France

Le peuple ou la gauche? Ce qui sépare Hamon et Mélenchon

Gaël Brustier, mis à jour le 08.02.2017 à 9 h 23

Rassembler la gauche et ses appareils partisans ou tenter de construire un sujet politique nouveau –le peuple– voilà la différence fondamentale entre Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon.

Photos originales AFP Philippe Lopez pour Benoît Hamon et Nicolas Tucat pour Jean-Luc Mélenchon/ montage Slate.fr

Photos originales AFP Philippe Lopez pour Benoît Hamon et Nicolas Tucat pour Jean-Luc Mélenchon/ montage Slate.fr

La désignation de Benoît Hamon relance le débat stratégique à gauche. L’idée des «deux gauches irréconciliables» portée par Manuel Valls est désormais remisée au second plan par l’électorat des primaires citoyennes, sans que toutes les questions et les débats déterminant l’avenir de la gauche soient tranchés.

Pour ceux qui refusent de rejoindre la candidature Macron, c’est une autre question qui fait surface: et si l’union de la gauche n’était pas un moteur suffisant pour contrecarrer les vents contraires idéologiques, dont le Brexit ou l'élection de Trump sont les manifestations? Se déclarer «de gauche», d’une «gauche de gauche» peut séduire au sein de primaires du «peuple de gauche» mais cela peut-il permettre de lancer une contre-offensive idéologique, politique et électorale à l’heure où les familles identifiées à la gauche sont entrées en crise?

En découle un choix stratégique majeur:

- Faut-il rassembler les appareils politique de gauche et un électorat de gauche bien bousculé par le dernier quinquennat, avec le risque de s’enfermer et de ne parler qu’à une frange minoritaire du pays?

- Faut-il créer un sujet politique nouveau –le peuple– comme la stratégie de la «France insoumise» de Jean-Luc Mélenchon s’y attelle, avec le risque d’avoir contre soi ceux qui sont les plus attachés aux codes hérités de la gauche traditionnelle?

En Europe, «le peuple» ou «la gauche»

Au-delà de l’élection présidentielle d’avril et mai prochain et au-delà de nos frontières c’est la question fondamentale qui anime les forces politiques de gauche, qui subissent le tir nourri d’adversaires politiques qui se sont saisis de la crise et de la peur du déclin comme carburant idéologique et électoral. Ce débat anime, on le sait, PODEMOS en Espagne, mais ailleurs c’est aussi une question qui se fait jour. Jeremy Corbyn a ainsi fait cap vers le populisme, essayant ainsi de briser l’enferment électoral dans lequel le Labour (bien avant lui) a été progressivement plongé.

Le débat Mélenchon-Hamon n’est pas qu’un débat sur les «propositions», c’est un débat sur la capacité de la «gauche» à s’adresser à des citoyens qui ne s’identifient pas à elle spontanément

Le débat Mélenchon-Hamon n’est pas qu’un débat sur les «propositions». Il n’est pas qu’un débat de stratégie purement électorale. C’est un débat sur la capacité de la «gauche» à s’adresser à des citoyens qui ne s’identifient pas à elle spontanément, pour une raison simple: «la gauche» a de fait gouverné depuis cinq ans en France. A tort ou à raison, «la gauche» est, selon un grand nombre de nos concitoyens, inscrits ou non sur les listes électorales, électeurs ou non, comptable de la situation dans laquelle ils se trouvent et dans laquelle se trouve le pays.

Il y a deux attitudes face à cette perception par les Français du champ politique et des clivages: expliquer, ce qui est le choix de Hamon, que désormais la gauche sera vraiment à gauche ou bien considérer que le signifiant «gauche» n'est pas (ou pas complètement) susceptible d’évoquer le changement pour nos concitoyens et développer alors un autre signifiant.

Hamon: la «gauche de gauche» dans une nasse?

Benoît Hamon incarne donc une «gauche de gauche», dans un univers où le clivage gauche-droite pâtit de l’expérience concrète de l’indifférenciation des politiques économiques menées depuis la crise de 2007-2008. Il s’agit d’appliquer la stratégie du «front unique», d’union de la gauche, de parler le langage de la gauche et d’exercer un droit d’inventaire sur le quinquennat au nom d’une gauche idéale, dans un contexte qui a évolué. L’obligation de reprendre à son compte le bilan du quinquennat est gage d’enferment au sein de la «gauche» sinon au sein du PS. Ignorer, quand on est investi par le PS et le cœur de son électorat, l’identifiant «gauche» serait, a contrario, destructeur pour la cohésion de celui-ci et pour la candidature Hamon.

Le risque est en effet de s’enfermer, dans un contexte de désordre idéologique paroxystique, dans le pré carré d’une gauche encore sûre de ses principes et de ses idéaux, mais minoritaire et probablement durablement minoritaire.

Mélenchon: rupture avec la «gauche de la gauche».

Jean-Luc Mélenchon (qui a quitté il y a plusieurs années le PS) incarne la partie de la gauche qui souhaite activer un autre clivage dans la société et donc définir un terrain plus favorable pour sa progression. Jean-Luc Mélenchon en lançant sa «France insoumise» s’est soustrait à l’héritage organisationnel et symbolique de la gauche radicale, parce qu’il analyse les conséquences du néolibéralisme comme des brouilleurs du clivage gauche-droite. Authentiquement «populiste de gauche», cette stratégie additionnée aux difficultés du PS ouvre un espace politique et électoral réel au candidat Mélenchon.

En effet, alors qu’Emmanuel Macron mène une campagne «transformiste» ou «populiste-élitaire» à partir du centre-gauche au bénéfice d’une conversion de la France à l’évolution du capitalisme et alors que Marine Le Pen préempte une contestation mêlant thèmes identitaires et sociaux, Jean-Luc Mélenchon tente de renouveler la stratégie de la gauche radicale en lançant la «France insoumise».

La déclaration unilatérale de candidature de Jean-Luc Mélenchon en février 2016 avait désarçonné ses partenaires de la gauche radicale et les directions de ses différentes formations politiques. Hostile au principe des primaires (dénoncées par Alexis Corbière dans un récent livre) et désireux d’élargir l’assise électorale de la gauche radicale, c’est dès le départ une campagne populiste au sens d’Ernesto Laclau et Chantal Mouffe (avec laquelle il a longuement débattu en octobre dernier) que lance l’ancien candidat du Front de Gauche.

Du Parti Communiste Français aux mouvements issus des différentes scissions du NPA s’élève  alors une critique acerbe contre le bonapartisme de l’ancien candidat du Front de Gauche. A l’époque le journal Regards fit d’ailleurs un point assez complet sur la possibilité de traduire dans le contexte français une stratégie «populiste», façon PODEMOS, contribuant au développement de ce débat à gauche. A n’en pas douter, Jean-Luc Mélenchon opère une rupture stratégique avec ce qui fit le fil rouge de sa stratégie depuis son engagement au Parti Socialiste dans les années 1970, à savoir l’union de la gauche ou le «front unique».

Construire son peuple ou additionner les appareils

Jean-Luc Mélenchon est sans doute d’accord avec Inigo Errejon, le numéro deux et secrétaire politique de PODEMOS, pour lequel l’union du peuple est plus radicale que l’union de la gauche dans son potentiel de changement au sein de la société. Ce choix de la «France insoumise» implique une communication renouvelée – observable sur internet – au bénéfice d’une stratégie visant à élargir son potentiel électoral.

Benoît Hamon se réclame de Chantal Mouffe, ce qui laisse entendre qu’il est confronté aux mêmes questionnements que l’équipe Mélenchon. Leur dialogue dépend des buts de chacun. Pour Benoît Hamon il est important de conquérir la centralité au sein du PS et de la gauche. Pour Mélenchon, l’urgence est de constituer une force politique transversale à partir de la gauche radicale. Cela induit des temporalités différentes au-delà des questions programmatiques. Hamon croit malgré tout en la force propulsive de la gauche. Depuis la gauche, Mélenchon relativise le signifiant gauche. Cela n’est pas anecdotique…

Gaël Brustier
Gaël Brustier (98 articles)
Chercheur en science politique
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