Culture

Le chef-d'œuvre de ce début d'année n'est pas américain mais philippin

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 01.02.2017 à 15 h 22

Autour du destin d’une femme, à la fois bienfaitrice et vengeresse, «La Femme qui est partie» est un film d’une splendeur exceptionnelle, bouleversante.

©ARPsélection

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Contrairement à ce qui se dit ou s’écrit parfois, le cinéma contemporain est bien vivant, créatif, divers. On a tenté ici même d’en donner une illustration avec la longue liste (incomplète) des films qu’il fallait voir au cours de l’année passée.

Mais dans ce paysage loin d’être désertique, il est exceptionnel, et peut-être encore plus exceptionnel que jadis, de voir surgir ce qu’on ne saurait appeler autrement qu’un chef-d’œuvre.

 

Qu’est-ce qu’un chef-d’œuvre au cinéma?

La formule est lourde. On hésite à l’employer, de peur d’une part de se ridiculiser (tant pis), d’autre part, et c’est plus grave, d’infliger un fardeau plutôt que d’apporter un soutien au film ainsi qualifié. Mais c’est pourtant le terme qui convient.

Qu’est-ce qu’un chef-d’œuvre au cinéma? Un film qui dès les premières minutes impose la singularité de son ton et la splendeur de ses images. Un film qui, tout au long, ne faillira jamais au projet artistique affirmé d’emblée. Un film où l’assemblage des moyens narratifs, visuels, sonores et des échos esthétiques, politiques, éthiques qu’il suscite ne cessent de se confirmer, en semblant se réinventer sans cesse.

Le souci est que cet accomplissement majeur de l’art du cinéma souffre de plusieurs handicaps. Il n’est pas américain, pas même français ni italien, mais philippin. Il dure 3 heures 45. Et de toute façon l’époque n’est guère bienveillante aux chef-d’œuvres, préférant les coups médiatiques et les ruses de petits malins.

C’est pourquoi il est à craindre que le bénéficiaire du Lion d’or du dernier Festival de Venise ne reçoive pas toute la considération, et tout le succès qu’il mérite. Son origine le marginalise, et sa durée servira de prétexte y compris aux innombrables addicts qui se vantent de passer des centaines d’heure accrochés à des séries télé répétitives, mais se déclarent indisponibles pour une expérience de la beauté de plus d’une 1h40. Nous vivons des temps où la bassesse se porte bien.

Rencontrer madame Horacia

Il faut pourtant se réjouir pour ceux qui feront la connaissance de Horacia, l’héroïne de La Femme qui est partie.

Lorsqu’on la rencontre, elle est en prison. Plutôt un camp de travail, à la campagne, où avec ses compagnes elle travaille aux champs. Le soir, elle qui fut institutrice fait l’éducation des enfants et des adultes, et invente des contes. Jusqu’au jour où la cheffe du camp lui apprend qu’après 30 ans d’incarcération suite à une erreur judiciaire, elle est libérée.

Ce n’est que le prologue. Mais d’emblée, beaucoup est d’évidence: la splendeur simple du noir et blanc, la justesse des cadres fixes, l’humanité attentive de la distance à laquelle les êtres sont filmés. C’est même étrange, au cours de ces quelques scènes qui pourraient n’avoir rien de remarquable, cette certitude que presque toujours la même situation aurait été, ailleurs, moins bien montrée, qu’il y a là, sans effet de mise en scène, une absolue pertinence de tous les choix.

Y compris, évidemment, la durée, durée du film qui parfois tient à une nécessaire lenteur, à une attente, à une montée en intensité, et souvent pas du tout, dans ce film où il se passe de très nombreuses péripéties. Cette durée fait partie des nécessités intérieures du cinéma selon Lav Diaz.

Ce réalisateur, également scénariste, chef opérateur, monteur et producteur, est connu pour ses films beaucoup plus longs que la moyenne – c’est une des raisons qui le confinent d’ordinaire au circuit des festivals, où il a raflé d’innombrable prix. Parmi ses 15 réalisations avant La femme qui est partie, Batang West Side (2002), Death in the Land of the Encantos (2007), Melancholia (2008), Norte ou la fin de l’histoire (2013) ont fermement établi sa réputation auprès des cercles cinéphiles les plus attentifs. Mais jamais il n’avait atteint un tel accomplissement.

Horacia est dehors, elle est sur un pont, à l’entrée de la ville, à l’entrée de sa nouvelle vie, à l’entrée du film. Elle doit faire beaucoup de choses très difficiles : réapprendre à vivre hors de prison, retrouver sa famille, partir à la recherche de son fils disparu à Manille, régler son compte à celui qui l’a fait condamnée injustement. Et le plus difficile, elle doit choisir entre ces impératifs.

Elle le fera, tout en laissant advenir ce que la vie mettra sur son chemin, et qui sera compliqué, dangereux, inattendu. Nous sommes dans une ville quelque part aux Philippines, ville dont l’immense majorité d’entre nous n’a jamais entendu parler, avec des gens qui nous sont à de multiples égards très lointains.

Un état de grâce

Nous sommes, extraordinairement, avec eux. Dans une proximité sensible, sensuelle, où tout ce qui mérite du mot d’humanité a sa place. C’est lui, Lav Diaz, le cinéaste, qui fait cela. C’est la lumière et la nuit, ce sont les visages et les corps, les voix et les objets.

Le vendeur à la sauvette et le travesti fasciné par sa propre destruction auxquels Horatia se lie en chemin pourraient être des « types », un peu comiques, un peu monstrueux – ils le seraient dans à peu près n’importe quel autre film. Ici, ils sont des humains d’une richesse infinie.

Et même les figures à peine esquissées, la serveuse boiteuse ou le riche fils de famille, la fille des gardiens qui a pris soin de la maison familiale, la fille de Horacia, les prostituées sur la plage acquièrent immédiatement une qualité exceptionnelle.

Cela tient aussi, évidemment, à la qualité de l’interprétation, au premier rang celle de Charo Santos-Concio qui incarne de manière sidérante la force et l’ambivalence de Horatia, sa douceur et sa rage. Mais surtout s’imposent vite la certitude qu’il serait impossible ici qu’un acteur soit « mauvais », le sentiment qu’un élan et une exigence, une grâce si on veut, les portent ensemble à cet état de justesse et d’intensité.

A bien des égards, s’il y a une comparaison qu’évoque La Femme qui est partie, ce serait avec Les Misérables de Victor Hugo (bien plus qu’avec la nouvelle de Tolstoï qui a servi de lointain point de départ au scénario).

Non seulement pare que Horacia, qui porte un lourd secret, devient la bienfaitrice de son quartier selon un parcours comparable à celui de Jean Valjean devenu M. Madeleine – comme elle devient Mme Renata. Mais par le souffle qui habite cette fresque au plus près de sort des démunis, et prend en charge tout un monde à travers les personnages du film.

La beauté des images vibre des angoisses et des ivresses, des colères et des affections qui irriguent le film

 

Car La Femme qui est partie est aussi une grande œuvre romanesque, avec mystère et disparition, crime et châtiment, amours et voyages, déguisements et révélations. Un film de douleurs et de joies, où la rigueur des plans s’avère le plus accueillant écrin aux émotions, où la beauté des images vibre des angoisses et des ivresses, des colères et des affections qui irriguent le film.

Un film qui n’hésitera pas, lorsqu’il le faudra, à rompre avec ses propres codes pour rester au plus près de ses protagonistes et de leurs émotions. Un film qui sait aussi « changer de focale », du récit individuel à la description d’une situation à l’échelle de la ville, et de la société.

Un film très sombre, terriblement émouvant et lucide à la fois. La femme qui est partie brûle d’une lumière exceptionnelle, dégage une chaleur qui, dès la fin de la séance, commence à manquer.  

La femme qui est partie

De Lav Diaz, avec Charo Santos-Concio, John Lloyd Cruz, Michael De Mesa, Shamaine Centenera-Buencamino.

Durée: 3h45. Sortie le 1er février

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