France

La gauche n'a ni créé ni compris le FN

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 06.02.2017 à 10 h 14

De récents écrits reviennent sur sa «participation» à la montée en puissance de la formation d'extrême droite, et sur les erreurs d'analyse qu'elle a commises à cette époque.

Jean-Marie Le Pen, le 1er mai 1988 à Paris. PIERRE GUILLAUD / AFP.

Jean-Marie Le Pen, le 1er mai 1988 à Paris. PIERRE GUILLAUD / AFP.

Quand, le 24 avril 1988, Jean-Marie Le Pen apprend que, avec 14,4% des voix, il n'arrive que quatrième du premier tour de la présidentielle, il est effondré: il pensait devancer Jacques Chirac et Raymond Barre et défier en duel quinze jours plus tard son meilleur ennemi François Mitterrand. Ce score représente pourtant alors une formidable progression pour celui qui, en 1981, n'avait même pas réussi à recueillir les 500 signatures.

Trente ans après, et alors que Marine Le Pen pourrait recueillir un score deux fois plus élevé le 23 avril prochain, ces années de décollage électoral et médiatique du FN font encore débat. Le PS alors au pouvoir a-t-il «créé» la formation d'extrême droite? Et qu'a-t-il raté pour que ce même parti finisse par le menacer, l'éliminant de la course à l'Élysée le 21 avril 2002 ainsi que de nombreux scrutins locaux?

Une poignée d'écrits récents reviennent sur le sujet. Dans un hors-série de la revue Recherche socialiste, l'historien Gilles Vergnon retrace ainsi l'attitude du PS face au «commencement», cette période qui va du «tonnerre de Dreux» de 1983 au scrutin présidentiel de 1988, tandis que ses confrères Alain Bergounioux et Frédéric Cépède interviewent l'actuel premier secrétaire du PS Jean-Christophe Cambadélis, qui fut aussi, en 1987, l'instigateur d'un des premiers appels anti-FN, le «Manifeste des 122». Les éditions Nouveau Monde publient elles début mars Mitterrand, les années d'alternance, ouvrage tiré d'un colloque tenu en 2015 dans lequel la spécialiste de l'extrême droite Nonna Mayer pose la question qui fâche toujours: «François Mitterrand a-t-il instrumentalisé le FN?»

Mitterrand et le FN, un sujet «passionnel»

Dans un de ses livres consacrés au président socialiste, Franz-Olivier Giesbert prêtait ce propos privé à Pierre Bérégovoy: «On a tout intérêt à pousser le FN. Il rend la droite inéligible. Plus il sera fort, plus on sera imbattables. C'est la chance historique des socialistes.» De l'autre bord, François Léotard, interviewé par Dominique Albertini et David Doucet en 2013 pour leur Histoire du Front national, évoquait «un jeu assez machiavélique pour montrer une collusion entre le FN et la droite. Ce petit jeu tactique l'amusait et un jour il m'avait dit, à l'Élysée: “Vous n'y échapperez pas, vous serez obligé de faire une alliance avec le FN”».

Apparue au tournant des années 1990, la thèse dite de «la stratégie du Front fort» veut que Mitterrand aurait sciemment favorisé le FN pour y chasser les électeurs de droite. D'abord, en ordonnant, à l'été 1982, à l'audiovisuel public de donner la parole à Jean-Marie Le Pen, au nom du pluralisme; ensuite, en agitant régulièrement l'idée du droit de vote des étrangers aux élections locales; enfin, en imposant la proportionnelle aux législatives de 1986, ce qui permit l'entrée de 35 députés FN à l'Assemblée (mesure qui, par ailleurs, constituait une des «110 propositions» de 1981, et permettait surtout de maintenir un important groupe PS). Il aurait, parallèlement, aussi alimenté sa diabolisation, par exemple en demandant la levée de l'immunité parlementaire du leader frontiste dans l'affaire «Durafour crématoire», afin d'empêcher toute alliance de la droite et du FN.

Les médias ou le pouvoir politique ne «créent» pas un courant d'opinion aussi puissant et aussi pérenne

Comme l'écrit Nonna Mayer, «le sujet est passionnel, propice aux règlements de compte, aux accusations sans fondement et aux reconstructions a posteriori»:

«Pris un par un, chacun des éléments repris dans les différentes versions du “mythe” mitterrandien est avéré. [...] Mais quand on replace ces éléments dans leur contexte, leur importance est surinterprétée, leur enchaînement n’était pas prévisible, rien ne permet de conclure à une stratégie d’ensemble longuement mûrie, et leurs conséquences sur le développement du FN sont systématiquement exagérées.»

Une analyse qui rejoint celle que développait il y a quelques mois le chercheur en sciences politiques Joël Gombin dans son ouvrage Le Front national:

«Sauf à faire de François Mitterrand le deus ex machina de la vie politique française, on ne peut raisonnablement voir dans son action la cause décisive du décollage du FN. [...] Si Mitterrand est ici machiavélien –plutôt que machiavélique–, c'est au sens où, conformément aux préceptes de l'auteur du Prince, il pense que c'est la Fortune, déesse irrationnelle et inconstante, qui régit la politique, et qu'il convient de s'adapter à chacun de ses retournements.»

Dans son article, Gilles Vergnon fait également un sort à cette théorie, pointant que les premiers éclats électoraux du FN datent d'avant sa médiatisation, et que celle-ci n'a par ailleurs pas eu le même impact quand c'est la gauche radicale qui en a été l'objet: «Les médias ou le pouvoir politique ne “créent” pas un courant d’opinion aussi puissant et aussi pérenne. Ils peuvent au mieux (ou au pire...) l’infléchir ou tenter de le faire, avec des résultats le plus souvent limités.»

Nonna Mayer liste les autres raisons, nombreuses et bien connues, qui expliquent la montée des extrême droites européennes (le brouillage des clivages classiques de classe sociale, la «contre-révolution silencieuse» qui suit les bouleverserments de Mai 68, les effets de la mondialisation...). Et note que «le principal reproche que l’on puisse faire à François Mitterrand, sur la période étudiée, est donc moins une imaginaire connivence avec l’extrême droite qu’une sous-estimation du “phénomène Le Pen” et une vision à court terme».

Banalisation et «antiracisme éducatif et moral»

Cette sous-estimation est au cœur du texte de Gilles Vergnon, qui permet de pointer les deux erreurs principales de la gauche face au FN durant cette période. La première, la «banalisation», consiste à voir dans la formation frontiste une simple continuation de la droite (d'autant que le FN des années 1980 est économiquement plus libéral que celui des années 2010), une pure nostalgie de Vichy et de l'Algérie française ou une résurrection du feu de paille poujadiste de 1956: dans son entretien, Jean-Christophe Cambadélis note ainsi que Mitterrand «interprétait [l']action [de Le Pen] comme la résurgence momentanée du phénomène des ligues qu’il avait connu étudiant dans les années 1930, du poujadisme, une radicalisation de la droite».

Le FN est le véhicule d’une protestation contre un establishment perçu comme aveugle et sourd à des problèmes vécus comme douloureux et difficiles

La seconde erreur consiste à placer le débat sur un registre exclusivement émotionnel ou compassionnel en alertant sur une menace «fasciste» ou en se bornant à un «antiracisme éducatif et moral» dont témoignent, à des degrés divers, des initiatives comme la Marche des Beurs, la création de SOS-Racisme ou le «Manifeste des 122». Registre qui sera aussi celui de l'entre-deux-tours de 2002 au point que, accablé par la réaction de la gauche à son élimination, Lionel Jospin aura ces mots:

«La France est post-révolutionnaire. Elle n'est pas préfasciste. Évitons d'en faire trop dans l'antifascisme.»

Ces deux registres, selon l'historien, «déportent l’analyse de l’essentiel, bien perçu déjà par des élus de terrain. Le FN est le véhicule d’une protestation contre un establishment perçu comme aveugle et sourd à des problèmes vécus comme douloureux et difficiles: le redoutable cocktail chômage-désindustrialisation-insécurité-basculement vers une société multiethnique».

Gilles Vergnon a exhumé, dans les débats internes au PS de l'époque, quelques-unes de ces alertes d'élus de terrain, parfois extrêmement crues, et qui annoncent selon lui le futur concept d'«insécurité culturelle». En juin 1984, quelques jours près le choc des européennes (11% pour le FN), la députée de Seine-Saint-Denis Véronique Neiertz interpelle ainsi le comité directeur du PS sur la défense des libertés:

«Liberté: oui, mais liberté de fermer sa fenêtre, même lorsque la température est caniculaire en période de Ramadan, lorsque toute la communauté musulmane se rassemble la nuit dehors parce qu’elle peut enfin manger et boire et que les enfants peuvent enfin jouer autour des parents. Liberté de ne pas dormir la nuit lorsque la communauté antillaise organise une fête autour d’un boudin au piment et au son du tam-tam... Liberté de casser, de détruire, de détériorer, de couper l’eau, l’électricité, le chauffage d’un immeuble entier parce que telle famille qui ne paie pas son loyer depuis des mois, voire des années, effectue des branchements pirates sur les installations collectives à l’indignation de ceux qui, eux, paient régulièrement leur loyer, etc. etc. Je vous choque peut-être, mes camarades, mais il faut vivre dans ces conditions dans ces quartiers pour savoir qu’on peut avoir envie de prendre son fusil et de tirer, comme cela arrive régulièrement dans ma circonscription lorsque rien ne semble devoir être fait pour apporter une solution à ces problèmes ou un soulagement à ceux qui en souffrent.»

Dans la foulée, d'autres élus mettent en garde contre «un racisme ambiant du mal-vivre», ou alertent sur «un sentiment d’angoisse sourde» face à une «menace de déclin» qui alimente un désir de «recours à l’ordre».

«On a sous-estimé totalement le FN»

Aujourd'hui, Jean-Christophe Cambadélis reconnaît que pendant longtemps, son parti a peiné dans son analyse du FN, y compris après la scission de 1998:

L’antifascisme classique, “F comme fasciste, N comme nazi” nous a désarmés car personne n'y croit

«On a sous-estimé totalement le FN, et je dirai que 2002 c’était trop tard, il était déjà passé de l’autre côté du miroir. Il a une stratégie d’implantation, tous les éléments mis en place par Bruno Mégret fonctionnent: la tactique de la différenciation maximale d’avec les autres partis, l’antisystème, le populisme comme manière de représenter le peuple, le rejet des élites, la xénophobie comme moteur, tout est là. On n’a pas vu que le Front national n’était pas simplement l’expression d’un mouvement français, il est l’expression française d’une tendance dans le monde occidental. [...]

L’antifascisme classique, “F comme fasciste, N comme nazi” nous a désarmés car personne n’y croit. Il n’est question ni de marche sur Rome ni de défilés au pas de l’oie dans les viles de France. Cela prendra une autre forme, et on commence à le voir sur la question de l’islam car la droite est très perméable à ce discours qui voit pour eux les musulmans dominés par l’islam radical. Il suffit de lire le livre de François Fillon sur le sujet.»

Lucidité tardive, mais à la décharge du PS, Gilles Vergnon nous prévient qu'«il serait ridicule de “reprocher” aux socialistes de n’avoir pas vraiment saisi à quoi ils avaient affaire avec le Front national». D'abord car «il est toujours difficile d’analyser in vivo un phénomène politique sans utiliser le bien commode rétroviseur historique», ensuite «parce que les socialistes portaient aussi une autre appréhension du problème, que révèlent leurs discussions internes».

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (918 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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