France

Benoît Hamon ou le retour des ruses de Mitterrand

Claude Askolovitch, mis à jour le 30.01.2017 à 15 h 05

Le nouveau candidat du PS à la présidentielle rappelle à bien des égards le Mitterrand d'avant 1981. Benoît Hamon peut-il faire mentir tous ceux qui prédisent déjà la fin de son parti?

Benoît Hamon, le 29 janvier 2017 I CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP

Benoît Hamon, le 29 janvier 2017 I CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP

Il revient à la mémoire des habiletés d’au temps de la gauche, quand le bonheur nous était promis sur cette terre. Un homme faisait ronfler des mots. Nous changerions la vie «ici et maintenant», à peine gagnées les élections, et les masses populaires y crurent. En ce temps-là, pour surmonter la méfiance du peuple et les accusations des rivaux, François Mitterrand avait inventé une stratégie: «Être unitaire pour deux.»

À l’époque, le PS était soumis aux bombardements sémantiques d’un faux allié communiste, âpre et puissant alors, organisé, ancré, farouche comme son secrétaire général Georges Marchais, qui instruisait procès après procès du socialisme, qui trahirait, c’était sa nature, à peine l’occasion lui en serait donné. «Mitterrand trahit le programme commun, fais les valises, on rentre à Paris», avait dit un jour Georges à son épouse Liliane, dans une phrase devenue légende machiste et politique… On disait aussi que l’union était un combat. De 1974 à 1981, ce furent ainsi des procès auxquels le PS opposait, stoïque, des réaffirmations de bonne volonté et des mains tendues.

La main tendue à Mélenchon

Être unitaire pour deux, c’était ne jamais abdiquer la «ligne de gauche», la phraséologie marxiste et lamartinienne, protester de sa sincérité et de son amitié pour le peuple communiste, singulièrement ses électeurs, ne jamais laissé transparaitre qu’au pouvoir, on serait autre chose que la rupture. Unitaire pour deux! Georges Marchais pouvait tonner, Mittterrand ne l’en aimerait pas moins, princier, puisque c’était le  peuple de gauche qu’il aimait et séduirait, tenant bon malgré les rebuffades… Le peuple y crut, et se détourna du rude Georges, tant les mots de François semblaient doux et sincères. Il en devient, Mitterrand, président.

Ainsi, Benoît Hamon s’en va faire offre d’alliance à Jean-Luc Mélenchon.

C’est la première chose qu’il a dite, à peine triomphant, ranimant les feux des unions de la gauche. Provoquer un sommet, le solliciter, l’offrir au désir des peuples, avec Yannick Jadot, écolo reliquat, et Mélenchon, ci-devant socialiste, jadis, devenu l’homme du refus et du peuple qui gronde, et chef des tribus communistes à qui il prête sa foi. Hamon veut les voir. Pour qu’ils s’allient, se rallient, coagulent, coalisent, dans l’intérêt commun. Il a l’intelligence politique de ne pas élargir son offre à Macron, le populaire mais ambigu. Évidemment. Ce serait une preuve et un prétexte! Hamon est de gauche! Hamon est unitaire pour deux et ne plaisante pas avec la politique! Comment fera Mélenchon, pour lui refuser l’entente ou du moins la rencontre? Va-t-il, Jean-Luc, s’opposer à la bonne foi, à la franchise, à l’amitié et à la clarté?

Le congrès de Metz des temps modernes

On ne comprend rien à l’instinct de survie des courants politiques si l’on en reste aux apparences sympathiques. Évidemment, le choix de Hamon est celui de la fraîcheur militante et du désir retrouvé, face à la déception âpre et fourbue qu’incarnait Manuel Valls. Mais c’est aussi –voilà l’intelligence collective de la primaire– l’intérêt stratégique du socialisme. En 1979, dans un congrès historique, François Mitterrand, allié aux nationaux marxistes de Jean-Pierre Chevènement, avait conforté sa ligne d’union de la gauche et de rupture, quand bien même plus personne n’y croyait, contre Michel Rocard et Pierre Mauroy, partisan d’un rééquilibrage économique et idéologique. Ce fut un choix roué et gagnant. Toutes choses égales par ailleurs, la primaire de la Belle alliance populaire est le congrès de Metz des temps modernes. Les commentateurs, qui sont des bourgeois convenables, y voient une régression idéologique? Comprenons plutôt un réarmement stratège! Les temps s’y prêteront-ils?

Valls (comme Hollande) était une autorisation de rupture donnée aux «vraies gauches»; il portait sur lui tous les stigmates du pouvoir et des compromis, des alignements

Valls (comme Hollande) était une autorisation de rupture donnée aux «vraies gauches»; il portait sur lui tous les stigmates du pouvoir et des compromis, des alignements; qu’importe les détails et ce que son équation propre comportait de difficultés; il était, désigné, une preuve de la dérive définitive du socialisme, loin de ses bases, irréconciliable, vous vous souvenez? La fonction de Hamon est de conjurer cela. Chassé par Valls, minoritaire cinq ans durant, inlassable opposant depuis 2014, ayant payé pour prouver!

Il a été suffisamment ministre et loyal à son parti –militant de toujours, n’ayant jamais eu d’autre famille que le PS, n’ayant jamais prétendu vouloir fonder autre chose, souhaitant seulement refonder son parti, pour que ses amis socialistes, même dépités, même droitiers, lui fassent crédit, s’ils sont malins. Mais il a suffisamment porté et théorisé et clamé ses refus des dérives droitières, et il en a battu les incarnations avec assez de force, pour qu’à l’extérieur, on le considère, on l’écoute, on l’entende, on ne le traite pas en apparence négligeable.

La théorie des cercles

Depuis hier soir, le socialisme français s’appelle Benoît Hamon. Il va falloir s’y faire. Jean-Luc Mélenchon, le premier, va devoir s’y adapter. Il connait la musique. Il vient de ce parti. Il fut mitterrandiste, et de belle souche. Il sait la pièce qui se monte. Il sait tout. Sent-il le piège? Croit-il que ses électeurs, ses communistes, ses révoltés, se feront prendre par les socialistes comme leurs parents avant eux? Encore? Le sol de la colère se dérobera-t-il? Ou, comme il en vient, saura-t-il, lui résister au charme retrouvé et aux ruses socialistes? Déjà, il rugit moins? Marchais rugissait trop.

On croit, en socialisme, qu’on passe de Mitterrand (le lyrisme, le discours de la rupture, l’économie négligée) à Rocard (le compromis économique, la réalité du marché). Faux. C’est le contraire. Individuellement, on passe de Rocard (la technocratie au service de l’imagination) à Mitterrand (le romantisme au service de la conquête, le rêve comme chemin vers le pouvoir). Concevant sérieusement –c’est venir?– son revenu universel, Hamon sera rocardien. S’en allant enrober la danse des voiles devant le peuple de Mélenchon, il est mitterrandien. On en revient toujours à Mitterrand, même quand on est né chez Rocard; le Mitterrand stratège et sa théorie des cercles: rassembler son parti, puis la gauche, puis la France, et pour rassembler, trouver les mots. C’est un instinct, même dans les moments les plus paradoxaux. Une vérité et une sauvegarde.

 Il y a encore dans les tréfonds du pays l’envie des bals populaires, des fusions des gauches, des unions de nos grand-parents. Est-ce illusoire?

Des envies de «nous»

Dépouillé de toutes ses espérances, le socialisme a retrouvé son chemin. Ses électeurs le lui ont offert, en dépit de tout. Cette histoire-là n'est pas achevée. Il y a encore dans les tréfonds du pays l’envie des bals populaires, des fusions des gauches, des unions de nos grand-parents. Est-ce illusoire? L’affirmation de Macron –la gauche libérale allant au bout de sa vérité et de ses espérances, prolongeant le trait que Rocard ne compléta jamais, s’appuyant sur la modernité d’un pays épuisé de revivre les mêmes mésaventures–, l’affirmation de Mélenchon –la rupture pour toujours avec un socialisme de pouvoir englué dans ses jouissances et ses impuissances, prisonnier dans ses palais et son verbe mou, ayant épuisé jusqu’à l’apparence de la révolte—, n’épuisaient donc pas le débat? Benoît Hamon est riche de plus d’un million d’espérances. Il est socialiste. Que faire de cela? Lui sait. Il fallait être benêt pour ne pas le voir, qu’il était, de tous, le plus socialiste. Un socialiste avenant, des jeunes avec lui… Étonnant?

Il y eut, dans la soirée des primaires, des images assez fortes, un peu vraies, mais comment faire la part des choses. Deux discours se succédèrent, celui du vaincu, Manuel Valls, et du vainqueur, Benoît Hamon, qui résumaient cette bataille. Valls parlait comme parlent les hommes d’État vaincus, dans les grandes démocraties, mimant le genre et le vivant. Il s’adressait aux «chers compatriotes», il évoquait son destin, sa réinvention, sa famille enfin. Hamon, lui, parlait en militant choisi pour porter sa famille; il disait «nous»; ne parlait de lui que pour évoquer la force que ses amis lui avaient apporté, pour le meilleur; il était fraternel envers les vaincus, on rassemble sa famille, et envers les alliés à venir, on rassemble la gauche. Mais son destin n’était que l’occasion du destin du socialisme.

Un gouvernant battu par un militant. Un homme blessé dans son ambition écarté par un militant. Un socialiste de l’État vaincu par un militant. Ne cherchons pas plus loin le sens de la primaire. Des mots d’en haut, des mots de nous. Ensuite, Valls et Hamon s’en allèrent rue de Solférino, cette vieille maison d’ombres ranimées, se serrer la main devant Jean-Cambadélis, maître des lieux et de ses sortilèges, et qui, plus grand, plus vieux, plus roué, d’un sourire autre que les leurs (contrit et triste chez Valls, ému comme d’une plaisanterie grave chez Hamon), donnait une vérité du moment –une vérité possible. Cambadélis, formé comme Mélenchon à l’idéal pragmatique et cynique du trotskisme, rompu ensuite aux mpeurs du socialisme, lisait si bien ce qui se jouait, dans cette pièce qu’il avait ordonnancée. L’intelligence collective du peuple –Rocard l’avait célébrée, est-ce drôle–, lui ressuscitait les plus belles heures de la famille, peut-être évanescente, peut-être d’une lumière d’illusion. Mais Hamon avait l’air vrai, se ressentait vrai et cela seul compte, en attendant.

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (136 articles)
Journaliste
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