Culture

«Jackie» dans le tragique labyrinthe des miroirs du pouvoir

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 31.01.2017 à 15 h 03

Le nouveau film de Pablo Larraín est moins un biopic ou l’évocation d’un moment historique qu’une manière d’interroger de manière incarnée les arcanes de la représentation politique.

Natalie Portman
© BAC Films

Natalie Portman © BAC Films

Il est très rare qu’un réalisateur présente deux longs métrages de manière aussi rapprochée: moins d’un mois après l’apparition de son Neruda sur les écrans français, voici donc Jackie du même Pablo Larraín. Précisons que cette proximité n’est pas un effet d’optique due à la distribution en France: les deux films ont bien été tournés à la suite l’un de l’autre.

 

Il est plus rare encore que, sans faire diptyque, deux films réalisés coup sur coup nourrissent une réflexion commune, et ici particulièrement féconde, sur une même thématique.

Personne célèbre et personnage de cinéma

Comme l’indiquent clairement les titres, il s’agit en effet de deux approches de la manière dont le cinéma peut prendre en charge un personnage, qui est aussi, dans les deux cas, une personne célèbre.

Jackie n’est pas un portrait de Jacqueline Kennedy mais une mise en abime incarnée des rapports entre collectif et individu, symboles et objets concrets

Cette thématique ne se limite pas à la question du biopic, même si elle l’inclut. Il est même très passionnant de voir comment Larraín, en ayant l’air de s’en éloigner par les chemins du romanesque et de l’onirique, a fait de Neruda un authentique biopic (un portrait filmé), alors qu’en semblant coller au quotidien de Jacqueline Onassis durant les jours qui suivirent l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy, il prend en charge bien autre chose.

Dans les deux cas, Neruda et Jackie, Larraín ne filme pas frontalement le récit d’un moment d’existence de son personnage. Si le poète chilien était dépeint au miroir éclaté de sa propre littérature et de la vision fantasmatique du flic qui le traquait, la First Lady est évoquée à travers une interview imaginaire donnée quelques semaines après le meurtre, et qui ne sera pas publiée.

Mais Jackie n’est pas un portrait de Jacqueline Kennedy. C’est, grâce à cette image constamment reconfigurée dans le tourbillon qui suit les coups de feu de Dallas et jusqu’à la cérémonie solennelle à Washington, une mise en abime incarnée des rapports entre collectif et individu, symboles et objets concrets. Un voyage dans le palais des glaces de la politique aux côtés d’une femme qui ne cadre avec aucune des définitions toutes faites qui lui ont été appliquées.

L'aide précieuse et admirable de Natalie Portman

Jacqueline Bouvier épouse puis veuve Kennedy est une femme et une icône, comme un drapeau est un morceau de tissu et la manifestation visuelle d’une collectivité historique, etc. Mais elle est aussi une personnalité assez complexe pour ne pouvoir être résumée ni par une fonction, ni par une émotion.

Du traumatisme personnel d’être à côté de son mari au moment où sa tête explose et où elle essaie de retenir entre ses mains des morceaux de sa cervelle au choc qui frappe les États-Unis ce 22 novembre 1963, des enjeux géopolitiques aux problèmes à gérer avec les gosses, du seuil d’une famille à la construction d’une légende, Larraín ne fait pas une de ces trajectoires binaires ou de ces jeux de contrepoints simplificateurs comme on en trouverait tant d’exemples.

Avec l’aide précieuse, et admirable, de Natalie Portman, il met en place une sorte de mouvement brownien, où tous les protagonistes (Jackie surtout mais aussi Bob Kennedy, le journaliste, Lyndon Johnson le vice-président devenu chef de l’Etat, les conseillers officiels ou officieux, le président défunt lui-même…) changent plusieurs fois de place et de direction.

Rien de gratuit dans ce ballet des actes, des décisions, des postures autour de l’étonnante Mrs Kennedy, mais la réalité même d’un pouvoir qui se joue toujours sur plusieurs tableau, au plus concret et au nom d’abstractions, dans l’immédiat et en échos à une histoire longue, voire avec une visée vers un lointain avenir. Dans les larmes et la peur et le sang, et tout à fait ailleurs.

Il faut une impressionnante lucidité de mise en scène pour rendre toujours clair un récit dont l’instabilité, ou la multipolarité, est le principe même

 

Il faut une impressionnante lucidité de mise en scène pour rendre toujours clair un récit dont l’instabilité, ou la multipolarité, est le principe même. Cet exercice de voltige est mené en recourant notamment à des images d’archives mêlées à la reconstitution par la fiction, et à de fausses images d’archives (avec Natalie Portman dans le rôle de Jackie) mêlées aux vraies, le tout configuré par les récits et évocations durant l’interview avec le journaliste.

Une figure de proue pour le cinéma latino-américain?

Jackie n’est pas le sujet de Jackie : son sujet, c’est le pouvoir, un pouvoir qui n’existe qu’incarné par des hommes et des femmes sujets à des sentiments, des projets et des angoisses, en relation avec des collectivités elles aussi sujettes à des affects. Cette question traverse l’essentiel de l’œuvre du réalisateur chilien, au moins depuis son deuxième film, celui qui l’a révélé en 2008, Tony Manero.  

Il y inaugurait une manière créative de déplacer l’angle d’observation, de remettre en question les approches convenues d’une situation politique, à l’époque celle de son pays soumis à la dictature de Pinochet. C’était également le cas dans ses deux films suivants, Santiago 73 Post Mortem et surtout le mémorable No.

Avec son nouveau film, coproduction internationale située aux Etats-Unis et concernant des personnalités mondialement célèbres, Pablo Larraín élargit clairement son cadre d’observation en même temps que ses chances de visibilité.

A ce stade de son parcours, il apparaît comme la seule personnalité capable d’incarner ce mouvement important d’essor des cinémas latino-américains, mouvement qui ne cesse de se confirmer mais sans que personne jusqu’à présent en soit devenu la figure de proue.

Jackie

de Pablo Larraín, avec Natalie Portman, Peter Sarsgaard, Greta Gerwig, Billy Crudup.

Durée: 1h40 Sortie: 1er février

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