Il ne faut pas taxer la chirugie esthétique

Christopher Beam, mis à jour le 29.11.2009 à 15 h 08

Non seulement une taxe sur la chirurgie plastique nuirait à l'économie, mais la chirurgie plastique fait - en elle-même - du bien à l'économie.

Un mannequin pose lors d'un défilé à Berlin, REUTERS/Tobias Schwarz

Un mannequin pose lors d'un défilé à Berlin, REUTERS/Tobias Schwarz

Si les Américains étaient inquiets de voir le Congrès «mettre ses sales pattes» sur leur Medicare, attendez un peu qu'il touche à leurs implants mammaires. Parmi les moyens proposés par le projet de loi du Sénat pour financer la réforme du système de santé figure une taxe de 5% sur les opérations chirurgicales dites de confort (abdominoplastie, lifting facial, implants capillaires, injections de collagène et autres interventions à des fins esthétiques). Cet impôt est surnommé «Botax».

C'est loin de faire sourire les chirurgiens esthétiques, idem pour nombre de leurs patients. Des groupements professionnels du secteur, comme la Société américaine de chirurgie plastique et esthétique ou la Société américaine des chirurgiens esthétiques et plasticiens, ont lancé des campagnes de dénonciation de cette taxe, arguant que non seulement elle nuirait à leurs affaires en temps de récession (le nombre des opérations de confort est déjà en baisse) mais, en outre, elle ne pénaliserait pas la population que vise le Congrès: les très grosses fortunes. De surcroît, d'après les professionnels du bistouri, taxer la chirurgie esthétique risquerait de flétrir l'économie dans son ensemble au moment où elle a le plus besoin d'un bon lifting. (On estime que cet impôt permettrait de collecter 6 milliards de dollars.)

Clients qui n'ont pas les moyens

Cette taxe semble facile à «vendre» au plus grand nombre des Américains. Car on a tendance à se représenter la clientèle principale des chirurgiens plastiques comme des femmes au foyer tout droit sorties des banlieues chics du New JerseyNdt. Pourtant, les chirurgiens soutiennent que cet impôt ne serait pas aussi progressif qu'il n'y paraît. Selon une enquête menée en 2005 par la Société américaine des chirurgiens esthétiques et plasticiens, un tiers des personnes qui ont recours à la chirurgie plastique gagnent moins de 30.000 dollars [20.000 euros] par an, 70% gagnent moins de 60.000 dollars [40.000 euros], 86% moins de 90.000 dollars [60.000 euros] et seulement 13% dépassent les 90 000 dollars. Il convient toutefois de préciser que ce sondage a été réalisé uniquement auprès de personnes qui prévoyaient de subir une opération de chirurgie esthétique (et non pas auprès de patients déjà opérés).

En effet, la chirurgie plastique est un commerce qui repose essentiellement sur des clients qui n'en ont pas les moyens. Selon Laurie Essig, professeur de sociologie à l'Université de Middlebury (Vermont), au moins 85% des opérations sont financées par des crédits. Par conséquent, les plus sévèrement touchés par cette taxe seraient des consommateurs à faible revenu.

L'argument du corps médical est double: non seulement une taxe sur la chirurgie plastique nuirait à l'économie, mais la chirurgie plastique fait - en elle-même - du bien à l'économie. Elle serait une sorte de... plan de relance.

Physique avantageux

Aux Etats-Unis, il est avéré que les personnes séduisantes perçoivent des revenus relativement élevés. Une étude (2005) de la Réserve fédérale de St. Louis a montré que les personnes au physique avantageux gagnent environ 5% de plus que leurs collègues au physique quelconque, lesquels touchent à leur tour 9% de plus que leurs collègues ayant un physique en dessous de la moyenne. Daniel Hamermesh, professeur d'économie à l'Université du Texas à Austin, a obtenu des résultats similaires dans une étude récente.

Si on part du principe que la chirurgie cosmétique améliore globalement l'apparence physique, et qu'un physique plus avantageux va de pair avec de meilleurs revenus, ce n'est pas extrapoler que de dire que passer sous le bistouri peut améliorer le sort personnel des Américains, explique Gordon Patzer, auteur de Looks: Why They Matter More Than You Ever Imagine (Apparence physique: pourquoi elle importe plus que vous ne l'imaginez). Et d'ajouter: «La chirurgie esthétique rend plus séduisant, elle renforce l'estime de soi, la confiance en soi et la force de persuasion». Ce sont autant de qualités qui, selon cet auteur, accroissent la productivité et la valeur des salariés dans une entreprise.

Malheureusement - ou heureusement peut-être pour les chirurgiens - il est difficile d'obtenir des chiffres. Personne n'a comparé les revenus avant et après la chirurgie esthétique. Mais selon des plasticiens, nombreuses sont les anecdotes tendant à prouver qu'un bonnet de soutien-gorge plus grand (ou un nez plus droit, des fesses plus fermes, etc.) induisent une tranche d'imposition plus élevée. «Les gens viennent nous voir entre deux jobs ou après avoir perdu leur emploi pour se refaire une beauté, avoir l'air jeune, alerte. Pour être - ou en tout cas se sentir - plus compétitifs. Et cela les rend plus compétitifs», affirme Steven Hopping, directeur du Centre de chirurgie cosmétique à Washington. Renato Saltz, président de la Société américaine de chirurgie plastique et esthétique, dit constater régulièrement une évolution professionnelle chez ses patients. «Beaucoup de ces femmes sont de jeunes trentenaires qui ont perdu leur estime de soi; leur mari les a quittées; elles n'ont plus confiance en elle. Elles viennent donc se faire opérer et, immédiatement après, elles commencent à perdre du poids, à faire du sport, à faire preuve d'un grand dynamisme. Beaucoup finissent par réintégrer le marché de l'emploi et retrouver une place dans la société.»

Beauté naturelle

Daniel Hamermesh, qui a réalisé l'étude la plus citée quand il s'agit de corréler la beauté avec les revenus, est d'un autre avis. Son étude a effectivement montré que le fait d'être beau ou belle était en corrélation avec un salaire plus élevé. Mais, nuance de taille, les efforts visant à améliorer son physique, que ce soit simplement en prenant soin de bien s'habiller ou par le biais d'une intervention chirurgicale, n'ont pas d'incidence sur le revenu. Ce serait parce que les gens sont capables de faire la différence entre la beauté naturelle et la beauté artificielle. Selon Hamermesh, pour aspirer à une augmentation de salaire, il faudrait subir une transformation aussi convaincante que celle de John Travolta dans Volte Face.

Ce professeur d'économie conteste également l'idée selon laquelle une amélioration de l'apparence entraînerait une plus grande productivité: «Ces personnes sont-elles réellement plus productives ou simplement favorisées par rapport aux autres?» Bien sûr, si les plasticiens ont raison sur le fait que la chirurgie esthétique renforce la confiance en soi, peut-être leurs patients deviendront-ils effectivement plus productifs. Après tout, les propres recherches d'Hamermesh ont révélé que les responsables commerciaux au physique séduisant rapportent 10% de chiffre d'affaires de plus, sur les ventes additionnelles, que leurs collègues au physique quelconque.

Les chirurgiens plastiques pourraient ajouter que le seul projet américain de taxe sur la chirurgie esthétique qui ait été mis en place (dans le New Jersey) est un échec. Chaque dollar de recette engendre 3 dollars de frais administratifs. La principale difficulté, apparemment, consiste à bien distinguer la «chirurgie de confort» de la «chirurgie reconstructrice». En effet, comment déterminer si une opération d'amélioration de la respiration nasale qui permet, du même coup, de rendre un nez plus droit est utilitaire ou esthétique?

Le Congrès veut vraiment se pencher sur les aspects économiques de la chirurgie esthétique? Qu'il commandite une étude détaillée. Si aucun lien n'est avéré entre chirurgie et augmentation de la productivité, cette taxe sera peut-être un peu plus facile à défendre. En revanche, s'il existe bel et bien un lien, une taxe sur la chirurgie esthétique risquerait devenir comme la chirurgie... Une solution superficielle à un problème plus profond.

Christopher Beam

Traduit par Micha Cziffra

Image de Une: Un mannequin pose lors d'un défilé à Berlin, REUTERS/Tobias Schwarz


Ndt Real Housewives of New Jersey : téléréalité qui n'a pas encore été importée ou adaptée en France ; on ne connaît que les Desperate Housewives, où il n'est pas question de chirurgie esthétique.

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