Science & santéDouble X

Comment les stéréotypes constipent les femmes

Daphnée Leportois, mis à jour le 31.01.2017 à 8 h 57

Il n’y a pas que les hormones qui font que la constipation est vue comme «un truc de filles». Il y a aussi tous ces préjugés qui entourent les toilettes et le corps des femmes. Et qui peuvent amplifier voire générer cet inconfort digestif.

Les fonctions organiques ne sont pas étanches de marquages sociaux et genrés | Quinn Dombrowski via Flickr CC License by

Les fonctions organiques ne sont pas étanches de marquages sociaux et genrés | Quinn Dombrowski via Flickr CC License by

Les hommes qui ont une colopathie fonctionnelle, aussi appelée «syndrome de l’intestin irritable», consultent plus tardivement que les femmes, nous apprend le gastroentérologue Jean-Marc Sabaté, auteur de l’ouvrage Intestin irritable, les raisons de la colère (Éd. Larousse, 2016). Tout simplement parce qu’ils ne se sentent pas toujours très autorisés à consulter: «Le message véhiculé, c’est que c’est une maladie féminine, une pathologie qui ne devrait pas être la leur.» Les troubles digestifs sont en effet associés, dans l’inconscient collectif, à la gent féminine. Regardez les packagings des produits contre la constipation ou prêtez attention aux publicités vantant les mérites de produits disant bye-bye aux maux de ventre et permettant de «se sentir bien à l’intérieur» pour vous en convaincre –on y voit surtout des femmes.

Et c’est vrai, poursuit le professeur, qu’on remarque dans les études européennes ou américaines une prédominance de femmes parmi les personnes atteintes de troubles fonctionnels intestinaux ainsi que de constipées chroniques. «Les chiffres de la constipation varient, certaines études rapportent jusqu’à trois fois plus de femmes, mais le plus souvent on trouve deux femmes pour un homme.» Sauf que les raisons physiologiques de cette prévalence féminine ne sont pas clairement identifiées. Et qu’à leurs côtés se cachent des origines d’ordre culturel portant le nom de… stéréotypes. Car, comme nous le précise Christine Durif-Bruckert, auteure de l’ouvrage La nourriture et nous: Corps imaginaire et normes sociales (Armand Colin, 2007) et qui mène des recherches dans le champ de la psychologie sociale et de l’anthropologie notamment autour de la sphère digestive, «la chair est littéralement poinçonnée par les normes sociales, là où on penserait que les fonctions organiques sont naturelles, autonomes, étanches même de tous marquages sociaux».

Sensibilité viscérale

Certes, les hormones pourraient jouer un rôle sur cette disparité. On peut ainsi lire sur ∞reka que «les hormones féminines, et plus précisément la progestérone, agissent sur les intestins et contribuent à les rendre “paresseux”, ce qui entraîne une constipation». Mais le gastroentérologue tempère cette hypothèse parce que les études suggérant l’existence d’un rôle hormonal ont été menées sur des animaux et qu’il est donc difficile d’extrapoler à l’humain. En revanche, il mentionne des travaux qui soulignent que, dans la constipation sans colopathie, les femmes peuvent ressentir une douleur plus conséquente que les hommes, ce qui les amènerait à consulter davantage que leurs comparses masculins et donc augmenterait les chiffres. C’est aussi en raison de «comorbidités spécifiques aux femmes, pour certaines anatomiques», comme les problèmes de périnée (engendrés notamment par l’accouchement) ou l’endométriose que des femmes consultent plus souvent.

Il ajoute que des études ont montré des différences entre femmes et hommes en ce qui concerne la sensibilité viscérale et l’intégration des sensations digestives (impression d’avoir des gaz, envie d’aller à la selle) au niveau du cerveau par IRM fonctionnelle. Fin de la discussion? Les femmes seraient juste si ce n’est hormonalement du moins physiologiquement et neurologiquement plus sensibles à la constipation? C’est un peu plus compliqué. Car cette sensibilité peut ne pas être innée mais s’acquérir au fil de la vie.

Sphère du secret

On apprend aux femmes que les fonctions corporelles doivent rester privées et secrètes

«Age, Gender, and Women’s Health and the Patient» (article publié dans la revue scientifique Gastroenterology)

Chez les enfants en bas âge, fait-il remarquer, filles comme garçons sont touchées par la constipation. Et si, à l’âge adulte, la domination des femmes dans ce domaine était liée à leurs règles, non pas pour des raisons hormonales ni physiologiques mais bien sociales? «On apprend aux adolescentes à gérer leurs menstruations très discrètement; peut-être que cela ancre chez elles le goût du secret dans tout ce qui touche à la sphère génitale et abdominale et aux zones qui leur sont proches.» Il mentionne pour appuyer son propos des études menées à l’initiative de la Rome Foundation, qui redéfinit les critères de diagnostic des maladies affectant la fonction digestive et a examiné pour ce faire les liens entre ces pathologies et le sexe, ainsi que le genre. Dans l’article «Age, Gender, and Women’s Health and the Patient», publié dans la revue scientifique Gastroenterology, on peut lire que «l’on apprend aux femmes que les fonctions corporelles doivent rester privées et secrètes. L’une des principales conséquences d’un tel apprentissage est que la fonction intestinale devient une source de honte et d’embarras bien plus que pour les hommes».

Bien sûr, nuance Christine Durif-Bruckert, «on ne défèque pas n’importe comment ni n’importe où», et c’est cela qui fait de nous des humains, quel que soit notre genre. Reste que la gêne semble davantage intégrée par la gent féminine. En atteste cet article paru dans Libération en août 2015 et intitulé «Au travail, la grosse omission». La journaliste y précise bien qu’«hommes et femmes ne sont pas logés à la même enseigne», et appuie son propos par la déclaration de Marie-Sophie:

«On est dans un open space, donc c’est un peu le walk of shame: si on sent une odeur, on attend, on prend des paris pour savoir qui c’est, et on voit qui sort. Quand un mec pose une énorme pêche, on lui tape dans le dos, on lui fait un high five en le croisant. Une nana, c’est pas du tout pareil, elle ne s’en vante pas.»

Odeur identitaire

La maîtresse de conférences honoraire à l’Institut de psychologie de l’Université de Lyon rappelle que «le rapport aux excréments résonne avec des valeurs et idéologies centrales de notre modernité, comme l’hygiénisme à outrance, la hantise de la souillure du corps, la phobie des toxines et saletés en tous genres». Or, dans une société peu tolérante aux odeurs et aux déchets, la matière fécale fait figure de repoussoir. Encore plus pour les femmes, qui sont traditionnellement associées à la propreté, comme nous vous en parlions dans un article sur l’urine. «Imaginairement, les excréments gardent la trace du corps, ils sont une partie de soi déposée à l’extérieur de soi, témoins de la vie la plus intime: l’odeur est ainsi du registre de l’intimité et même de la personnalité; l’odeur, c’est soi.»

Pas évident alors de laisser derrière soi de vilaines effluves. Résultat, certaines, pour éviter la honte, ne vont à la selle au bureau qu’en cas d’extrême urgence. Comme Anne, dont le témoignage ouvre l’article de Libération: «Ça a dû m’arriver trois fois depuis 2010. Deux fois parce que c’était vendredi soir, j’étais la dernière à partir, j’étais vraiment toute seule. L’autre fois parce que, sinon, je tartinais mon fauteuil…» Or, précise le professeur Jean-Marc Sabaté, «ne pas répondre à l’envie peut aggraver le problème chez les personnes qui ont déjà tendance à être constipées».

Corps modelé

Imaginairement, les excréments sont une partie de soi déposée à l’extérieur de soi: l’odeur est ainsi du registre de l’intimité et même de la personnalité; l’odeur, c’est soi

Christine Durif-Bruckert

La diététicienne et nutritionniste Florence Pujol, spécialiste des comportements alimentaires et auteure entre autres de l’ouvrage Je mange et je suis bien (PUF, 2011), n’a pas rencontré de patientes lui parlant de leur malaise à faire la grosse commission dans leur vie professionnelle. En revanche, elle pense que, si les femmes sont fortement constipées, c’est parce qu’elles prennent trop garde à leur corps, qu’elles veulent modeler et contrôler, sans l’écouter. En gros, pour se conformer aux standards de beauté, elles seront sensibles à tout ballonnement et renflement du ventre –les pantalons serrés peuvent aussi jouer. Et seront stressées par l’apparition du phénomène, ce qui les fait rentrer dans un cercle vicieux puisque l’anxiété peut contribuer à renforcer le mécanisme de constipation.

C’est aussi ce qu’évoquent les chercheurs dans l’article de Gastroenterology:

«L’attention sociétale portée à l’apparence des femmes (c’est-à-dire la minceur comme caractéristique de la beauté) peut faire que les femmes vivent les ballonnements non seulement comme une source d’inconfort physique mais aussi d’anxiété. Cette détresse physique et psychologique causée par une gêne abdominale […] peut les conduire à être hypervigilantes aux signes de douleur et d’inconfort.»

Saintes fibres

Cette recherche constante de la sveltesse peut aussi s’incarner dans des prises alimentaires perçues comme saines –puisque le gras va, selon l’adage, directement dans les cuisses, laissons-le aux hommes et à leur dad bod, et salivons devant… des salades-sauce-à-part. «Les femmes sont spécifiquement exposées à l’emprise des messages diététiques parce qu’ils sont articulés (et souvent assimilés), et ce, de façon caricaturale dans une presse dominante lue par les femmes, aux messages de santé et aux enjeux esthétiques», appuie Christine Durif-Bruckert.

Vous ne voyez pas le problème, parce que les fruits et légumes et leurs fibres, en augmentant la vitesse de transit, ont un effet anti-constipation? Vous n’avez pas tort… si, et seulement si, les apports en fibres alimentaires sont équilibrés. En excès, c’est l’inverse, insiste Florence Pujol: «Manger trop de fibres provoque une constipation.» Se transformer en maniaque de la nourriture saine va ainsi provoquer «un état de fainéantise du corps; puisque les apports extérieurs lui font augmenter la vitesse du transit, il ne travaille plus». Et l’intérêt pour notre flore intestinale, incarné par la célébrité de l’ouvrage Le Charme discret de l’intestin, peut même «contribuer paradoxalement à activer davantage la conscience du soi» et à «nous faire manger et digérer autrement», écrit Christine Durif-Bruckert dans un article de 2016; puisque «l’intestin, avec son capital microbien, est à l’évidence bien plus qu’un organe digestif», le ventre et l’alimentation portent une grande responsabilité tant dans les questions de santé et de bien-être mais aussi d’intelligence.

Dormir peu a aussi une influence sur le système digestif, ne serait-ce que parce que «les intestins sont des muscles et eux aussi sont fatigués, or une digestion ça coûte cher au corps, c’est l’équivalent de 43 kilomètres de course à pied, tout ça trois fois par jour», ajoute Florence Pujol. Sauf que les femmes, qui ont pourtant besoin de plus de sommeil que les hommes, ne dorment pas leur content, parce que notre société laisse peu de place au repos mais peut-être aussi parce que c’est à elles qu’incombent en majorité les tâches ménagères. En bref, entre obsession esthétique stéréotypée du corps et oubli de ses sensations corporelles («on n’entend plus son corps qui veut aller aux toilettes, on le lui refuse quand ça ne nous arrange pas»), les femmes ont de grandes chances d’avoir une relation troublée avec leur transit et de développer une constipation plus comportementale que naturelle.

Daphnée Leportois
Daphnée Leportois (46 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte