France

Une élection à nulle autre pareille, inédite et imprévisible

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 01.02.2017 à 13 h 06

La présidentielle 2017 s'annonce inédite et imprévisible.

Interrogation | Bilal Kamoon via Flickr CC License by

Interrogation | Bilal Kamoon via Flickr CC License by

Le missile qui a atteint François Fillon sous la ligne de flottaison est le signe que la campagne présidentielle vient de commencer. C’est une triste tradition dont l’équivalent le plus dévastateur avait été l’affaire Schuller-Maréchal déclenchée par les cercles chiraquiens contre Balladur, à la fin du mois de janvier 1995. C’est aussi l’équivalent de la relance, par le FBI aux États-Unis, des accusations contre Hillary Clinton qui ont été l’un des éléments facilitant la victoire de Donald Trump.

La campagne commence donc. Pour une élection à nulle autre pareille. A la fois inédite et imprévisible. Avec cinq principaux candidats (Fillon, Le Pen, Hamon, Mélenchon et Macron). Ils se disputent un pays divisé en quatre quarts: l’extrême droite, la gauche ultra, la droite classique et les modérés de tous bords. Ou bien encore une France divisée en deux: pour moitié tentée par le populisme, pour l’autre fidèle au parti du réel. Tout commence, tout peut arriver!

L’aspiration au renouvellement, qui peut prendre soit la forme populiste aigüe, soit le souhait d’un renouvellement sans risque, s’est révélée être une vague surpuissante. Pour ma part, je raisonnais avec à l’esprit trois invariants: Nicolas Sarkozy ne peut pas revenir, les Français l’ayant rejeté; François Hollande ne peut pas être reconduit, trop faible dans l’opinion; et Marine Le Pen ne se verra pas confier les clefs du pays. Sur ce dernier point, les départementales puis les régionales ont montré que les Français corrigeaient leur vote entre les deux tours pour éviter de confier au FN des positions de pouvoir importantes. Les primaires sont allées au-delà puisque ni Alain Juppé, ni Manuel Valls, ni Cécile Duflot n’ont été qualifiés. Si l’on tient compte du désordre ambiant et de l’incertitude qui pèse sur le scrutin, il n’est pas sûr que mon troisième invariant tienne, tant Marine Le Pen tend à avoir les forces les plus stables.

L'accélérateur de dislocation

Au point de départ, ou d’accélération, de cette dislocation générale, se trouve celui par qui le malheur de François Hollande puis de Manuel Valls est arrivé. J’ai nommé Emmanuel Macron. Il a coupé la route de François Hollande, puis celle de Manuel Valls, en captant la gauche du réel. Sa candidature a été l’élément-clef qui a conduit le président de la République à renoncer. Autant, sinon plus, que la perspective d’une primaire face à tous ceux qui ont passé tout ou partie du quinquennat à le combattre, créant ainsi une situation inédite sous la Ve République.

La fraction du PS qu'incarne Hamon avait intégré –pour y avoir elle-même contribué– la défaite de son propre camp

Mais quel chemin en quelques semaines. Nous sommes passés de la certitude, qui paraissait si bien installée, de la victoire promise à Alain Juppé, soutenu par une puissante aspiration à l’alternance, à une perspective de victoire du candidat de la droite, François Fillon, pour finir par la confusion dans laquelle nous sommes plongés.

C’est là qu’il faut, malgré leur popularité, questionner les primaires. A chaque succès populaire de celles-ci, tout un chacun s’emploie à louanger le caractère démocratique. Quand il s’agit en fait d’une démocratie détournée. Les partis politiques, dont le rôle est inscrit dans la Constitution, se déchargent en fait de leur tâche sur une population de sympathisants. Se mobilisent alors les plus motivés, les plus radicaux et on aboutit à l’élimination d’Alain Juppé et de Manuel Valls. Les Français étant un peuple très politique, ils n’ont pas raté l’occasion  de contribuer à écarter Nicolas Sarkozy (600.000 sympathisants de gauche ont participé aux primaires de la droite); il serait intéressant de mesurer la part des sympathisants du Front de gauche dans le vote anti-Valls qui a permis la victoire de Benoit Hamon. En tous cas, pour une majorité des participants à la primaire de la gauche, il s’agissait non pas de choisir le meilleur président possible pour la France (7%) mais davantage de signifier son adhésion à une certaine idée de la gauche, celle qui aspire à vivre dans l’opposition.

Pourtant, sur le papier, entamer une campagne présidentielle avec 15% des intentions de votes, comme c’est le cas de Benoit Hamon, n’est pas un mauvais point de départ pour qui aura pour charge d’attirer à lui le potentiel du vote socialiste et écologiste; lequel se situe, si l’on se réfère aux départementales et aux régionales, dans la zone des 23-24%. Mais plusieurs obstacles se présentent.

C’est en effet la première fois qu’un candidat socialiste n’est pas le fruit d’un projet de conquête du pouvoir, ni accompagné d’un schéma politique qui permette cette conquête. Simplement parce que cette fraction-là du parti socialiste qu’incarne Hamon avait intégré –pour y avoir elle-même contribué- la défaite de son propre camp. On a beaucoup reproché à Manuel Valls de décréter deux gauches «irréconciliables». On a oublié de rappeler que Benoit Hamon professait, il y a encore quelques mois, que la séparation était non seulement inévitable mais aussi salutaire pour qui voudrait reconstruire la gauche. Il ne s’inscrivait pas dans une logique présidentielle mais bien dans une démarche de recomposition de la gauche. Et c’est ainsi que cette gauche socialiste cherche désormais l’appui d’un Jean-Luc Mélenchon dont l’objectif historique est de se substituer au parti socialiste, et non de l’aider. Sur le modèle de Syriza en Grèce ou de Podemos en Espagne. Benoit Hamon incarne donc la fin d’un cycle qui, de François Mitterrand à François Hollande en passant par Lionel Jospin, avait pu laisser penser que s’installerait en France une gauche de gouvernement. Les partisans du vainqueur de la primaire invoquent pourtant l’exemple même de François Mitterrand qui avait, il est vrai en terme de programme, chargé la barque. Mais le premier président socialiste s’était donné pour tâche de réduire durablement l’influence du parti communiste au profit des siens. C’est une situation qui n’est en rien comparable avec celle des «Frondeurs» dont les discours et les programmes ont crédibilisé le procès en trahison de la gauche, instruit contre François Hollande par Jean-Luc Mélenchon. Enfin Benoit Hamon est un pur produit de l’appareil socialiste. Il fait penser à cette médiocrité honorée dont parle Shakespeare.

Les erreurs de François Fillon

Le programme de François Fillon est un programme pour 20% du pays et non pour la majorité qu’il faudra convaincre

A droite, si l’on fait abstraction du contexte de «l’affaire Pénélope», François Fillon a lui aussi été porté par le noyau dur d’un électorat demandant que la droite soit la droite, quand son rival Alain Juppé pensait qu’il fallait s’adresser d’abord au pays. François Fillon a commis une erreur d’interprétation du scrutin qui l’a qualifié, lourde de conséquences. Il s’est cru vainqueur alors qu’il n’a été en fait que le bénéficiaire de la tactique de ses rivaux. La motivation première des participants aux primaires de la droite était d’écarter Nicolas Sarkozy, lequel avait mené une campagne redoutable ciblant Alain Juppé….

Lorsque l’on est vainqueur, il est logique que l’on dise: mon programme, rien que mon programme! Mais lorsque l’on est bénéficiaire, il faut d’urgence faire participer ses rivaux à l’élaboration de la plateforme définitive. Or, le programme de François Fillon est un programme pour 20% du pays et non pour la majorité qu’il faudra convaincre. Il est donc normal qu’il glisse régulièrement vers ces 20% dans les intentions de votes. Et, ce faisant, il met en péril l’ensemble du système car, dans un face à face Fillon/Le Pen, une partie de l’lectorat de gauche peut être tenté soit de s’abstenir, soit de considérer que Marine Le Pen est paradoxalement plus rassurante… Il lui faudra donc d’urgence trouver les moyens de s’adresser à un public plus large que celui de la droite militante. A moins bien sûr que les développements  judiciaires de «l’affaire Pénélope» ne l’obligent à renoncer, ce qui serait, là encore, une première fâcheuse.

C’est alors que tous les regards se tournent vers Emmanuel Macron. Fondée au départ sur une trahison en bonne et due forme –Macron était la carte maitresse d’un François Hollande candidat à son renouvellement- la démarche de l’ancien ministre de l’économie, qui a pour lui d’incarner une forme de renouveau et qui est habité par l’idée de son propre destin, a été portée par les événements. Successivement, l’échec d’Alain Juppé et le retrait de François Hollande ont été les moteurs de son ascension parce qu’il est le refuge d’un vote humaniste, européen et réformiste. S’y ajoute aujourd’hui le refus d’une partie de la gauche de voir le parti socialiste s’aligner sur le parti travailliste de Jeremy Corbyn. Mais, à ce stade, Emmanuel Macron est une séduisante et vague promesse plutôt qu’un réel espoir. Il est encore fragile, aucun événement n’étant venu tester sa solidité. On veut bien qu’il ait devant lui, comme on dit, «un boulevard», mais encore faut-il être capable d’emprunter ce boulevard. Cette fragilité se lit d’ailleurs dans les chiffres de l’enquête de la Sofres sur les intentions de votes. Près de huit électeurs sur dix de François Fillon et la même proportion d’électeurs de Marine Le Pen se disent certains de leur choix; alors que parmi les personnes se déclarant tentées par un vote en faveur d’Emmanuel Macron, seuls 38% se déclarent assurés de leur choix.

Le second tour de Marine Le Pen

Reste enfin Marine Le Pen à qui toutes les enquêtes et tous les analystes promettent d’être présente au second tour. Elle bénéficie de l’effet Trump en ce sens qu’ayant été stigmatisée, cela lui a permis d’incarner le vote anti système et de résister à toutes sortes d’affaires comme celle qui l’oppose au règlement du Parlement européen; elle est en quelque sorte immunisée. Et c’est là qu’est le problème car chacun voit bien que, dans une situation mondiale où l’Europe est devenue la cible et des Etats-Unis et de la Russie, une France qui tournerait le dos à ses engagements européens conduirait inévitablement, cette fois vraiment, à la dislocation de l’Europe et au déclin inévitable.

En tous cas, la perspective d’un second tour ou figurerait Marine Le Pen et, face à elle, aucun représentant des partis dits de gouvernement, ni du parti socialiste, ni des Républicains, ne saurait mieux illustrer la «décomposition» politique décrite par Manuel Valls. Ce serait le triste résultat d’une certaine idée de la politique, celle qui est pratiquée depuis si longtemps, qui consiste pour la droite comme pour la gauche à se détruire l’une l’autre puis à s’autodétruire, conduisant ainsi inévitablement à ce que l’on regarde ailleurs…

Jean-Marie Colombani
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