Monde

Donald Trump rend la victoire contre Daech plus difficle

Fred Kaplan, traduit par Yann Champion, mis à jour le 02.02.2017 à 13 h 38

Le président a demandé un plan à l'armée sous 30 jours. Il découvrira bientôt que tout n’est pas si simple.

Mike Flynn (à gauche) et Donald Trump dans la Roosevelt Room de la Maison-Blanche, le 31 janvier 2017 à Washington, DC | Brendan Smialowski / AFP

Mike Flynn (à gauche) et Donald Trump dans la Roosevelt Room de la Maison-Blanche, le 31 janvier 2017 à Washington, DC | Brendan Smialowski / AFP

Après signature samedi dernier d’un décret exécutif du président Trump donnant 30 jours à ses responsables militaires pour élaborer un plan visant la destruction de l’État islamique, j’ai écrit à plusieurs hauts officiers de l’armée américaine (certains en activité, d’autres à la retraite, mais tous avec une expérience du combat lors de conflits récents) pour leur demander quel type de plan les chefs d’état-major allaient pouvoir lui soumettre.

L’un d’eux, un officier, m’a répondu qu'«ils pourraient déjà lui conseiller de lever ses stupides et odieuses interdictions de visas». Cette remarque souligne l’un des gros problèmes non seulement des ordres donnés tous azimuts par Trump, mais aussi de la manière dont il exerce jusqu’à présent son rôle de chef suprême des armées: il ne semble pas comprendre la nature politique de la guerre, ni les conséquences stratégiques de la politique.

Les interdictions de visas auxquelles l’officier faisait référence (un autre décret signé par Trump, vendredi après-midi, qui interdit l’entrée aux États-Unis à tous les ressortissants d’Irak, d’Iran, de Syrie, du Soudan, de Libye, du Yémen ou de Somalie) met gravement en péril non seulement les valeurs des États-Unis, mais surtout leurs intérêts en termes de sécurité (et c’est presque un exploit de parvenir à faire les deux à la fois avec une seule politique). En effet, les forces armées américaines sont actuellement en train de conduire des opérations de toutes sortes (du combat au sol aux frappes aériennes, en passant par les opérations spéciales) dans six de ces sept pays (l’Iran est la seule exception). Les soldats locaux, qu’ils conseillent ou aux côtés desquels ils combattent (ainsi que les populations locales qui tolèrent leur présence), risquent de devenir méfiants, si ce n’est carrément hostiles, si le président américain se met à leur dire qu’ils ne seront autorisés sous aucun prétexte à entrer aux États-Unis parce qu’on les soupçonne d’être des terroristes potentiels.

Une victoire encore plus difficile contre Daech

En d’autres termes, avec ce décret (qui a été sévèrement décrié non seulement par les citoyens, mais aussi par des juges et de nombreux législateurs), Trump rend la victoire contre Daech plus difficile, puisqu’il dit aux alliés des Américains et aux principales forces présentes à leurs côtés qu’ils ne sont pas assez bien pour poser le pied aux États-Unis.

Quel que soit le plan que Trump recevra sur son bureau, il le décevra sans doute. La plupart des officiers auprès desquels j’ai fait mon enquête affirment que la guerre contre Daech se passe très bien (d’un point de vue strictement militaire) et que le califat (l’État islamique en Irak et en Syrie, en tant qu’unité territoriale) pourrait être détruit d’ici quelques mois, si ce n’est moins. Le seul moyen de renforcer la campagne ou d’obtenir des résultats plus rapides, affirment-ils, serait d’envoyer plus de troupes américaines au sol ou de fournir beaucoup plus d’armes aux forces qui combattent le plus activement Daech, notamment les peshmergas kurdes et les milices chiites.

Toutefois, les officiers feront sans doute remarquer dans leur rapport au président américain que ces deux solutions reviendraient à s’aliéner les forces ou leaders locaux qui doivent diriger les combats dans la perspective d’un succès à long terme. La première solution (déployer 10.000 militaires ou plus en Irak et/ou en Syrie) serait du pain béni pour les djihadistes puisqu’elle renforcerait encore leur message selon lequel les États-Unis seraient en guerre avec l’islam.

Et ils n’auraient pas entièrement tort. Comme Rudolph Giuliani l’a expliqué à Fox News ce week-end, Trump lui avait demandé comment opérer légalement un «Muslim ban» (interdiction d’immigrer imposée aux musulmans). Après avoir retourné la question dans tous les sens, Giuliani et quelques autres en sont arrivés à l’idée d’interdire l’immigration aux ressortissants de pays considérés dangereux (qui s’avèrent être à majorités musulmanes). Le subterfuge est apparu de manière encore plus transparente lorsque Trump a déclaré que des exceptions pourraient être faites pour les membres de minorités religieuses persécutées dans ces pays (c'est-à-dire les chrétiens). Pour beaucoup de musulmans syriens ou irakiens (soldats, miliciens, politiques ou citoyens ordinaires), il est déjà difficile de tolérer ou de soutenir les Américains présents sur leurs terres alors qu’ils se tiennent un peu en retrait. La situation pourrait devenir carrément embarrassante, voire dangereuse, pour eux si ces Américains devenaient plus nombreux et qu’ils combattaient en première ligne.

S'entendre avec les leaders locaux

La deuxième solution —l’envoi d’armes en plus grande quantité, et d’armes plus dangereuses, aux Kurdes et/ou aux milices chiites– reviendrait à s’aliéner les leaders turcs (dans le cas des Kurdes) et/ou arabes sunnites (dans le cas des milices chiites), qui sont des alliés essentiels pour le règlement des guerres civiles qui ont permis la création de l’État islamique. La principale raison pour laquelle les États-Unis n’ont pas agi plus tôt, plus agressivement ou de manière unilatérale contre les bastions de Daech, notamment à Mossoul en Irak et à Raqqa en Syrie, est que le commandement américain devait auparavant s’entendre avec ces forces et leaders locaux: tout d’abord pour obtenir des renseignements sur les complexités du terrain, puis pour négocier quelles forces allaient combattre à quel endroit, dans quel ordre, contre qui et ce que chacun obtiendrait ensuite.

Les guerres de coalition sont compliquées, elles l’ont toujours été, mais si les États-Unis ont des intérêts qui méritent de se battre au Moyen-Orient, il n’existe pas d’autre moyen de le faire. Ancien chef du commandement central américain, le général James Mattis, aujourd’hui ministre de la Défense du gouvernement Trump, a attesté lors de son audition de confirmation que les guerres auxquelles il avait participé en tant que Marine dans la région avaient toutes été des guerres de coalitions et qu’il préférait qu’il en soit ainsi.

Lorsque les chefs d’état-major remettront leur plan à Trump, le mois prochain, deux choses en particulier risquent de le frustrer. Tout d’abord, il ressemblera énormément au plan déjà existant, avec peut-être quelques détails intensifiés. Ensuite, il n’y aura pas de formule magique. Colin Kahl, qui était le conseiller du vice-président Joe Biden en matière de sécurité nationale et, avant cela en charge des affaires du Moyen-Orient au département de la Défense, a tweeté samedi dernier «Psst, @realDonaldTrump, le Pentagone ne va pas vous montrer un plan secret qu’on avait caché à Obama.»

Tout n'est pas si simple

C’est un grave problème que pose Trump. Il voit le monde comme un désastre dans lequel les États-Unis ont perdu l’influence qu’ils avaient auparavant et il en conclut que cela arrive parce que les dirigeants sont «stupides» –des négociateurs incompétents qui sont trop «politiquement corrects» pour voir les vrais problèmes. Élisez-moi, a-t-il dit durant la campagne et je nommerai les meilleures personnes, j’obtiendrai les meilleurs accords et nous recommencerons à gagner.

Il découvrira bientôt que tout n’est pas si simple. Le désordre règne dans le monde parce qu’il y a toujours plus ou moins régné et qu’il est devenu en partie plus anarchique (les deux grands blocs se sont délités, les frontières sont devenues poreuses, l’équilibre des pouvoirs a changé et de nouvelles formes de conflits ont émergé) après la fin de la Guerre froide. Certains conflits sont tout simplement insolubles. Il n’est pas rare que le mot «victoire» n’ait plus de sens et de toute façon, nous ne pouvons la plupart du temps pas vaincre seuls ou, du moins, pas entièrement selon nos propres termes.

Un troisième décret, signé ce week-end, risque d’empêcher encore plus Trump de comprendre ces réalités. Par ce décret, Trump a réorganisé le Conseil de Sécurité nationale de manière à ce que le directeur du renseignement national et le président du comité des chefs d’état-major interarmées ne soient plus membres permanents du Principals Committee (groupement des chefs de cabinets qui débattent des questions urgentes de politique étrangère) tout en donnant ce droit à Steve Bannon, son très controversé chef de la stratégie politique.

Cette nouveauté n’en est pas vraiment une, du moins en partie. La très ancienne législation qui régule le Conseil de Sécurité nationale prévoit, en effet, que le président du comité des chefs d’état-major interarmées peut «en tant que principal conseiller militaire du Conseil de Sécurité nationale et sous la direction du Président, assister et participer aux réunions». En d’autres termes, le président du comité des chefs d’état-major interarmées n’a jamais été formellement membre permanent du Principals Committee. Néanmoins, pour des raisons pratiques, parce que les sujets dont traite le Principals Committee impliquent énormément de questions militaires, le président ou le vice-président du comité des chefs d’état-major y a presque toujours assisté.

D’un autre côté, le directeur du renseignement national, lui, est bien membre permanent du Conseil de Sécurité, et ce depuis la création du poste en 2005 (et avant cela, le directeur de la CIA en était aussi membre). Il serait insensé que le Secrétaire d’État, le ministre de la Défense, celui du Trésor et d’autres membres du gouvernement rencontrent à la Maison-Blanche le conseiller à la sécurité nationale (et parfois le président) pour élaborer une politique sans que le plus haut responsable du renseignement américain (qui coordonne les 17 agences de renseignements du pays) ne prenne part à la discussion.

Un risque dommageable pour les États-Unis

L’histoire derrière cette affaire est que le conseiller à la sécurité nationale de Trump, le général Michael Flynn, a émis l’idée de supprimer le poste du directeur national du renseignement, afin que toutes les agences de renseignements se réfèrent désormais directement à lui. Il convient de noter qu’il y a plusieurs années, le dernier directeur du renseignement, le lieutenant général James Clapper, avait renvoyé Flynn de son dernier poste au gouvernement, en tant que directeur de la Defense Intelligence Agency (ce qui avait passablement remonté Flynn contre Clapper et contre une bonne partie de la communauté du renseignement en général, qui était en désaccord avec lui sur plusieurs sujets). Le retrait du directeur du renseignement du Principals Committee laisse penser que le projet de Flynn pourrait être en train de se réaliser.

L’arrivée au Conseil de Sécurité nationale du chef de la stratégie du Président, Steve Bannon, est une autre première aberrante de ce décret. Karl Rove avait beau être un conseiller de premier plan sur tout un ensemble de sujets durant la présidence de George W. Bush, il n’assista jamais à une réunion du Conseil de Sécurité. Durant la présidence de Barack Obama, David Axelrod assista à quelques réunions, mais il restait toujours assis contre un mur avec d’autres assistants: il ne fut jamais invité à s’asseoir à table et ne prononça jamais un mot.

En matière de sécurité nationale, le président peut et doit confronter ses propres intérêts et positions politiques aux conseils de ses chefs de cabinets, ainsi qu’aux avis des responsables de l’armée et des agences de renseignement. Il est là pour ça. Mais l’intérêt premier du Conseil doit toujours être la sécurité des États-Unis. C’est dans son nom: Conseil de Sécurité nationale. Permettre au chef de la stratégie politique du président de siéger à ce Conseil (et l’élever par conséquent au même niveau que le Secrétaire d’État et le ministre de la Défense) ne peut qu’y faire entrer un biais que ces réunions sont précisément censées éviter. Et compte tenu de l’idéologie du «stratège» en question, Steve Bannon, ce biais risque d’être fort dommageable aux États-Unis.

Fred Kaplan
Fred Kaplan (133 articles)
Journaliste
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