Double X

Les femmes aussi traversent des crises de la quarantaine

Nadia Daam, mis à jour le 03.02.2017 à 11 h 53

Elles n'en font juste pas des tonnes.

Apple Tree Yard | DR

Apple Tree Yard | DR

C’est typiquement le genre d’expression fourre-tout dont on a oublié la genèse et le sens initial. La «crise de la quarantaine» ou «midlife crisis» dans sa version anglophone a été théorisée pour la première fois par le psychologue canadien Elliot Jaques, en 1965. Ce dernier la définissait comme cette période, en milieu de vie, où le sujet prend conscience que «la mort n’est désormais plus de l’autre côté».

Dit comme ça, ça sent pas la grande déconne. Et pourtant, la crise de la quarantaine est devenue un genre cinématographique en soi, à ranger souvent dans la catégorie «comédie». Les productions américaines nous ont ainsi fourni des pelletées de films sur ce thème, de qualité souvent inégale, et dont on retiendra volontiers l’admirable While we were young de Noah Baumach, dans lequel Ben Stiller excelle dans le rôle du quadra bourré de frustrations.

Le cinéma français a lui aussi usé le filon jusqu’à la corde, du Cœur des hommes à Nos futurs de Rémi Bezançon, ou à peu près n'importe quel film avec Charles Berling dedans. Le dernier né du genre semblant être Rock’n roll dans lequel Guillaume Canet met en scène sa propre crise de la quarantaine.

Si les scénarios varient, il s’agit tout de même souvent d’assister aux états d’âmes de quadras inquiets de voir leur bedaine pointer, leurs tempes grisonner et leur job ronronner, et se concluant la plupart du temps par l’achat d’une voiture rouge, le cocufiage de madame, et un barbecue entre potes sur l'Ile de Ré.

C’est que la crise de la quarantaine et son énorme potentiel dramaturgique constituent une sorte de voiture-balai des clichetons en tout genre.

Crise genrée

Le premier stéréotype réside dans le fait que cette crise est souvent présentée comme étant l’apanage des hommes. Et décrite comme un phénomène somme toute amusant, voire joyeux et qui mérite toute notre bienveillance.

Ainsi, quand un homme célèbre est suspecté de traverser une crise de milieu de vie ou qu’il le confesse lui-même, il suscite empathie et intérêt. L’acteur français Vincent Cassel fréquente une femme bien plus jeune que lui, cela est évidemment mis sur le dos de la crise du milieu de vie? Cela suscite des commentaires quasi énamourés:

«Et alors rien, Vincent Cassel peut bien sortir avec qui il veut (…) il commence juste, lui, le début d'une nouvelle vie».

Prenez n’importe quelle femme du même âge qui, elle aussi, a un partenaire plus jeune, et pouf. La «crise de la quarantaine» n’est plus une excuse mais une circonstance aggravante et l’actrice écope d’un commentaire dégueulasse. C'est le cas notamment pour Jennifer Aniston dont la presse commente concomitamment le cheveu blanc et l'année de naissance de son partenaire:

«Ce n'est déjà pas facile de vieillir mais quand on a un amoureux de huit ans de moins que soi, Dame Nature peut sembler bien cruelle.»

Notons d’ailleurs une différence jusque dans la sémantique: si une femme fréquentant des hommes plus jeunes qu'elle peut être considérée comme une cougar (avec toute la dimension prédatrice que le terme induit), il n’existe pas franchement d’équivalent masculin en dehors des doucereux et inexacts «sugar daddy» ou «vieux beaux». «Le vieux beau peut encore séduire alors que la vieille femme est toujours ridicule dans un rôle de séductrice», disait Simone Signoret.

 

Et c’est cette injustice de traitement qu’interroge Emine Saner dans le Guardian, à propos de l’accueil reçu par la série britannique Apple Tree Yard. Elle est inspirée du roman de Louise Doughty et raconte l'histoire d'une mère de famille embarquée dans une relation extra-conjugale jusqu'à finir devant la justice. La base de l'intrigue peut sembler banale, mais elle a été accueillie par une partie de la presse britannique comme«révolutionnaire».

L'auteure Louise Doughty affirme avoir pensé écrire «une critique du système pénal et de la façon dont les femmes sont encore jugées sur leur comportement sexuel comme les hommes ne le sont pas» et s'étonne de constater que raconter les élucubrations sexuelles d'une quadra suscite tant de surprise et d'interrogations.

La souffrance discrète

Pourtant, les femmes ne sont en rien épargnées par le phénomène. Au contraire. L'une des rares études menées sur le sujet a révélé que la crise du milieu de vie touchait 26,3% des femmes contre 25,4%.

L'une des raisons pour lesquelles cela est moins évoqué quand cela touche les femmes, c'est d'abord parce que ces dernières semblent la vivre de manière moins tapageuse. Pour la psychothérapeute de couples et de familles Geneviève Djénati, «alors qu'elle correspond chez les femmes à une période délicate, souvent concomitante à la ménopause, cette phase se manifeste chez les hommes par un regain d'énergie, l'envie de ne pas sombrer, de se découvrir une deuxième jeunesse».

Les femmes traversant cette période s'interrogeraient d'abord sur leur apparence physique et sur leur santé, tandis que les hommes seraient davantage préoccupés par leur statut social et leur vie professionnelle.

Et si les femmes traversent des crises de la quarantaine de façon moins spectaculaire, c'est, selon Louise Doughty, parce que «les femmes accordent davantage de priorité à la protection de leur famille que les hommes. Par ailleurs, pour les femmes entre deux âges, il est fréquent qu'elles aient encore à s'acquitter de tâches relevant du soin à autrui. Même si vos enfants sont adolescents, cela ne signifie pas que vous n'avez plus rien à faire. Sans compter que vous pouvez également avoir des parents âgés à votre charge».

Même si les femmes sans enfants peuvent elles aussi traverser des phases similaires, le fait de ne plus avoir à être au quotidien un modèle pour ses enfants force à réévaluer ce qu'elles sont et se réinventer. Les femmes ont donc matériellement moins le temps de se regarder le nombril et de laisser la crise de la quarantaine et ses petites révolutions s'exprimer, mais cette crise deviendrait alors davantage «une crise d'identité». C'est d'ailleurs ce que semble démontrer le documentaire Les femmes à mi-chemin de Stéphan Moszkowicz, diffusé sur Arte. Ici, point de clichés rebattus dans la fiction (grosse voiture, nouvelle adolescence, sexualité débridée...) mais une véritable remise en question résumée par Paule, l'une des femmes interrogée:

«C'est une réappropriation, et je pars de très loin, de ce que je veux devenir, faire de moi».

Il faut néanmoins relever qu'il en va de la crise de la quarantaine comme des études sur le nombre d'enfants qu'il faut pour être heureux (3? 4? Zéro?): les études disent tout et leur contraire: celles affirmant que la crise de la quarantaine n'existe pas succèdent à celles affirmant qu'elle existe bel et bien.

En 2012, on apprenait que même les chimpanzés ont un coup de blues au milieu de leur vie. Puis que «la crise de la quarantaine est un mythe [...]» comme l'expliquait Nancy Galambos, chercheuse d'une étude publiée dans la revue Developmental Psychology. Avant d'apprendre, par le biais d'une autre étude, que la courbe du bonheur atteignait son niveau le plus bas vers 40-42 ans.

Qu'elle ait des fondements scientifiques ou purement culturels et issus d'une construction psychologique, la crise du milieu de vie affecte bien les femmes. Mais que le cinéma français ne se sente pas obligé de devenir subitement paritaire et de nous refourguer une nouvelle comédie romantique avec Virginie Efira.

Nadia Daam
Nadia Daam (191 articles)
Journaliste
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