Monde

Comment Donald Trump alimente un complotisme de gauche

Grégor Brandy, mis à jour le 04.02.2017 à 16 h 39

Des analyses en apparence très approfondies estiment que son récent décret sur l'immigration constitue «un ballon d'essai pour un coup d'État». Et si c'était surestimer son sens de la stratégie?

Donald Trump lors d’un meeting, le 21 juillet 2016, à Cleveland, dans l'Ohio. TIMOTHY A. CLARY / AFP.

Donald Trump lors d’un meeting, le 21 juillet 2016, à Cleveland, dans l'Ohio. TIMOTHY A. CLARY / AFP.

Une partie des soutiens de Donald Trump n'a pas chômé en matière de théories complotistes pendant la campagne présidentielle. Entre celle sur le lieu de naissance de Barack Obama, entretenue par Trump lui-même pendant des années, celle sur la santé d'Hillary Clinton ou celle faisant état de meurtres commandités par la candidate démocrate, il y avait de quoi faire. Sans oublier bien sûr le «Pizzagate», qui voudrait que différents membres hauts placés de la campagne d'Hillary Clinton fassent partie d'un réseau pédophile ayant pour QG une pizzeria de Washington. En décembre, un homme armé d'un fusil d'assaut avait même fait irruption dans la pizzeria pour vérifier de lui-même si ce qu'il lisait sur internet était avéré, avant d'être arrêté par la police.

Mais la droite américaine ne semble pas la seule à propager des théories complotistes. La gauche succombe elle aussi à cette tentation après tout juste deux semaines de présidence Trump. On ne parle pas des innombrables théories sur la Russie responsable de tous les maux, mais de celles qui voudraient que les événements de ces derniers jours, notamment le décret interdisant d'entrée sur le territoire américain des citoyens de plusieurs pays à majorité musulmane, constituent en réalité un «ballon d'essai» pour un coup d'État organisé par Trump et ses proches. Une théorie très populaire sur les réseaux sociaux depuis qu'elle a été popularisée par Yonatan Zunger, un ingénieur de Google, sur Medium.

«Ballon d'essai pour un coup d'État»

Pour résumer rapidement, Zunger pense que Trump était sérieux pendant sa campagne, qu'il va bien mettre en place tout ce qu'il avait promis et qu'il vise bien plus que la présidence du pays: il voudrait un contrôle total.

«Le principal objectif organisationnel du régime est maintenant de transférer tout le pouvoir effectif à un cercle rapproché, éliminant ainsi tout contrôle possible de la part de la bureaucratie fédérale, du Congrès ou des tribunaux. Les ministères sont en train d'être réorganisés ou purgés pour y parvenir. Le premier cercle est en train de sonder les moyens par lesquels il peut s'emparer d'un pouvoir incontesté. Les démarches [du week-end dernier] devraient être vues comme la première partie de tout cela.»

Ce texte a été lu plus de cinq millions de fois, selon son auteur, et largement partagé aux États-Unis, notamment par de nombreuses célébrités progressistes comme la chanteuse Katy Perry ou l'acteur Mark Ruffalo, ainsi que par quelques journalistes de ce côté-ci de l'Atlantique.

Forcément, la droite s'est aussi emparée de cette théorie pour la dénoncer. Le site extrémiste Breitbart, dont l'ancien patron, Stephen Bannon, aujourd'hui stratège en chef de l'administration Trump, ferait partie des personnages impliqués dans le complot, n'a pas perdu de temps et souligne que ce post Medium, «rempli d'implications infondées, [...] a été partagé des milliers de fois sur les réseaux sociaux, sa popularité étant largement dû aux célébrités de l'élite progressiste qui l'ont posté».

Mais Breitbart n'est pas le seul à avoir de gros doutes sur cette théorie.

«On ne voit pas tout ce qui se passe autour»

Le Washington Post souligne que, comme toute théorie du complot efficace, celle élaborée par Yonatan Zunger se base sur des événements réels: c'est l'interprétation qui est plus problématique. Sur Medium également, David Auerbach, contributeur à Slate.com, démonte pièce par pièce la théorie de Zunger et expose les exagérations et raccourcis de l'employé de Google.

Tom Pepinsky, un professeur de science politique à l'université de Cornell, revient lui aussi longuement sur son blog sur les arguments avancés par Yonathan Zunger et livre une lecture des événements qui va à l'extrême opposé. Pour lui, les premières décisions de l'administration Trump ne relèvent pas d'une démonstration de force, mais «de faiblesse et d'incohérence de gestion de la part d'une personne narcissique».

«Nous avons peu de preuves de ce qui se passe dans l'administration du président Trump. Ce que l'on voit, ce sont les résultats: les décrets présidentiels, les décisions du staff et la gestion du personnel. Ce que l'on ne voit pas, c'est tout ce qui se passe autour pour que l'on puisse interpréter ces résultats.»

C'est là que, selon lui, gît le problème majeur de la théorie du complot. Chacune des décisions peut être envisagée dans deux versions différentes, selon le côté où l'on se place: prise de contrôle absolue ou navigation à vue. Et sauf si l'on est en mesure de suivre comment sont prises ces décisions, on ne peut qu'émettre des hypothèses, pas tirer des conclusions.

«Les éditos mal informés en mode “J'ai une théorie qui explique tout ceci!” sont l'équivalent d'une courbe à laquelle on ajuste des données. Ne les ignorez pas; l'un d'entre eux est probablement dans le vrai, après tout. Mais comprenez ce qui manque. De mon point de vue, la conclusion à tirer de ces dix derniers jours est que le président n'est capable d'exercer que peu de pouvoir sur la politique nationale.»

C'est d'ailleurs l'argument repris par Slate.com, qui n'hésite pas à parler ouvertement de «théorie du complot» et appelle à suivre les principes du rasoir d'Ockham: pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple?

«Cette théorie s'apparente à un coup en onze bandes qui peut être bien mieux expliqué par la simple incompétence et l'extrémisme idéologique. À savoir l'incompétence de Donald Trump en tant que gestionnaire –rappelez-vous que la seule entreprise cotée qu'il a dirigée a fini par déposer le bilan à deux reprises– et l'extrémisme idéologique de Steve Bannon et Stephen Miller, deux de ses principaux lieutenants.»

L'article de Yonatan Zunger n'est pas le seul post Medium à avertir les citoyens américains des plans secrets supposés de l'administration Trump. Le Washington Post relève un autre texte intitulé «L'interdiction migratoire est une supercherie et on se fait tous avoir», dont l'auteur –Jake Fuentes, qui travaille pour la banque Capital One– explique que l'administration en place «vient de tester la propension du pays à capituler face à un régime fasciste». Un texte qui a également reçu le soutien de nombre de célébrités.

«Les posts Medium semblent être un cousin du “à dérouler” sur Twitter, où des analyses spéculatives de l'état actuel des choses sont développées dans de longues séries de tweets au lieu d'un post de blog classique. Et elles ont généralement tendance à exagérer la certitude de ce qu'elles écrivent.»

Se concentrer sur ce qui se passe vraiment

Un problème réside peut-être dans le design de Medium, une plateforme utilisée par de nombreux médias et professionnels, mais aussi par des analyses «amateurs». Un journaliste du site Quartz estime ainsi que la plateforme «semble fournir un vernis de respectabilité à des analyses très réfléchies de gens qui n'ont aucune idée de ce dont ils parlent».

Comme le résume le Washington Post, Medium permet à qui que ce soit de publier ce qu'il veut sur l'administration Trump et ses potentielles manigances, et de faire passer cela pour un article élégant. Si cela peut être parfois utile et permet de couvrir des domaines ou des sujets non traités par les médias traditionnels, «Medium devient aussi le lieu où des spéculations effrayantes et qui n'ont pas été prouvées à propos du futur des États-Unis sous Trump trouvent refuge».

Alors, plutôt que de se concentrer sur ce que Trump et sa garde rapprochée pourraient bien imaginer, ses opposants devraient se concentrer sur ce qui est vraiment en train de se passer et que l'on peut voir tous les jours, argue Slate.

«On sait, en d'autres mots, que le décret agressif et dégradant de Trump a été conçu par deux hommes dont la vision du monde traite implicitement et explicitement les personnes non-blanches, en particulier les musulmans, comme une menace de masse pour les États-Unis. Que cela ça fasse partie d'un coup en plusieurs bandes ou non, c'est inquiétant et ça se passe en ce moment. Pourquoi perdre notre temps à nous acharner à essayer d'y voir un dessein plus large qui pourrait exister ou ne pas exister?»

Même argument pour Bustle, qui rappelle que, lors de la campagne présidentielle, Trump n'a jamais cherché à construire sa stratégie comme une immense partie d'échecs avec des coups prévus longtemps à l'avance.

«Il ne joue pas aux échecs. Quand ses adversaires l'ont fait, il s'est levé et les a giflés. C'était une stratégie efficace. Et c'est également la stratégie qu'il semble mener ici. Si des gens s'inquiètent de Trump, ils devraient se concentrer sur ce qu'il fait vraiment.»

Grégor Brandy
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Journaliste
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