Monde

Pat Buchanan, le prophète du trumpisme

Gaël Brustier, mis à jour le 31.01.2017 à 8 h 09

En 1998, un livre de ce paléo-conservateur prédisait beaucoup de l'administration Trump mais aussi un peu de notre continent, de nos populistes à nous, de notre rapport au monde, à la géopolitique… De la fin d’un monde et de l’avènement d’un nouveau.

Pat Buchanan en pleine interview à propos de son livre, «Le grand Come-back» le 16 juillet 2014 à Washington, DC. Kris Connor/Getty Images for SiriusXM/AFP

Pat Buchanan en pleine interview à propos de son livre, «Le grand Come-back» le 16 juillet 2014 à Washington, DC. Kris Connor/Getty Images for SiriusXM/AFP

C’est un livre presque prophétique, annonciateur. Il ne dit pas forcément la vérité mais il dévoile une vérité, celle des paléoconservateurs. Ce livre, c’est The Great Betrayal, «La Grande Trahison». Il attendait un contexte pour devenir la vérité de millions d’Américains et imposer Donald J. Trump à la tête des Etats-Unis d’Amérique…

À l'été et l'automne 1998, les États-Unis retiennent leur souffle: la grande question du moment a trait à l’affaire Lewinsky, du nom d’une stagiaire avec laquelle le Président des Etats-Unis, Bill Clinton, aurait entretenu une liaison. Kenneth Starr, le procureur en charge du dossier, accable le président démocrate, réélu à peine deux ans auparavant, tandis que peine à s’organiser une défense hésitante et pataude et que se précisent des velléités d’impeachment. Même ses soutiens de la veille commencent à susurrer que «le président a menti». Un sacrilège.

Entre enregistrements téléphoniques compromettants et robe bleue tachée, les élections de mid-term du 3 novembre s’annoncent épouvantables pour les Démocrates.

Les Américains, lassés des excès des Républicains, vont pourtant manifester une mansuétude électorale certaine pour le parti des Clinton en permettant au Democratic Party de gagner cinq sièges au soir de l’élection à la Chambre des représentants mais en restant minoritaire dans les deux Chambres du Congrès.

Au cœur de cet automne indien de 1998, alors que brillent au firmament de la fin de l’histoire les étoiles du drapeau américain, un homme politique devenu chroniqueur de droite, Patrick Buchanan, sort un livre à contre-courant de l’ambiance du moment. Est-ce parce qu’au contraire de la plupart des prêcheurs de vertu de son camp, ce traditionaliste catholique croit en la politique d’abord, qu’il veut «prendre Washington» et doter la droite d’un projet politique national et non d’un guide de conduite morale?

La question commerciale lui fournit matière à réflexion. Elle change le monde. Elle changera la politique américaine. Il a quinze ans d’avance.

À rebours de l’ambiance conservatrice obsédée par la braguette du Président en place, il ne cesse de guetter sa main gauche (Clinton est gaucher) et le stylo qui paraphe les accords de libre-échange régionaux (Alena) ou mondiaux (Gatt).

A rebours de l’ambiance américaine, il célèbre un «nouveau nationalisme» et non le songe géopolitique impérial d’une Amérique au sommet de sa puissance. Le 11-Septembre n’a pas eu lieu. Tout juste les Etats-Unis ont-ils de nouveau frappé l’Irak (1998) et s’apprêtent-ils à frapper la Serbie et Belgrade et chasser son armée de la province du Kosovo (1999).

Les néoconservateurs ne paradent pas encore du Bureau Ovale au Pentagone, de CNN à C-SPAN, du Potomac à l’Hudson… Bientôt ils boiront le thé sur les bords du Tigre et de l’Euphrate avant que Nicolas Sarkozy, Bernard Kouchner et François Hollande leur débouchent quelques Bordeaux millésimés sur les bords de la Seine…

Pat Buchanan lors d'une interview le 4 mars 1996. AFP PHOTO Luke FRAZZA

Novembre 2016. Tous les regards convergent vers Stephen Bannon, strategist de Donald Trump, désormais président des Etats-Unis et adepte du «nationalisme économique» façon Buchanan. Avant l’avènement du règne des néoconservateurs, avec dix-huit ans d’avance, sous-estimé par tous, Buchanan livrait pourtant toutes les clés de la campagne victorieuse et de la «politique de l’électorat de Trump», la seule qui compte si, comme Reagan, et comme sa première semaine le présage, Trump entend devenir le nom d’une césure historique. De Buchanan à Bannon, c’est une conception du conservatisme comme savoir faire et stratégie, plaçant le rapport au monde et la question économique et sociale au cœur de tout qui a fait effet…

Qui est le prophète?

Ancien membre des administrations Nixon et Reagan, Buchanan est un fervent admirateur de ces deux anciens présidents. Catholique, plutôt traditionaliste il n'était pas d'emblée en pointe de la droite religieuse américaine, dominée par les protestants évangéliques– il est pourtant un temps leur favori, lorsqu’il embrasse une carrière politique au sein du Parti Républicain.

Il a grandement nui à la réélection de George Bush père en 1992 en le concurrençant aux primaires républicaines, notamment dans le New Hampshire où il engrangea alors 40% des voix, au grand étonnement de l’establishment républicain. À la Convention d’investiture de son parti de la même année, il réalise l'un des discours les plus marquants des Conventions républicaines: le discours sur la guerre culturelle.

Chroniqueur conservateur de grand talent à Crossfire, l’émission politique phare de CNN, son nom côtoie ceux de Robert Nowak, Mary Matalin, Newt Gingrich ou, face à ces conservateurs pugnaces James Carville ou Geraldine Ferraro…

Buchanan n’a cessé de creuser un sillon que, rétrospectivement, et compte tenu des résultats de la campagne Trump, on ne peut que juger visionnaires…

Que dit Pat Buchanan?

Buchanan dit d’abord que les élites américaines ont trahi la promesse des Pères fondateurs des États-Unis et que cette trahison a pris la forme du sacrifice de la souveraineté économique et de la justice sociale sur l’autel de l’économie globalisée

Il dit d’abord que les élites américaines ont trahi la promesse des Pères fondateurs des États-Unis. Ensuite que cette trahison a pris la forme du sacrifice de la souveraineté économique et de la justice sociale sur l’autel de l’économie globalisée. Il compare l’Amérique à une maison que ses élites –par leur trahison– ont profondément divisée. Buchanan se fait le chantre d’une Amérique de cols bleus, délaissée par les libre-échangistes, menés par les grands noms du Parti Démocrate: Woodrow Wilson et Franklin Delano Roosevelt. Les grandes dates qu’il retient sont celles de la ratification du Reciprocal Trade Agreements Act (RTAA) en 1934 sous l’Administration Roosevelt et de novembre 1967 avec le Kennedy Round sous la Présidence Démocrate de Lyndon Baines Johnson. Il ne fait nul doute que lorsque John Podesta, figure du Parti Démocrate et catholique progressiste vint demander aux militants pro-Hillary Clinton de «rentrer [chez eux]», le soir de la défaite face à Trump, l’ancien candidat Républicain et militant paléoconservateur, qui plus est catholique traditionaliste, ne put qu’y voir une forme de justice divine.

Chagriné, Buchanan ne cessa de regretté que Reagan «conservateur de cœur» avec des «instincts naturels de nationaliste économique» se soit si facilement laissé happer par la doctrine du libre-échange. Il surtout trace les lignes directrices de la doctrine qui va faire le succès de Trump dix-huit ans plus tard.

Buchanan comprend que de petits États «comme Singapour ou l’Autriche» plongent dans le grand bain du commerce mondial mais demeure persuadé que l’Amérique, pays béni de Dieu, doit assurément se soumettre à ses lois mais nullement à celles de Ricardo. Si les petits pays ne disposent pas de toutes les ressources, c’est un péché quand on dispose de tout sur son territoire, à l'instar des États-Unis, que de s’épuiser dans le commerce mondial.

On trouve évidemment quelques traces d’un «anticapitalisme» qui ne fleure pas le marxisme («capitalism has no country») mais au contraire la dénonciation du «capitalisme apatride». Cependant, Buchanan parle des problèmes environnementaux que le libre-échange induit notamment sur ce qu’il appelle «la nourriture empoisonnée». Des canapés qui brûlent aux vêtements allergisants, en passant par certains produits impropres à la consommation, Buchanan révèle simplement qu’un populisme conservateur avait entrevu la question environnementale avant un certain nombre de progressistes. Les accords de libre-échange et les crises monétaires de la fin des années 1990 sont au cœur des préoccupations de Buchanan –«un vol à échelle mondiale»– il décrit des Mexicains ruinés, des villes frontalières américaines privées de consommateurs mexicains et des usines vidées de leurs travailleurs américaines et dont les machines-outils filent s’implanter au Sud. C’est toute une Amérique qui déjà gronde.

Pat Buchanan réfléchit à un nouveau nationalisme, s’intéresse au rôle des intellectuels, cite Régis Debray et Ernest Renan: cessons de faire croire que les conservateurs américains sont des brutes animales analphabètes et illettrées, ce n’est pas le cas et c’est un peu le problème.

En bon conservateur, Buchanan décrit le monde tel qu’il l’imagine, comme le résultat du passé. Il a bien un dessein nationaliste et conservateur: «new nationalisme & humane economy», décrit en huit points:

  1. Plein emploi
  2. Meilleure et plus juste distribution de la propriété et de la prospérité
  3. Hausse annuelle des standards de vie avec «revenu familial»
  4. Réforme fiscale laissant aux Américains la plus grande part de leurs revenus
  5. Réduction de la dépendance au commerce mondial
  6. Restauration de la souveraineté perdue
  7. Autosuffisance dans tous les domaines industriels et technologiques vitaux pour la sécurité nationale
  8. Liberté maximale pour les citoyens et les institutions privées compatible avec la morale de la communauté et le bien commun.

 

Pat Buchanan le 9 août 2000 à Long Beach, Californiepour la convention du Parti de la Réforme / AFP Photo Scott NELSON

Rust Belt, Vieille Europe, nouveaux discours

On a souvent dit de Buchanan ou Trump qu'ils étaient racistes ou xénophobes. Il ne faut jamais sous-estimer ce type de levier idéologique dans la société nord-américaine. Il est des petites villes de Pennsylvanie, où une discrimination raciale était encore explicitement en vigueur au début des années 1970 (la Pennsylvanie est pourtant un État du Nord). Les SDF étaient tous, ou presque, afro-américains voici vingt ans, à Philadelphie, ce qui a considérablement changé et démontre la mutation de la société états-unienne. La carte de la mortalité infantile, Emmanuel Todd l’a maintes fois souligné, ne s’est émoussée dans sa spectaculaire différence entre quartiers noirs et blancs, qu’avec la crise. Sédimentations successives d’un passé qui, décidément, ne passe pas, la question raciale et raciste travaille puissamment la société américaine.

Cependant, le soutien de la Alt right à Trump, les encouragements autrefois d’éléments clairement racistes à Buchanan, la propension du KKK et de David Duke à se reconnecter à la vie politique fédérale à travers les candidatures de l’un ou de l’autre ne doivent pas éclipser la mécanique complexe qui amène ces candidats et acteurs de la vie politique américaines à jouer sur les trois dernières décennies un rôle d’abord relativement marginal (bien que réel) puis à parvenir au pouvoir dans ce qui est encore la première puissance de la planète.

La question sociale est abordée de front dans le livre de Buchanan qui n’est pas qu’un songe sur le «nouveau nationalisme» mais aussi une réflexion sur la part que représentent les salaires «de 1947 à 1994» dans le PIB américain. Leur part continuellement et spectaculairement décroissante plaide évidemment pour une campagne conservatrice et républicaine «au peuple».

La dénonciation du libre-échange est le vecteur populiste par excellence parce qu’elle permet la réaffirmation du politique dans la mondialisation

En vérité, il a mis, comme la plupart des populistes d’aujourd’hui, au cœur de sa stratégie discursive, la question du libre-échange. Elle recouvre une question importante pour chaque citoyen dans cette configuration sociale qui nait de la mondialisation –entendue comme un accroissement des interdépendances entre États et individus– et de la globalisation entendue comme la domination de toute l’activité humaine (dont la politique) par le capital financier. La dénonciation du libre-échange est bien une manière de protester contre l’affaiblissement de la puissance publique et le triomphe des forces du capitalisme financier, elle embrasse un large éventail d’options idéologiques antérieures, transcende largement les anciens clivages… C’est le vecteur populiste par excellence parce qu’elle permet mieux qu'aucun autre la réaffirmation du politique dans la mondialisation.

Buchanan n’est pas que «droitier», il sait articuler des demandes sociales et leur donner un sens. Il subvertit des attentes. A la fin de son livre, il remercie chaleureusement Sir James Goldsmith. A raison. Quatre auparavant, en 1994, Jimmy Goldsmith a financé une campagne européenne et des sondages en faveur de… Philippe de Villiers. Cette campagne était pensée par un stratège… Patrick Buisson. Voici un an, un tract de Laurent Wauquiez, moins sophistiqué néanmoins, reprit les mêmes arguments que celui de Villiers-Goldsmith-Buisson en 1994…

Il y a donc plus de liens qu’on ne le croit entre Trump et la situation française ou européenne…

Gaël Brustier
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