Monde

J'ai grandi en criant «Mort à l'Amérique». Aujourd'hui, je veux encore croire en elle

Mehrsa Baradaran, traduit par Jean-Marie Pottier, mis à jour le 29.01.2017 à 18 h 34

Dans les années 1980, je suis arrivée d'Iran, réfugiée d'un pays «terroriste». J'étais une de ces personnes que les États-Unis veulent aujourd'hui écarter.

La photo de la demande de visa de Mehrsa Baradaran. Image de fond: ISAAC BREKKEN / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP.

La photo de la demande de visa de Mehrsa Baradaran. Image de fond: ISAAC BREKKEN / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP.

En 1986, j'étais une migrante musulmane de 9 ans arrivant d'un «pays terroriste», l'Iran, essayant d'échapper à la guerre et à une révolution qui avait mal tourné. Ma mère, coiffée d'un hijab, mon père, mes deux petits sœurs et moi, toutes avec des coupes au bol, nous sommes assis dans le bureau d'une fonctionnaire américaine. Elle nous a examinés de haut en bas pour décider s'il fallait accepter ou rejeter notre demande de visa. Savait-elle que tous les matins et tous les après-midi, à l'école primaire, je criais «Mort à l'Amérique» avec mes condisciples? Avait-elle vu les images, une poignée d'années plus tôt, d'Iraniens et d'Iraniennes brûlant des drapeaux américains dans les rues? Et ces otages américains, les yeux bandés, sous la menace d'une arme? Nous étions les méchants. Nous étions l'ennemi.

A-t-elle pu deviner que, en seulement quelques années, je prêterais allégeance au drapeau américain dans mon école avec une vraie fierté au cœur? Que je passerais ma jeunesse entière à regarder Sauvés par le gong et à essayer si dur d'être une “vraie Américaine”? Pouvait-elle avoir imaginé que j'irais à la fac de droit, que je prêterais le serment de citoyenneté à mon pays et que je passerais un récent jeudi à remonter ma rue avec mes trois filles scoutes pour vendre des cookies?

Peut-être cela ne comptait-il pas pour elle. Peut-être savait-elle que nous dormions dans la cave à cause des bombardements nocturnes et qu'en Amérique, nous dormirions en paix. Peut-être que, quand elle nous a regardées, elle a simplement vu des enfants dont la vie ne valait pas moins parce que notre mère portait un hijab. J'étais cette petite fille musulmane d'un pays terroriste aspirant à vivre libre, et vous m'avez acceptée.

Je sais que l'Amérique a pris un risque avec nous. Chaque migrant, chaque réfugié est un risque. Chacun de nous peut être un Skittle empoisonné, comme l'a exprimé un mème hystérique. J'aurais pu être «radicalisée» par tous les martyrs de la guerre, par les bombes «américaines» de Saddam qui avaient plu sur nous, par tous les tabassages dont j'avais été témoin quand je rendais visite à ma mère, prisonnière politique pendant trois ans. J'avais été éduquée par la République islamique à haïr le Grand Satan. Marg barg Aamrica!

Mais j'ai cru en l'Amérique, et elle a cru en moi. Ici, mes sœurs et moi avons arrêté de voir des cadavres dans la rue. Un jour, nous avons pique-niqué sur le terre-plein d'une autoroute californienne –pour nous, c'était comme un parc– et je n'avais jamais vu une herbe aussi luxuriante. Chaque semaine, un camion s'arrêtait dans notre école et nous pouvions y prendre tous les livres que nous voulions. En Iran, nous n'avions ni shampooing ni bananes. Ici, nous avions une bibliothèque sur roues! L'Amérique m'a donné une vie et une enfance. Nous nous y sommes plongés avec boulimie –nous avons l'appris l'anglais en quelques mois (merci, Jem et les Hologrammes!), avons organisé des spectacles de danse et de magie avec les enfants du quartier, revendu des bonbons prélevés dans leurs paquets pour gagner un peu d'argent de poche (bonjour le capitalisme!). J'aimais l'Amérique.

Il y a eu des moments difficiles, aussi. Parfois, des enfants m'ont qualifiée de terroriste, ou dit que je puais, ou qu'ils n'avaient pas envie de jouer avec la fille qui portait le même pull tous les jours (c'était le plus chaud que j'avais). Mais je voulais tellement être une Américaine –être l'une de vous.

Mais maintenant, quand je pense aux migrants et aux réfugiés des «pays terroristes» qui seront interdits d'entrée par décret, je redeviens l'un d'eux. Je sais que certains ont peur de nous et veulent que nous partions. Il y a à peine quelques semaines, un homme m'a suivie à l'intérieur d'un magasin en me criant de «retourner dans mon pays». Mais je suis dans mon pays –même si ce tribalisme renaissant semble en écarter des gens comme moi. L'ironie, à mes yeux, est que c'est justement le tribalisme et le nationalisme iraniens qui en ont chassé ma famille. Le régime de l'ayatollah Khomeini a dit «l'Iran d'abord», lui aussi. Il a fait taire la presse, a chassé tous ceux qui étaient différents et a fait fuir les intellectuels progressistes du pays.

J'espère que ce n'est pas ce qui se produit ici. Mais même si le cas, c'est chez moi et je continuerai à travailler pour la grandeur de l'Amérique parce que je place tellement d'espoir en elle. Elle en a placé en moi –cette petite fille musulmane, dans un bureau de l'immigration, venant d'un pays terroriste, dont le futur était une page entièrement  blanche. Et une merveilleuse fonctionnaire a tamponné un «Accordé» sur cette page.

Mehrsa Baradaran
Mehrsa Baradaran (1 article)
Professeure de droit à l'University of Georgia School of Law
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