Culture

Tkay Maidza, la meilleure chose qui nous soit venue d'Australie

Mathilde Carton et Stylist, mis à jour le 12.02.2017 à 14 h 05

Vous avez aimé détester Iggy Azalea, vous allez adorer pour de bon cette fois Tkay Maidza.

Tkay vient de sortir son nouvel album I DR

Tkay vient de sortir son nouvel album I DR

La dernière fois qu’on a parlé rap australien, ça s’est mal fini. Nous étions en 2014, et une blonde sculpturale née à Sydney faisait une drôle de profession de foi, dans un accent emprunté aux ghettos d’Atlanta: «First things first, I’m the realest», premier vers de son tube «Fancy». Iggy Azalea déclenche alors l’ire des puristes. Ceux de la culture afro-américaine, qui voient dans cette blanche élevée sur une île perdue un cas typique d’appropriation culturelle. Mais aussi ceux du rap australien: «Iggy Azalea est la chose la moins importante qui soit arrivée au hip-hop aussie», titrait ainsi le Guardian local.


La moins importante? Pas vraiment selon Tkay Maidza, 20 ans à peine, nouvelle tornade dance-rap australienne, dont le premier album Tkay vient de sortir fin janvier chez Kitsuné (qui balance en même temps le premier album de Parcels, autre groupe australien ultra-prometteur).

«Elle nous a ouvert la voie à l’étranger!, plaide l’ex-étudiante en archi propulsée MC du jour au lendemain, qui elle aussi a été confrontée à la médisance locale. J’ai passé un temps fou à lire ce que les blogs spécialisés dans le hip-hop australien disaient de moi!»

C’est que l’Australie tient à son hip-hop. Ou plutôt «skip-hop»: une version dans laquelle des mecs blancs, qui gardent l’accent (good onya mate!), racontent leurs barbeucs et les aprems à Frankston à boire des bières Coopers.

Du Zimbabwe à Adelaïde

Forcément, Tkay Maidza, jeune Black entre rap et electro, version légère et sautillante d’une M.I.A. qui aurait lâché ses Kalachs, n’a pas fait l’unanimité chez les Aussies pur jus. On lui reproche de ne pas être assez rap? Elle s’offre un featuring sur un single de Martin Solveig. On la trouve trop dance? Bim, elle travaille avec Killer Mike. Emblème d’une génération qui brouille les lignes, Tkay Maidza pourrait bien bousculer la géopolitique australienne, en plus de nous faire frétiller des hanches.


Aussi loin qu’elle se souvienne, Tkay Maidza n’a pas grandi dans une famille musicale. Enfin pas tout à fait. Ses parents travaillent dans les mines du Zimbabwe (la mère est ingénieure chimiste; le père métallurgiste). À l’occasion, on joue quelques accords à la guitare, comme pour les fêtes de Noël où la petite dernière n’hésite pas à prendre le lead. Mais le pays de Mugabe n’a rien du havre de paix. À la recherche d’une vie meilleure, la famille migre en Australie quand Takudzwa (le vrai prénom de Tkay) fête ses 5 ans. Pour l’occasion, la gosse engloutit tout ce que l’île-continent compte de donuts.

Le hip-hop australien ne se limite pas aux kangourous, mais les thématiques locales freinent un peu sa diffusion au-delà de nos frontières

Les Maidza déménagent souvent, avant de s’établir pour de bon à Adelaïde. Pour canaliser l’énergie effarante de la petite fille, les parents l’inscrivent à une ribambelle d’activités sportives et musicales dont un an de piano et six mois de guitare. Devenue ado, Tkay se colle à la radio, qui diffuse en masse du hip-hop australien. On est au début des années 2000 et le gouvernement vient enfin d’exprimer le «profond et sincère regret» du pays pour les traitements infligés aux Aborigènes.

La reconnaissance

La scène musicale illustre la crise d’identité qui traverse le territoire. Jadis une prison du Commonwealth, c’est une terre de réfugiés qui a cannibalisé le territoire des autochtones. Les descendants des Britanniques vivent dans l’opulence quand les Aborigènes sont confinés aux déserts intérieurs. Comme aux États-Unis, c’est dans le hip-hop que cette tension est la mieux exprimée. Des artistes comme Urthboy, A.B. Original ou L-FRESH the LION deviennent les équivalents locaux de Public Enemy ou A Tribe Called Quest. 


En 2004, l’Australian Records Industry Association (ARIA) crée une catégorie hip-hop pour sa remise de prix annuelle. Le genre jouit de cette reconnaissance officielle, mais ne parvient pas à s’exporter. «Le hip-hop australien ne se limite pas aux kangourous, mais les thématiques locales freinent un peu sa diffusion au-delà de nos frontières», justifie Glenn Dickie, en charge du volet export de la Sacem australienne (APRA). Pas grave: il trouve sa place dans les charts locaux (comme le rappeur Illy qui vient d’installer deux morceaux dans le top 5).

La marche du dinosaure

Tkay se prend pourtant de passion pour ce skip-hop qui, malgré des thématiques très éloignées des siennes, possède une rythmique à faire danser les morts. Plus ça bounce, mieux elle se porte. Pur produit d’une génération qui façonne ses goûts sur YouTube, la lycéenne se frotte aussi à la dance de Guetta et consorts. L’année qui précède le bac, l’élève prodige bidouille des mixtapes entre deux épreuves blanches. Des beats bulldozers, une mélodie tout sucre, et un BPM emprunté à Calvin Harris: la musique de Tkay ne ressemble pas au skip-hop traditionnel. Un pied dans le rap, l’autre dans la house, elle lorgne vers la pop. 

La radio publique Triple J remarque son Soundcloud effréné. Parmi les reprises de Nicki Minaj, une bombe: «Brontosaurus». Une rythmique martiale, un refrain entêtant, etl’aplomb d’une ado de 16 ans. «Who you be/You niggas ain’t got enough crew to be», rappe-t-elle la tête haute, avant d’embrayer sur le refrain où elle commande la foule de marcher comme un dinosaure. 


«C’est tellement mignon les dinosaures, vous ne trouvez pas?», se justifie-t-elle dans un immense sourire. Triple J propulse immédiatement Tkay sur ses ondes. «J’ai eu une chance folle: c’est LE tremplin des artistes australiens», s’émerveille encore Maidza. «Brontosaurus» lui permet de booker ses premiers concerts. Puisqu’on lui en redemande, l’étudiante en archi compose à tout-va. Le morceau «M.O.B», hyper-M.I.A., est le premier repéré par les radios commerciales. Suivent «U-Huh», terriblement Charli XCX, et «Switch Lanes» issu de la mixtape du même nom. Rapidement, Tkay lâche sa première année de fac («Je passais plus de temps à dessiner des jolis immeubles qu’à vérifier qu’ils puissent bien tenir debout», explique-t-elle au Sydney Morning Herald).

J’ai toujours été fan des rappeurs qui rappent très vite. J’ai une capacité d’attention très limitée, j’ai besoin de quelque chose qui bouge, quelque chose auquel on ne s’attend pas

En 2015, un an seulement après avoir été repérée par Triple J, elle pose en tête d’affiche de tous les festivals australiens: Groovin the Moo, Falls, Meredith… Pendant qu’Iggy Azalea se fait basher d’un bout à l’autre du Billboard, Tkay rafle tous les suffrages dans une bonne humeur communicative. Coqueluche des médias, on la surnomme «Teenage Dream».

 

Orange mécanique

Invitée à jouer aux États-Unis, elle rencontre Killer Mike sur le campus du MIT. Le leader de Run The Jewels s’enflamme pour l’Australienne. «Alors que tout le monde me prend la tête avec le débat sur l’appropriation culturelle aux États-Unis, en Australie, il y a cette petite fille noire qui danse à n’en plus finir, enchaîne les concerts à guichets fermés et qui dit des choses quand elle rappe!», lâche Killer Mike au Guardian.

Même si Tkay prend soin de se tenir à l’écart des débats politiques («Je ne suis pas assez mature», esquive-t-elle dans un haussement d’épaules), elle apprécie le compliment. Elle, qui montre un talent et un goût certain pour le phrasé technique, jubile quand Killer Mike lui envoie des paroles pour la chanson «Carry On».

«J’ai toujours été fan des rappeurs qui rappent très vite. J’ai une capacité d’attention très limitée, j’ai besoin de quelque chose qui bouge, quelque chose auquel on ne s’attend pas.»

Premier single éponyme de son tout premier album, «Carry On» est un doigt d’honneur à tous ceux pour qui le skip-hop doit rester figé dans sa mouture originale, option barbecue entre banlieusards de Melbourne.

«Je veux m’amuser et ne surtout pas coller aux règles des uns et des autres: “ça, c’est du hip-hop, ça, ce n’en est pas”, explique Maidza. Je suis encore tellement jeune, laissez-moi me marrer!»

Un message entendu d’un bout à l’autre du globe. Récompensée par le prix de 
la révélation 2015 par le Rolling Stone australien, Tkay Maidza a été nommée aux BET Awards en juin dernier, dans la catégorie meilleur artiste international. Un petit pas pour la jeune femme, un grand pas pour le hip-hop australien.

«C’est plutôt encourageant de voir le hip-hop australien s’éloigner du cliché du garçon blanc, imbu de lui-même, qui tente de faire son 8-Mile comme Eminem, commente le journaliste australien Jake Cleland. Aujourd’hui, le hip-hop australien, c’est une jeune femme noire avec des mélodies folles ou même un sikh en turban qui rappe sur les agressions racistes comme L-FRESH the LION. Le hip-hop australien est devenu le genre le plus vital du pays.»

Mathilde Carton
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