leur journée fétiche, sinon leur fierté de représenter la norme: «Bien qu’elle soit l’occasion d’exprimer le sentiment en s’appuyant sur quelques symboles romantiques, c’est la norme conjugale qui est célébrée et renforcée. Dans les années 1960, les couples commencent à se mettre en scène le 14 février, s’affichant dans les restaurants, où l’on voit des tables de deux bien alignées, au milieu d’un décor imposé de petits cœurs et de chandelles.»

Le rouge contre le noir ou l’insurrection des petits cœurs

Et pourtant, malgré cette réprobation unanime du commentariat, ceux qui bravent l’interdit moral et célèbrent la Saint-Valentin n’auraient jamais été aussi nombreux. En Occident, où ils s’exposent à peu de risque sinon celui du ridicule, mais aussi dans de nombreux pays du Sud qui l’importent et se l’approprient comme une manière d’exprimer leurs sentiments et leurs désirs d’autonomie vis-à-vis des autorités religieuses, politiques et morales des régimes autoritaires. C’est ainsi que la police religieuse d’Arabie Saoudite prend des précautions particulières et patrouille le jour de la Saint-Valentin pour s’assurer qu’aucun cœur rose bonbon ne dépasse des étals. En Inde, où elle provoque la panique morale et la répression de groupes religieux hindouistes extrémistes, la Saint-Valentin remplit la même fonction que les films de Bollywood: un véhicule pour l’expression des sentiments de la jeunesse dans une société qui conditionne le choix de partenaire aux décisions familiales. Cette répression rappelle d’ailleurs celle dont les rituels amoureux de la jeunesse firent l’objet en France jusqu’au XIXe siècle. Comme souvent, «l’Église a voulu essayer de contrôler la fête, nous explique Kaufmann. Le pouvoir politique et policier s’en est lui aussi mêlé, punissant d'amendes ceux qui étaient pris en flagrant délit de s’appeler Valentin et Valentine.»

Partout où elle est sulfureuse, cette inoffensive Saint-Valentin devient une sorte d'étendard brandit par trois segments de la population: les classes moyennes urbaines, les jeunes et les femmes. «Cheval de Troie du sentiment» à l’époque où la société corsetait le désir de l’individu, et encore aujourd’hui dans les régions du monde où manifester son amour et son désir ne vont pas de soi, la Saint-Valentin est en revanche devenue routinière et presque moribonde dans les sociétés qui la fêtent depuis plusieurs siècles. C’est en particulier le cas depuis qu’une fête des amoureux new look et made in USA a été assemblée en usine et exportée après la Seconde Guerre mondiale, en faisant ce Noël du mois de février qui mobilise d’innombrables professions commerciales, des fleuristes aux restaurateurs en passant désormais par les sites de rencontre et les start-ups de foodtech. Pourtant, les Américains avaient accueilli avec ferveur leur Saint-Valentin. Elle comblait un manque d’occasions d’exprimer ses sentiments, chez ces pionniers au mode de vie austère dont les fêtes d’inaugurations de chemins de fer constituaient le sumun de la frivolité, s’amuse le sociologue (voir notre interview vidéo avec Jean-Claude Kaufmann ci-dessous). 

Vers une intimité de masse: la révolte des bisous

Les véritables raisons de l’existence de la Saint-Valentin et de sa persistance sont évidemment bien plus complexes et ambivalentes que le cliché du discours critique à la limite du conspirationnisme fainéant, qui associe fête des amoureux et grand complot des marchands. Comme tout rituel, la Saint-Valentin existait parce qu’elle répondait à des attentes de la société, et elle persiste parce qu’elle a évolué pour continuer à correspondre à des besoins. Les fonctions des fêtes des amoureux ont d’ailleurs varié: dans leur forme carnavalesque et collective, les rituels amoureux étaient le moment exceptionnel de l’année lors duquel l’étau du contrôle social sur la jeunesse se desserrait. Dans sa version moderne, la fête va accompagner la grande révolution de l’individualisme expressif et de l’exaltation du Moi. 

«Derrière le bouquet de fleurs, le nounours ou la boîte de chocolats, c’est l’amour qui cherche à faire surface»

Jean-Claude Kaufmann

Un échange symbolique a lieu à cette occasion entre les hommes, qui compensent le fait de se satisfaire d’une relation de couple «sans prise de tête» le reste de l’année, et les femmes qui en espèrent un revival de l’élan romantique terni par l’implacable routine du quotidien. Ce petit marchandage symbolique au sein de couple expliquerait, selon Jean-Claude Kaufmann, la fonction de régulation du couple qui rend la Saint-Valentin si utile, mais il n’épuise pas les fonctions de la fête, dont une plus fondamentale. En analyste précis et humaniste de la consommation, Kaufmann refuse de la disqualifier par principe, et préfère voir dans le commerce une clé d’entrée pour des pratiques moins utilitaristes qu’on ne le pense. S’arrêter à la fonction commerciale de la Saint-Valentin serait se contenter de la surface des choses, voire faire un contresens, nous met-il en garde. Selon le sociologue, tout le cérémonial marchand et figé fonctionne comme un sésame qui ouvre vers un ailleurs qui est ce qui est véritablement recherché. Car «derrière le bouquet de fleurs, le nounours ou la boîte de chocolats, c’est l’amour qui cherche à faire surface». De nos jours, «l’enjeu véritable [de la Saint-Valentin] est de rompre avec l’ordinaire, de s’arracher à la médiocrité du quotidien, d’aller à la rencontre de l’autre, de créer une bulle de vie un peu hors du réel, un instant de complicité absolue», écrit le sociologue. Et il se trouve qu’aujourd’hui, le commerce est l’interface par laquelle on accède à cet ailleurs. D’où l’hypothèse qui donne toute son originalité au plaidoyer de Jean-Claude Kaufmann: la possibilité d’un moment de vérité humaine dans ces pratiques générées de toute pièce par l’artifice marchand et la société du spectacle:

«L’amoureux croyant avoir trouvé un cadeau qui parle pour lui et exprime les sentiments qu’il éprouve vraiment, lui et lui seul, au plus profond de son cœur ignore souvent à quel point il véhicule des phrases industriellement fabriquées. Mais l’inverse est tout aussi vrai, voire encore plus: la phrase produite en série peut donner l’occasion d’aller bien au-delà. Car, dans le jeu de dupes entre amour et argent, c’est le sentiment qui domine.»

A rebours de la vocation commerciale à laquelle on la rattache, et par un étrange paradoxe, la fête des amoureux serait en réalité la forme de don d’une société submergée par la marchandisation des relations sociales, et la fenêtre d’opportunité utilisée pour exprimer «un désir d’amour» profondément désintéressé, qui va bien au-delà de la sphère du couple. Le valentin sincère instrumentalise l’argent et fait du cadeau acheté le prétexte pour exprimer ses sentiments, quant le mauvais valentinien se désengage par l’acte d’achat peu impliquant, et en resterait à la surface mercantile des choses, ignorant la valeur de l’expérience vécue:

«Même un décor néoromantique vaguement kitsch et ridicule aux yeux d’un observateur cynique peut créer les conditions d’un moment de grâce pour qui parvient à le transcender. Le sentiment amoureux a une puissance subversive à nulle autre pareille.»

«Subversif». Voilà un terme qui, accolé à la Saint-Valentin, ne sera pas pardonné à l’auteur, qui persiste et évoque «une immense insurrection tranquille» en marche, «celle des petits mondes d’amour et d’amitié encerclant le corps moribond de la finance obscène qui tient les commandes.» Un Occupy Saint-Valentin est-il possible? Conscient comme beaucoup d’observateurs du «rêve d’un autre type de société, plus chaleureuse, plus humaine», le porte-parole de la Saint-Valentin nous invite à faire le deuil d’une alternative dans la politique et l’économie, pour nous retrancher vers les interstices de liberté encore accessibles dans la vie privée. Un propos qui pourra heurter ceux qui ont vu dans le tournant du développement personnel et du retour sur soi des années 1970 le moyen de compenser la défaite absolue des projets de transformation collective. C’est le sens de la paraphrase pseudo-marxiste avec laquelle il conclut avec humour –et amour– son ouvrage: «Amoureux de tous les pays, unissez-vous!» Quand on lui demande de préciser la portée de ce propos post-politique, le sociologue enfonce le clou: «On ne voit pas trop comment réaliser ce projet du point de vue politique par rapport à l’économie de marché. C’est dans ces petits mondes qu’on peut créer l’alternative». La dictature du prolétariat transfigurée en armée de bisounours consuméristes, leurs petits cœurs dressés contre le système? C’est le pari du livre et de son auteur: l’amour sera plus fort que la haine.

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Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (956 articles)
Journaliste
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