Sports

Le rugby perd ses valeurs

Yannick Cochennec, mis à jour le 28.11.2009 à 8 h 58

Les effets de professionnalisation se font de plus en plus lourdement sentir et éloignent le sport de ses «valeurs».

A 25 ans, Benjamin Kayser est l'une des nouvelles forces vives du rugby français. Talonneur du Stade français et membre du XV de France depuis l'été 2008, il ne participera pas, cependant, samedi 28 novembre, au test-match France-Nouvelle-Zélande organisé au Stade Vélodrome de Marseille. La concurrence de Dimitri Szarzewski dans son club, mais aussi en équipe nationale, l'a provisoirement mis sur la touche de la sélection.

Kayser fait partie de ces jeunes joueurs ayant grandi à l'heure du professionnalisme, devenu la «loi» du rugby de haut niveau depuis 1995. Et pourtant, il parle comme un «ancien» lorsqu'il s'agit pour lui d'évoquer sa passion pour sa discipline. «C'est dans le rugby que l'on m'a traité en homme pour la première fois, raconte ce solide gaillard d'1,82m pour 106kg en mettant de la flamme dans ses paroles. Et puis il y a les valeurs de ce sport: l'engagement, l'humilité, le courage. Sur le terrain s'affrontent des guerriers, des hommes qui se regardent différemment.»

Pas sûr que l'on puisse trouver un footballeur professionnel capable d'user des mêmes mots ou de semblables envolées lyriques pour décrire les vertus de son métier. Une mission sans doute même carrément impossible depuis le désormais célèbre France-Irlande qui a jeté une ombre supplémentaire sur un sport toujours aussi populaire, mais décrédibilisé aux yeux de certains par la triche, le fric et les exactions de nombreux supporters (surtout lorsque point le clasico entre l'OM et le PSG).

Le rugby, générant des foules paisibles et bon enfant à l'image des milliers de provinciaux qui montent, chaque année, avec l'accent, vers le Stade de France à l'occasion du tournoi des VI nations qui continue de sentir bon le terroir, au moins dans les tribunes, n'est pas encore touché par un quelconque hooliganisme. Mais le danger guette au loin comme on l'a vu, cette année, lors d'une rencontre du Top 14 entre Brive et Biarritz où un supporter corrézien a voulu s'en prendre physiquement à l'arbitre.

Car le rugby, mondialisé et de moins en moins villageois, a changé, continue de changer et beaucoup s'en inquiètent face aux dérives dues à ce professionnalisme qui met de nombreux puristes de plus en plus mal à l'aise. «Le cochon est dans le champ de maïs», a écrit sur son blog Pierre Salviac, observateur du rugby français depuis de longues années.

Débordements dévoilés

Voilà même que la célèbre «troisième mi-temps», l'un des rituels incontournables d'une rencontre de rugby que l'on solde en faisant la fête parfois avec ses adversaires, dégénère et crée le scandale. L'affaire Mathieu Bastareaud a porté atteinte au rugby français au-delà de ses frontières sans que la vérité soit faite sur les mensonges du jeune joueur du Stade Français aux prises avec sa désormais célèbre table de nuit. Byron Kelleher, vedette néo-zélandaise du Stade toulousain, s'est, lui, retrouvé au poste de police quelques semaines plus tard après avoir été mêlé à une rixe et contrôlé en état d'ivresse. Comme si le rugby dérapait à l'heure de sa soudaine médiatisation, «oubliant» à quelle époque il vivait. Là où, hier, certains débordements étaient mis sous le tapis et ignorés de la presse, ils émergent et se diluent, aujourd'hui, à la surface de la Toile.

Ce qui ne veut pas dire que la fête est finie, mais qu'elle se fait plus rare. «On ne sort plus tous les week-ends, on le fait juste de temps en temps, a avoué Thierry Dusautoir, capitaine du XV de France dans une interview à L'Equipe Magazine, dans son édition du 21 novembre. Après, forcément, il peut y avoir des incidents qui sont pointés du doigt. C'est un équilibre à trouver entre les exigences du professionnalisme et l'esprit du rugby, le côté humain qui fait le charme de notre sport.»

Une masse salariale qui explose

«Dans le rugby, y a pas que des cons, mais tous les cons y sont», avait dit joliment, un jour, Jean-Pierre Rives, alias Casque d'or, l'ancien capitaine de France dans les années 70. Et ces derniers temps, lesdits cons auraient eu tendance à davantage galoper sur les terrains, notamment à l'occasion d'un début de saison du Top 14, le championnat de France, marqué par des actes de violence inquiétants, stigmatisés par un plus qu'électrique Albi-Bayonne, en septembre, qui a conduit les autorités fédérales à activer un comité d'éthique. Un vrai choc dans le monde de l'Ovalie. Objectif: éteindre au plus vite l'incendie pour conserver la bonne image du rugby, particulièrement auprès des sponsors toujours séduits par la «différence» encore véhiculée par ce sport et ses fameuses valeurs.

Cette différence a volé, toutefois, en éclats en Angleterre où le rugby s'est retrouvé démonétisé par deux scandales il y a quelques mois. Le premier, baptisé le Bloodgate, a vu un joueur de l'équipe des Harlequins simuler une blessure en faisant exploser une capsule de sang dans sa bouche afin de permettre un remplacement sur blessure. Tricherie vite repérée qui a débouché sur une suspension de trois ans du coupable. Le second a concerné le club de Bath dans lequel plusieurs joueurs ont dû admettre qu'ils étaient des consommateurs de cocaïne.

Le Top 14, championnat le plus riche au monde au monde, capable d'accueillir des stars étrangères comme l'Anglais Jonny Wilkinson ou les Néo-Zélandais Dan Carter et Byron Kelleher, n'est évidemment pas à l'abri de telles sorties de route compte tenu des enjeux économiques de plus en plus conséquents. S'il est encore très loin des sommes brassées par le football, le rugby professionnel français a vu exploser, en effet, sa masse salariale dans le prolongement du succès de la Coupe du Monde 2007.

Comme le révélait récemment «L'Equipe», la rémunération moyenne brute annuelle d'un joueur du Top 14 est ainsi passée en cinq ans de 76.718 à 156.526 € par saison, soit une hausse moyenne de 15,4% par an. D'où le cri d'effroi poussé par tous les présidents du Top 14 à l'annonce de la suppression possible du DIC (droit à l'image collectif) qui remettrait en cause leur modèle de gestion et pourrait, disent-ils, conduire certains clubs à la faillite (Bourgoin n'est pas au mieux).

Tête de gondole

Des clubs peut-être imprudents et grisés par une certaine folie des grandeurs parmi lesquels ceux de Toulon et du Racing-Métro 92 dirigés par deux hommes d'affaires passionnés, Mourad Boudjellal et Jacky Lorenzetti, qui ont enflammé le marché. Sébastien Chabal, tête de gondole du rugby français, toucherait, par exemple, quelque 700.000 € par an pour porter les couleurs du Racing-Métro 92.

Ah, Chabal... Chabal, starisé à l'extrême comme un «vulgaire» footballeur, ce qui ne plaît pas à tout le monde. Chabal, symbole du rugbyman transformé en homme-sandwich par le biais de nombreux contrats publicitaires. Chabal, porte-étendard ce rugby devenu si physique au prix d'évolutions morphologiques parfois considérables et qui s'éloigne tellement du rugby amateur (Roger Couderc ne reconnaîtrait plus «ses petits»). Chabal, notre Dieu du Stade parfaitement moulé dans le nouveau maillot du XV de France dévoilé en grandes pompes, marketing oblige, lors du récent test-match contre l'Afrique du Sud. Chabal, notre rempart contre ces Blacks de Nouvelle-Zélande. Chabal à qui, bien sûr, on ne fera pas un procès parce qu'il joue avec les mains, sauf s'il joue comme un pied. Et ça, pas besoin de la vidéo, adoptée depuis longtemps par le rugby, pour s'en apercevoir lors d'un ralenti...

Yannick Cochennec

Image de une: François Trinh-Duc à l'essai, face au Samoa, le 21 novembre 2009. Charles Platiau / REUTERS

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Journaliste
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