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Dans la peau d'une Oum convertie

Sur le lieu de l'immersion, photo extraite du documentaire «Les Soeurs»

Sur le lieu de l'immersion, photo extraite du documentaire «Les Soeurs»

Comment en quelques semaines, une jeune journaliste, qui ne connaissait rien ou presque à l'islam, au djihad, peut-elle pénétrer dans la djihadosphère et parler directement avec des membres de Daech qui incitent à la Hijra ou au meurtre? Carnet de bord d'une investigation.

Slug News, mis à jour le 05.02.2017 à 9 h 17

C'est l'histoire d'une prise de contact avec un continent inconnu, celui des femmes dans le djihad. Comment en quelques semaines, une jeune journaliste, qui ne connaissait rien ou presque à l'islam, au djihad, peut-elle pénétrer dans la djihadosphère et parler directement avec des membres de Daech qui incitent à la Hijra ou au meurtre? Cette jeune journaliste a tenu un carnet de bord pour les reporters Marina Ladous, Etienne Huver et Roméo Langlois, qui ont réalisé Les soeurs, les femmes cachées du Djihad.

Le documentaire est diffusé jeudi 2 février sur France 2 et France 24. Slate.fr vous propose en exclusivité le récit jour par jour de leur investigation. Une enquête de Slug News et Tv Presse avec la rédaction d'Envoyé spécial et France 24.

 

***

 

1.Les débuts
S'inventer une vie

Fin juin. Le djihad? Pas vraiment mon sujet. Et pourtant, je me suis mise pendant des mois dans la peau d'une sœur, une femme prête à épouser la cause des djihadistes, une femme prête à partir en «terres d'islam», dans la zone irako-syrienne. Ou pire, à tuer des Français, ici. Pourquoi moi? Parce que je suis une petite blanche qui n'y connaît rien à la religion. C'est un raccourci très rapide. Mais pas si faux. De plus en plus de jeunes femmes se font endoctriner sur les réseaux sociaux après s’être converties.

J'ai d'abord rencontré Marina Ladous et Etienne Huver du collectif SlugNews, les producteurs et réalisateurs. Au téléphone, la discussion avait été brève: «Nous avons un sujet à te proposer, on en parle en vrai». Très bien: j’imagine les mafias, la drogue, la corruption, les affaires… Mais non, le sujet, ce sont les sœurs, ces femmes cachées du djihad.

Début juillet. Tout commence par une formation avec l’expert en sécurité informatique de l’équipe. Mes interlocuteurs sur la toile ne doivent jamais faire le lien entre mon profil de convertie et ma véritable identité. Ordinateur vide, aucun compte personnel, j’utilise un logiciel qui empêche ma localisation et crée des mots de passe compliqués, qu’une machine mettra un temps infini à craquer.

Ces mesures sont nécessaires car l’Etat islamique possède des hackers compétents.

Quelques semaines plus tard, au cours de mon enquête, les terroristes de Daech posteront eux-mêmes sur les réseaux sociaux nombre de ces règles pour permettre à leurs cellules en Europe de contourner la surveillance des services de renseignements.

Mon profil est forgé avec les membres de l’équipe. Une identité, une histoire. Ça y est, maintenant, il faut se lancer. Je flippe.

Comment en quelques clics naît une identité virtuelle, le parcours d'une fraîche convertie, pleine de questions sur la religion, l'engagement | Slug News

Samedi 10 juillet. Je suis devant mon ordinateur. Des mots plus ou moins connus défilent sur mon écran. Ramadan, je vois. La Shahâda, je suis déjà larguée. Après quelques recherches, j’apprends qu’il s’agit de la profession de foi dans l’islam. Je retiens toutes ces nouvelles infos mais j’ai quelques doutes sur mes capacités à pénétrer cet univers.

Les trois réalisateurs me rassurent, eux connaissent les règles, les bases et c’est mon œil novice qu’ils souhaitent utiliser. Je dois faire de ce handicap un atout, cette ignorance façonne mon profil. Au pays de Daech, je serai Candide: une jeune femme fraîchement convertie, un peu paumée et qui ne croit pas ce que disent les médias.

Je crée un avatar, un pseudonyme sur Facebook. À la recherche d’une photo de profil, je tape simplement «islam» dans Google Images. De nombreuses photos de Coran ou de mosquées apparaissent. Parmi le flot d’illustrations se trouvent, déjà, des photographies d’hommes décapités ou de femmes lapidées.

Finalement, je choisis une image que je trouve jolie et neutre. Je fais surtout attention de respecter la consigne que l’on m’a donné: pas d’incitation. Je suis jeune et novice, pour les décapitations, on verra plus tard.

Pour cette première journée, je me concentre sur des infos basiques afin de devenir une «Oum» crédible. «Oum», la mère en arabe. La plupart des sœurs utilisent ce mot dans leur pseudonyme. Dans l’univers que je commence à découvrir, personne n’apparaît sous sa réelle identité.

En tant que nouvelle «Oum», je vais donc à la recherche de pages à «liker». Elles symboliseront mes centres d’intérêts: «Islam», «Allah» ou encore «Chaque jour un verset du Coran». Je visite les profils d’autres «Oum», je me demande si elles y croient vraiment à tout ça. Et dans la vraie vie, à quoi ressemblent-elles?

Oubliez les fleurs, le flirt, les premiers rendez-vous. Ici, on recherche un mari fissa, pas un prince charmant

 

Mardi 12 juillet. Les trois réalisateurs sont en tournage, je suis seule derrière mon clavier. C’était prévu. Un temps pour que je m’adapte, que je lise, que j’appréhende cet univers tranquillement. De profil en profil, je trouve mes premiers amis Facebook. Toutes les «Oum» sont voilées, en niqab ou en burqa. Je regarde les profils, ne débute aucune conversation. Certaines «sœurs» mettent en image de couverture de leur mur un panneau sens interdit avec ce message: «Ne parle pas aux hommes». J’obéis. Ici il y a une règle: obéir est essentiel.

Mercredi 13 juillet. Désormais, ce sont les «Oum» qui viennent vers moi. L’un de mes contacts, «Annonce entre sœurs filah», répertorie anonymement des propositions de mariage. Parmi elles, je lis ce message d’une prétendante: «Alors voilà j’ai 19 (ans) Inch ’Allah et je veux me fiancer avec un homme de 20 ans minimum Inch ‘Allah cela fait déjà plusieurs mois que je pense au mariage pour ne pas être dans le haram plus tard je préfère me marier jeune comme nous a conseillé le Prophète, Paix sur lui». D’autres sœurs commentent. Je ne saurai rien de l’heureux élu car leur discussion se poursuit en messagerie privée.

Oubliez les fleurs, le flirt, les premiers rendez-vous. Ici, on recherche un mari fissa, pas un prince charmant, un mari qui pense comme soi, sinon pas de mariage.

Je me sens un peu paumée et encore très loin du monde des djihadistes. Si ça se trouve, il n’y a pas de djihadosphère? Mon rôle n’est pas de la trouver à tout prix, mon rôle c’est de faire le chemin pour comprendre. Je me le répète. Nous ne voulons pas fausser la réalité.

Jeudi 14 juillet. Je comprends quelques codes nouveaux de l’univers des sœurs. Aujourd’hui, je peux me lancer et entamer des discussions. Ça tombe bien, une Oum vient me parler. Je l’appellerai Oum 1. Ca commence par des banalités: «Salam Aleykoum, tu es d’où?»

Je lui fais part de mes doutes: je me sens perdue dans la religion et ne sais pas comment être une bonne musulmane. Ses conseils sont rassurants. Il faut, dit-elle, y aller pas à pas, ne pas me brusquer sur le port du voile, ou du niqab, ou encore laisser le temps à mes parents d’accepter ma conversion.

Cette sœur semble protectrice et son message est clair: l’islam ne s’apprend pas sur Facebook. Tout à coup, mon téléphone sonne, c’est l’un des réalisateurs qui m’appelle. A Nice, un attentat, le mode opératoire rappelle les propagandes de Daech! J’allume ma télé, je suis abasourdie. Tout de suite, une question me vient: comment les «Oum» vont-elles réagir demain matin sur la toile?

Vendredi 15 juillet. Toute la nuit, le nombre de victimes a augmenté. Le bilan final sera de 86 morts et 434 blessés. Les Oums aussi réagissent sur la toile à l’attaque d’hier. «Je me désavoue de ces égarés, qu’Allah nous en préserve!», écrit l’une en désignant les terroristes. Une autre publie: «hommage aux personnes décédées suite à l’attentat de Nice de ce jeudi 14 juillet 2016».

Je ne réalise pas encore que l’un des bourreaux s’appelle Rachid Kassim. Celui qui animera à partir d’août une chaîne sur les réseaux sociaux appelant à passer à l’action en France.  Celui qui me suggèrera, à moi aussi, de faire un attentat.

 

Une photo circule aussi sur de nombreux profils, avec le message: « L’islam et les salafis (salafistes) contre le terrorisme! Nous sommes contre Daech, Al-Nosra, Boko-Haram et Al-Qaida…et contre tous les groupes de cette secte».

D’autres appellent à ne pas se justifier. Ils disent qu’ils n’ont rien fait, à part croire en Allah. D’autres réactions sont surprenantes: certains de mes amis virtuels propagent une théorie du complot. Le terroriste ne serait pas mort, il serait même retourné en Tunisie depuis l’attentat.

Les Daechiens, eux, ne commentent pas.

11 septembre. 13 novembre. Sur leur profil Facebook, les dates des attentats renseignent les jours d’anniversaire. Pas la peine d’être une experte pour comprendre. Ces profils où l’anniversaire est une «dédicace-attentat» s’affichent souvent avec des photos de lions et de lionnes, des symboles de Daech.

La photo de profil d'une soeur | Slug News

Au fil de l’enquête, j’apprends à discerner ces détails, pour reconnaître les vrais candidats au djihad. Les plus discrets partagent quelques rappels sur la religion, des images de leurs frères et sœurs en religion massacrés à travers le monde, ou d’actions humanitaires pour sauver les syriens.

L’humanitaire, c’est l’argument que les recruteurs de la toile ont utilisé pour tenter d’embrigader Oum 1, ma nouvelle amie rencontrée hier. Selon elle, ils ont tenté de lui retourner le cerveau après les attentats de Charlie Hebdo et de l’HyperCacher en janvier 2015.

Les Syriens qui souffrent, les musulmans qu’on persécute. Ils lui promettaient qu’elle serait plus utile «là-bas». Oum 1 m’adresse une réelle mise en garde contre Daech. Je m’interroge: «qui est Oum 1 dans la vraie vie?» Elle ne me répond pas. Les morts et les blessés de Nice, elle n’en parle pas non plus…

Lundi 18 juillet. Je suis attirée par les commentaires d’une femme qui utilise l’un des mots favoris de la djihadosphère: kouffar. J’engage la conversation et elle m’explique rapidement qu’elle ne travaille pas parce qu’elle ne veut pas exercer dans un «pays de kouffars». Un kouffar, c’est un mécréant en Français. Cette sœur disparaitra quelques jours plus tard des réseaux.

Jeudi 21 juillet. Un de mes nouveaux «amis» virtuels partage les images où l'on se félicite de l’attentat de Nice. Je me dis qu’il faut en passer par là. Mon profil, mon avatar doit regarder.

Je décrypte d’abord le Facebook de ce nouvel «ami» dont j’ignore s’il s’agit d’un homme, d’une femme ou d’un collectif. Le mur est exclusivement composé de vidéos de propagande de Daech. Je clique.

Je regarde les gens autour de moi. L’air est chaud, certains boivent un verre en terrasse, d’autres rentrent du travail. Ils me paraissent si normaux alors que Daech se propage sur la toile. Cette situation me parait absurde. Mais ici, on vit.

 

Deux hommes en combinaison orange sont à genoux devant deux terroristes, couteaux à la main. L'un a la barbe drue et les yeux soulignés de khôl. Il fait son discours. Je résume: ne vous plaignez pas les Français, vous avez commencé en nous bombardant. J’écoute, la boule au ventre.

Il nous dit de bien regarder, et commence à trancher, avec son collègue, la gorge de «son otage». Le premier. Un pauvre homme agenouillé, sans défense. Atroce.

Pourquoi n’ont-ils pas essayé de s’échapper? Sont-ils drogués? J’enchaîne les suppositions.

Je savais que des vidéos de Daech existaient. Des journalistes, des otages, des policiers, des militaires, des institutionnels, des femmes, des hommes, des syriens, des irakiens sont exécutés face caméra mais je ne les avais jamais regardées. Face à cette horreur mise en scène savamment, je suis tétanisée.

A mon sens, ces vidéos ne devraient qu’éloigner les aspirants, faire fuir les «Oum» mais ce n’est pas la réalité. Dans cette sphère, comme je l'apprendrais plus tard, les vidéos de décapitation s'échangent sans cesse. 

Rachid Kassim, l'instigateur présumé des attentats de Magnanville et de Saint-Etienne du Rouvray | Slug News

Je ne réalise pas encore que l’un des bourreaux s’appelle Rachid Kassim. Celui qui animera à partir d’août une chaîne sur les réseaux sociaux appelant à passer à l’action en France. Celui à qui je parlerai seul à seul, par message vocal. Celui qui me suggèrera, à moi aussi, de faire un attentat.

J’ai besoin d’évacuer. J’appelle Marina, l’un des réalisateurs et la coproductrice. Il faut que j’en parle à quelqu’un. Marina me rassure. Je sors, je prends un vélo et je téléphone à une amie pour parler de tout, sauf de ça.

Je regarde les gens autour de moi. L’air est chaud, certains boivent un verre en terrasse, d’autres rentrent du travail. Ils me paraissent si normaux alors que Daech se propage sur la toile. Cette situation me parait absurde. Mais ici, on vit.

2.Un premier pasL'invitation sur Telegram


Mardi 26 juillet. Après plusieurs jours d’absence, je me connecte et découvre des

Une «Oum» m’a taguée dans un post avec 18 autres jeunes sœurs. Nous sommes invitées à rejoindre un groupe Telegram

 

messages privés, des demandes en ami, et des notifications en pagaille. Visiblement, j’ai la cote.

Le profil d’une jeune convertie paumée est-il réellement attirant pour les recruteurs et les recruteuses de l’Etat Islamique? Pour certains, oui. Une «Oum» m’a taguée dans un post avec 18 autres jeunes sœurs. Nous sommes invitées à rejoindre un groupe Telegram.

Je ne connais pas cette messagerie dans la vraie vie. Dans l’enquête, je sais que c’est un pas en avant. Telegram est une messagerie russe, cryptée, à l’abri des services de renseignement, c'est la messagerie sur laquelle il faut être pour intégrer les groupes djihadistes. J'en informe l'équipe, coup de fil à notre expert en sécurité informatique, qui va nous donner quelques tuyaux.

L'interface du groupe Telegram, cuisine entre soeurs | Slug News

Ensuite, on parle de la stratégie à adopter avec ces sœurs ‘Telegram’. Ne pas poser trop de questions, ne pas les inciter, esquiver le plus possible quand on me demande mon avis sur Daech. J’échange brièvement avec la sœur qui m’a tagué. Elle n’est pas très loquace. Sa démarche m’interpelle, pourquoi choper à la volée des jeunes femmes qui s’intéressent de près à l’islam pour les faire basculer sur une messagerie cryptée? Est-ce ça la méthode Daesh? Je me lance et j’attends.

27 juillet. Hier, un prêtre a été tué dans son église à Saint-Etienne-du-Rouvray. Abdel Kermiche et Abdel Malik Petitjean se sont introduits pendant l’office, et l’ont égorgé. L’état islamique a revendiqué l’attaque.

Sur Facebook, Zora m’avait demandé en "ami" , le 13 Juillet 2016. Sa photo de profil est un lionceau endormi. Il est presque attendrissant avec ses gros coussinets en éventail.

Le profil Facebook de Zora | Slug News - Tv Press

Un rapide coup d’œil sur son mur d’actualités met fin à la mignonnerie: «encore un peu de patience, la loi d’Allah est bientôt de retour» ; «celui qui meurt sans avoir combattu et sans avoir eu l’intention de combattre meurt sur une branche de l’hypocrisie» ; «Et tuez-les, où que vous les rencontriez (…) Telle est la rétribution des mécréants». Je lui parle.

Au troisième message, elle me demande «t de la dwala islamiya?» (Tu es de l’Etat islamique ?). Je lui réponds que je ne sais pas encore. Zora rétorque sans hésitation qu’elle a déjà essayé de partir et que ses frères musulmans se font tuer tous les jours. Son devoir, c’est de les aider.

Un post de Zora | Slug New/ Tv Press

Ok. En fait, il y a carrément des femmes qui disent sur les réseaux «Bonjour je suis djihadiste!?». Et qui ne s'en cache pas. Sans compter que, lorsque j'évoque l'attentat de Nice, en disant que, quand même, des musulmans aussi sont morts... j'ai pour réponse: «en même temps, le 14 juillet n'est pas une fête pour les musulmans, et puis les femmes marchaient sur le même trottoir que les hommes, elles n'ont pas à faire ça.»

C’est la première fois que je ressens quelque chose de pas normal. Elles ne louvoient pas, elles ont de la technique pour s’interroger entre elles

 

Je me méfie. Zora, c’est presque trop. D’habitude, les sœurs savent tenir leur langue sur les réseaux sociaux. Employer «djihad» ou «Dawla» me paraît très imprudent. Dernière hallucination avec Zora, un détail que j’aurais dû voir au premier coup d'oeil, elle affiche 3.504 amis Facebook.

Jeudi 28 juillet. Le groupe Telegram évoqué deux jours plus tôt n'est pas encore lancé. Je crains la fausse piste. Je continue mes discussions avec Zora, soudain énigmatique. Elle m’envoie une simple image de lions: «Entourez vous de ceux qui ont la même mission que vous». Je ne récolterai pas plus d’informations ce soir.

La journée passe et je suis frustrée... Ils passent leur temps à jouer au chat et à la souris… J’apprends au fur et à mesure à appréhender ces changements de comportements, symbole de leur méfiance. Mais c’est usant.

Le soir arrive. Toujours pas de nouvelle des sœurs Telegram.
 

Vendredi 29 juillet. Aujourd’hui encore, Zora est évasive. Se dit-elle qu’elle s’est trop confiée à moi?

Je lâche Facebook parce que les sœurs Telegram apparaissent subitement.

Nous sommes huit membres sur le groupe «Cuisine entre sœurs». Le nom m’intrigue. De la bouffe ok, mais pourquoi en messagerie cryptée?

J’obéis, je suis le fil. On commence par le petit rituel de présentation: prénom, âge, ville. Très formel et sans doute totalement faux pour nous toutes.

Sur Cuisine entre soeurs, on parle de partir en vacances, comprenez rejoindre Daech | Slug News/Tv Press

Très vite, on parle de hijra et de mariage religieux. Les sœurs partagent des leçons pour réviser le Coran et les bases de l’islam. Puis, l’une d’elle parle de «partir en vacances». Comprenez rejoindre les rangs de l’Etat islamique. Voyager, partir en vacances, cuisine.

Elles prennent des précautions, même sur une messagerie cryptée.

C’est la première fois que je ressens quelque chose de pas normal. Elles ne louvoient pas, elles ont de la technique pour s’interroger entre elles, on est loin des premières «Oum» qui, quelques jours plus tôt, me prévenaient des dangers de Daech.


Samedi 30 juillet. Pas de recette sur le groupe Telegram «Cuisine entre sœurs». Mes nouvelles amies semblent déterminées, ou a minima très informées. L’une dit avoir une interdiction de sortie de territoire sur le dos. Elle fait un cours sur les différents groupes de combattants de la zone irako-syrienne. Elle est pointue.

Je me demande encore si ce groupe a un réel but ou si c’est juste une conversation entre copines, version Daech.

3.Le monde des soeurs
Entre mariage et menaces

 

Je me demande encore si ce groupe a un réel but ou si c’est juste une conversation entre copines, version Daech.

 

Lundi 1er août. 150 messages non lus. Les femmes de Cuisine entre sœurs ne s’arrêtent jamais de poster. Nous abordons la question des dates pour un départ au Cham.

Personne n’a l’air vraiment décidé à partir dans la minute. Le but de ce groupe ne serait donc pas d’organiser notre «voyage»?

Les sœurs ne répondent pas à cette question…

Sur Facebook, Zora ne sait pas encore quand elle va repartir. Mais elle va repartir, elle est déterminée, obsessionnelle même. Elle me demande d’étudier un itinéraire discret et facile pour rejoindre la Syrie. L’idée que nous pourrions partir ensemble germe dans sa tête. Pour elle nous sommes «sœurs». C’est étrange, je ne connais même pas son vrai prénom, son âge, sa ville…


Mardi 2 août. Proposition de mariage en vue sur Telegram! Quelques jours plutôt, les sœurs m’ont interrogée sur ma position face au mariage: car le mariage c’est indispensable pour rejoindre le Cham. Une «Oum» du groupe me propose un frère. Elle ne me dit rien de lui. Pas de description physique. Est-il beau? Non. Elle précise un détail: il a une petite fille d’un an. Est-il veuf ou divorcé? Pas d’info non plus.

Le mariage, nerf des rencontres numériques | Slug News Tv Press 

Je demande si ce frère veut partir au Cham avec sa fille ? La sœur me répond par un message vocal. Sa voix est dynamique, même amusée: «bah oui, il va pas la laisser ici hein». C’est ahurissant! Pour mes sœurs Telegram, c’est moi la dingue qui ne comprend pas que oui, on se marie et on part avec un bébé sous le bras rejoindre une zone de guerre. J'annonce vouloir réfléchir. Avec l’équipe nous décidons de couper les échanges sur ce mariage afin de ne pas encourager les espoirs de ce «frère»…

Les sœurs Telegram sont baignées dans l’idéologie. Rien ne les choque, ni ne les perturbe. On m’avait dit qu’elles existaient, je sais que là, derrière leurs claviers, elles sont sérieuses.


Mercredi 3 août. Zora a un plan pour partir. Elle me donne son numéro de portable pour qu’on se téléphone. A chaque appel, je tomberai sur sa messagerie. Je n’aurai plus de nouvelles pendant plusieurs jours. Mais à quoi joue-t-elle?

Sur Telegram, on stagne. Sont-elles déçues que je refuse de me marier avec ce frère? Je leur demande si elles lisent les magazines de l’EI. Erreur. Une sœur répond: «Les sœurs j'ai créé ce forum pour un objectif à la base».

Le ton est froid. L’objectif, je ne le connais pas, je ne le comprends pas. Pas possible d’en savoir plus, car les sœurs quittent ce groupe. Tout ça pour une simple question?

4 août. Je réussis à parler en privé à l’une des sœurs Telegram sur un autre compte: appelons-là Sophie. Elle me dit du tac au tac que je suis nouvelle dans la religion, et que je ne peux pas comprendre pourquoi ce groupe a été créé à la base!

Elle m’envoie des nasheed, ces poèmes religieux chantés que les djihadistes détournent pour en faire des chants de propagande et des appels aux attentats. Amina a une voix fluette mais elle est enjouée tout en évoquant des attentats, la mort…

 

Elle coupe la communication. J’ai posé trop de questions? Je me suis comportée comme une journaliste? Tout tourne dans ma tête. Je dois apprendre à trouver le juste milieu entre ne rien dire et en demander trop, sans pour autant être proactive.

A chaque erreur, mon profil peut être démasqué. Si une sœur a un doute sur moi, elle peut me balancer sur les réseaux sociaux. Il me reste un lien, Amina, l’une des sœurs Telegram. Elle accepte de me parler en mode copine de tout et de rien, surtout pas de l’objectif. Je ne pose plus de questions.

Samedi 6 août. Je parle brièvement avec Sophie sur Telegram. Très vite, elle me demande une photo. C’est un monde tellement virtuel, que j’avais oublié qu’il fallait apporter certaines garanties. J’esquive en lui répondant que je ne veux pas poster, même en message privé à une sœur, ma photo. Que c’est trop dangereux si les services de renseignements arrivent à accéder à nos conversations.

Elle accepte mon argument. Elle aussi refuse de m’envoyer sa photo…

Lundi 8 août. Décidément les relations virtuelles qui s’instaurent entre les sœurs sont très difficiles à comprendre. Amina, entre 2 banalités, me demande si je peux être le témoin du mariage d’une sœur.

Elle m’explique qu’il s’agit d’un mariage religieux, qu’il suffit donc d’un coup de téléphone très rapide par Skype ou autre. Mais le temps de me connecter, la sœur est déjà mariée. Cela n’a pas pris plus de quelques heures.

À la mi-journée, nous apprenons qu’une jeune fille a été interpellée en région parisienne. Elle est soupçonnée d’avoir fait du prosélytisme sur Internet et de préparer une action en France. Nous décidons d’interroger les sœurs sur son cas. Zora m’assure ne pas avoir entendu parler de cette histoire.

Amina est plus cash. Elle m’annonce qu’elle connaît la sœur arrêtée. Elle était, selon Amina, ultra-sérieuse. Amina m’ordonne d’être discrète sur les réseaux sociaux.

Et d’un coup, elle me lâche qu’elle n’a pas peur de mourir. Amina veut entendre ma voix, sans doute pour être sûre que je ne suis pas un flic, un journaliste.

Plus tard dans la soirée, Amina a confiance, elle me dit qu’elle est prête à mourir encore une fois, ici en France. Elle m’envoie des nasheed, ces poèmes religieux chantés que les djihadistes détournent pour en faire des chants de propagande et des appels aux attentats. Amina a une voix fluette mais elle est enjouée tout en évoquant des attentats, la mort…

Après cette conversation, elle disparaît des réseaux sociaux.

4.Et vint Sabre de lumière
Quand Daech vous parle

Mardi 9 août. Sabre de lumière. Ces trois mots vont devenir mon quotidien. Je découvre cette chaîne sur Telegram par l’intermédiaire d’une sœur. Un homme poste des messages en français, des messages vocaux et partage toutes sortes de photos et autres vidéos exclusivement et totalement «Daechiennes». Nous ne pouvons pas interagir directement avec lui.

La chaîne existe depuis hier. Elle réunit déjà 86 membres. Les messages vocaux du «frère» sont tellement dingues, irréalistes qu’ils me font presque sourire au début. Est-ce juste un fou qui s’amuse de chez lui ou est-il à prendre au sérieux? 

Il appelle à attaquer la France en ciblant des lieux précis. Mon sourire s’efface, je préviens l’équipe. Oui, il est à prendre au sérieux.

Quelques jours s’écoulent avant qu’il ne se présente lui-même: je suis Rachid Kassim. C’est le bourreau de la vidéo de décapitation visionnée le 21 juillet. On le soupçonne d’avoir téléguidé Magnanville, où un couple de policiers a été exécuté le 13 juin, par Larossi Abballa. Kassim serait aussi l’instigateur de l’attaque de Saint-Etienne-du-Rouvray, où un prêtre a été égorgé 15 jours plus tôt.

Mercredi 10 août. Sur sa chaîne Sabre de lumière, Kassim appelle au meurtre tous les jours. Aujourd’hui, il poste une infographie qui explique comment procéder à «une attaque de masse» ou «une attaque ciblée» pour les «lions solitaires». Il liste les armes, et donne carrément le mode d’emploi pour un attentat avec une voiture remplie de bonbonnes de gaz. Je n’y connais rien mais son mode opératoire me paraît absurde.

Les consignes de Sabre de Lumière | Slug News - Tv Press

Pourtant, début septembre, plusieurs femmes seront interpelées en lien avec une tentative d’attaque à la voiture piégée près de Notre-Dame-de-Paris. Certaines d’entre elles auraient été en contact avec Rachid Kassim.

Vendredi 12 août. Sabre de lumière a mis en place un système de questions-réponses. Des frères et sœurs lui posent des questions en privé, et il répond sur sa chaîne, pour tous, sous forme de message vocal. Preuve qu’on peut aller lui parler seul à seul.

Aujourd’hui, il répond notamment à la question: «les sœurs peuvent-elles attaquer en terre de kouffars?»

Réponse de Rachid Kassim: le djihad est permis aux femmes. Les écoles de pensée divergent sur certains points. Mais personne ne peut dire à une femme qu’il est haram (illicite) de combattre.

Ce message est important pour nous, qui travaillons spécifiquement sur les femmes. Nous devons en apprendre plus sur les positions de cet homme, et celles de l’Etat islamique concernant le rôle des femmes, y compris en ce qui concerne des attaques.

Mardi 16 août. Nous décidons de contacter Rachid Kassim en privé. Je le salue, et lui écris que j’ai 20 ans, je suis convertie depuis six mois et je veux savoir si je dois faire la hijra? 

Rachid Kassim | Slug News Tv Press

Trois minutes plus tard, l’icône «message lu» apparaît et la réponse arrive en 30 secondes chrono: un message vocal, comme il en utilise largement sur sa chaine Sabre de lumière.

Sa voix est posée, prévenante même. Il m’assure que pour tout musulman la hijra est obligatoire. Nous discutons un peu. Il me demande si quelqu’un peut bien attester que je suis du côté de Daech.

Je lui dis que je ne connais personne et que je suis aussi venue lui demander conseils pour cela.

Il doit être flatté, il ne me demande aucune autre garantie. Il me demande si je veux me marier. Je réponds que oui, mais que je ne sais pas exactement ce que je dois faire pour la Dawla.  Il veut me rassurer et m’explique que je dois continuer à prier et être patiente.

Etre patiente ? Mais lui appelle à des actions immédiates. S’il pouvait tuer tous les Français, il le ferait.

Je n’ai pas l’impression de correspondre avec l’homme qui coupe des têtes sur les vidéos et qui exhorte les frères à passer à l’action en France. Sa voix est la même. Mais en message privée, Kassim est posé. Il joue au grand frère avec moi. Je suis décontenancée.

Nous sommes le 16 août. En moins de six semaines, moi, une fraîche convertie, une néophyte, je me retrouve à discuter avec l'une des voix de Daech, un homme que l'on soupçonne de se trouver en terres irako-syriennes.  Il me parlera longuement en privé, pour me guider, disait-il.

Une enquête de Slug-News TV Presse avec la rédaction d'Envoyé spécial et France 24.

Pour suivre les coulisses de l'enquête, écoutez notre podcast Making Of: 

 

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