Culture

Mais où sont passés les magazines hip-hop français?

Maxime Delcourt, mis à jour le 21.09.2017 à 11 h 58

Si les blogs et les sites fleurissent ça et là sur le web, le rap reste le seul genre musical à ne pas bénéficier d’un magazine de grande envergure en France. Pourquoi? Comment? Enquête.

DR

DR

Comme l'atteste le classement des meilleurs albums de 2016 de nombreux médias, spécialisés ou non, le hip-hop est unanimement reconnu comme le genre le plus inventif, le plus imprévisible et le plus fascinant de ces dernières années. Le plus écouté également, si l'on en croit les chiffres de Soundcloud (147 millions d'écoutes pour le «Panda» de Desiigner), de YouTube (164 millions de vues pour «Bad and Boujee» de Migos) et des disquaires.

Aux éloges instantanés et hystériques, l’on pourrait toutefois opposer un terrible constat: celui d’un genre musical complétement délaissé en kiosques, là où les anglo-saxons ont The Fader, XXL ou encore Complex. C’est bien simple: le rock a New Noise, Rock and Folk ou Les Inrocks, les musiques électroniques ont Tsugi et Trax, le reggae a Reggae Vibes et le jazz l’excellent Jazz News, tandis que le hip-hop, lui, n’a rien. Ou du moins, presque plus rien.

 

Les temps changent

Alors que Radikal, RER, Rap Mag, Groove et L’Affiche se partageaient le gâteau au début des années 2000, seule une publication (si l’on excepte R.A.P. R&B, sorte de déclinaison papier de la ligne éditoriale de Skyrock) fait figure d’exception et tente tant bien que mal de se faire une place chez les marchands de journaux aujourd’hui: iHH, soit «International Hip-Hop», un trimestriel porté par des interviews au long cours, des chroniques bien senties et un regard expert – logique quand on sait que son fondateur et rédacteur en chef, Yann Cherruault, a participé à la création de RER et a été en charge de la rédaction de L’Affiche en 2000, après le départ d’Olivier Cachin.

En 2017, il est donc parmi les mieux placés pour expliquer pourquoi tous ces titres ont fini par disparaître. Et rapidement, il pointe du doigt le manque de revenus publicitaires:

«Il paraît assez indéniable que l’hémorragie colossale subit par la presse hip-hop ces dernières années est due en grande partie à une fuite vertigineuse des recettes publicitaires. Quand bien même les artistes vendaient leurs albums par milliers, les magazines hip-hop ont toujours souffert de ce manque de revenus. Par exemple, à l’époque de Digital Hip-Hop et Digital Rock, ce dernier avait trois fois plus de budget publicitaire que son pendant rap alors qu’il vendait deux fois moins.»

Grand lecteur de magazine hip-hop à l’adolescence, Olivier Perret, 36 ans et rédacteur pour Le Bon Son, garde en mémoire un contenu pas toujours très inventif: «Je peux comprendre que les magazines ne pouvaient pas se permettre de mettre un artiste trop underground en couverture, mais, avec le recul, je remarque que la plupart se contentaient de traiter les grosses sorties des différents labels. Il y avait bien sûr des papiers plus audacieux, comme cette interview croisée de Monsieur R et Diam's dans Radikal avant que ces deux artistes ne soient connus, mais il faut avouer que l’on sentait régulièrement l’intérêt publicitaire derrière certains papiers.»

Ce à quoi Yann Cherruault ajoute: «Tous les magazines parlaient des mêmes artistes, ça ne développait pas la créativité. Il y avait aussi des ponts très clairs entre les labels et les magazines, ce qui explique en partie pourquoi tant de groupes R&B se sont retrouvés au sein de ces pages. Les maisons de disques mettaient la pression sur les rédacteurs en chef pour pousser leurs artistes et ça créait une certaine confusion d’un point de vue éditorial. De fait, au mitan des années 2000, ceux qui voulaient avoir un vrai contenu hip-hop allaient sur le web.»

La révolution internet

L’implantation massive du web dans les foyers français entre 2004 et 2007 a en effet de lourdes conséquences pour la presse hip-hop. D’abord, parce que le sampler d’une dizaine de titres offert à l’achat du magazine ne fait plus vraiment office de plus-value à l’heure de YouTube et du téléchargement. Mais aussi parce que les différents magazines spécialisés voient alors apparaître des sites concurrents, pointus pour la plupart:  Abcdr du son, Le Bon Son, Reaphit, The Backpackerz, Baskets Blanches, tous ces sites qui, selon Yann Cherruault, «maintiennent la visibilité d’une créativité hip-hop.»


Le Bon Son, par exemple, c’est une dizaine de rédacteurs, tous bénévoles, 4.000 pages lues et 2.000 visiteurs uniques par jour. Un score plus qu’honorable de la part d’un média qui refuse de faire des news, pensant que les réseaux sociaux s’en chargent déjà, et préfère ainsi se consacrer à des «papiers d’analyse poussée», dixit Olivier Perret. Ce qui n’empêche pas cet instituteur dans un quartier en banlieue de Toulouse d’être nostalgique de la presse papier:

«Avec des gars de Reaphit ou de Backpackerz, on file quelques coups de main à iHH, mais c’est vrai qu’il manque un magazine hip-hop de grande envergure en France. C’est dommage parce que j’ai l’impression qu’il y a une envie commune de retrouver un vrai magazine hip-hop, d’avoir un bel objet entre les mains. Malheureusement, ça a l’air hyper difficile de rendre un tel projet économiquement viable.»

Et là, c’est Yann Cherruault qui prend le relais, regrettant qu’un magazine tel que iHH ne puisse exister qu’en indépendant: «On a monté une association pour financer le magazine, mais c’est un four financier, qui nécessite entre 8.000 et 12.000 euros par numéro. Tout le monde est bénévole ici, le mode de fabrication est contraignant et tout fonctionne au réseau, au coup de main. Honnêtement, d’un point de vue capitaliste, iHH n’a aucune raison d’exister. On rembourse 50% des frais entamés grâce aux ventes, le reste grâce aux publicités, mais on ne se fait aucun bénéfice. Et quand bien même on en ferait, ce serait impossible de redevenir bimestriel ou de passer mensuel. On n’est pas pro, on n’a pas de locaux et, si on génère de l’argent, ce serait pour enfin le redistribuer aux pigistes. Bon, tout n’est pas perdu, mais c‘est un combat quotidien.»

Presse combat

Autrement dit, iHH risque sa survie à chaque numéro. Yann Cherruault a beau consacrer 55 heures de son temps par semaine, partagées entre son métier et tout ce que renferme son rôle de rédacteur en chef (dérushage des interviews, dépôt des magazines, gestion des partenariats, rédactions,…), l’erreur n’est pas permise: ainsi, le magazine a frôlé la zone rouge suite à une couverture avec Snoop Dogg, avant d’augmenter ses ventes de 40% et de 10% grâce aux couvertures de Dee Nasty et de S.Crew.

Pour le numéro de février, disponible actuellement en kiosques, Yann Cherruault et son équipe ont de nouveau tenté un coup –une interview croisée de Seth Gueko et Kery James–, sans pour autant être certain que cela attirera le lecteur: «On sent un réel intérêt pour un média papier spécialisé dans le rap, mais le contexte économique est tellement sinistre que les ventes ne suivent pas forcément. Il y a beaucoup de déclarations d’intentions qui ne se reflètent pas en kiosques.»

Ce qui pose une autre question, qu’Olivier Perret tente de souligner: «Et si, au fond, les auditeurs de rap n’étaient pas de grands lecteurs de presse papier?» Ce à quoi, il précise: «Après tout, s’il faut caricaturer un peu, le lectorat est assez jeune et est donc plus connecté, moins ancré dans cette culture de la presse écrite. À l’époque, j’en achetais parce que, en tant que provincial, je n’avais pas le choix si je voulais être au courant des dernières sorties. Aujourd’hui, il y a le web pour ça.»

Mais comme le rap est un genre musical vieux de plusieurs décennies à présent, riche de multiples scènes et de dizaines de tendances, l'idéal, selon le Toulousain, serait de trouver les financements pour lancer un magazine célébrant la culture hip-hop dans son ensemble, «avec des longs-reportages, des dossiers consacrés au graffiti et de belles photos, des choses qui permettraient d’avoir un bel objet graphique entre les mains et d’inciter les amateurs à changer leurs habitudes de consommation. Ce serait le moyen idéal de prouver aux gens que la scène hip-hop est très inventive sur tous les plans, et pas seulement dans le rap.»

De quoi ravir Yann Cherruault, qui en profite pour ajouter une dernière pensée: «Le but, c’est de parler de tous ceux qui ont une démarche intéressante, peu importe qu’ils soient “commerciaux” ou non. Le rôle d’un média spécialisé, c’est de savoir tout traiter avec un regard intelligent. Et je pense que c’est ce qu’on fait avec iHH et des sites comme l’Abcdr ou Reaphit. Il faut bien se dire que si on n’était pas là, ce serait encore pire.»

Maxime Delcourt
Maxime Delcourt (36 articles)
Journaliste et auteur
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte