Monde

Face à l'Ordre de Malte, le pape François a tapé du poing sur la table

Henri Tincq, mis à jour le 30.01.2017 à 17 h 04

La démission, forcée par le pape, du grand-maître de l’Ordre de Malte a déclenché une tempête au Vatican. Ce n’est pas qu’un fait anecdotique. Elle révèle toutes les oppositions auxquelles le pape jésuite et latino-américain doit se heurter dans sa volonté de réformes de l’Eglise.

Le pape françois et Robert Matthew Festing, le 23 juin 2016 au Vatican |
GABRIEL BOUYS / AFP

Le pape françois et Robert Matthew Festing, le 23 juin 2016 au Vatican | GABRIEL BOUYS / AFP

Le pape a gagné une bataille, mais il n’a pas gagné la guerre… Ce «cliché» ressurgit au Vatican depuis la démission contrainte, le 25 janvier, de Matthew Festing, le grand-maître du très ancien et prestigieux Ordre de Malte, l’un des piliers de l’assistance humanitaire et caritative dans le monde, possédant des centaines d’hôpitaux et de dispensaires. L’Ordre de Malte a été fondé en 1048 dans la ville de Jérusalem, alors aux mains des troupes croisées, et reconnu un siècle plus tard par une «bulle» du pape Pascal III. Il ne dispose d’aucun privilège territorial, mais bénéficie d’un statut d’observateur à l’ONU et entretient des relations diplomatiques avec plus d’une centaine de pays. Il compte 13.500 membres, dont un tiers de femmes, qu’on appelle les «dames» toujours couvertes de mantilles lors des cérémonies.

Le conflit qui vient d’éclater entre le Vatican et cet Ordre souverain (mais totalement dévoué au pape) est tout sauf anecdotique. Depuis l’élection du pape François en 2013, c’est même le premier épisode sérieux d’un affrontement qui ne cesse de prendre de l'ampleur dans l’Eglise catholique, entre un camp progressiste soutenant les réformes de ce pape –sa dénonciation des économies ultralibérales, sa lutte pour la protection de l’environnement, ses initiatives en faveur des réfugiés–, et des bastions conservateurs qui n’hésitent plus à s’en prendre à lui et à l’accuser de préparer la destruction de l’Eglise.

Le sourire bienveillant de cet homme de 80 ans, son style de vie austère, ses formules à l’emporte-pièce tracent parfois le portrait d’un pape candide et naïf. C’est faux. En forçant à la démission le grand-maître de l’Ordre de Malte, il vient de démontrer une autorité et des qualités de gouvernement inspirées de sa formation de jésuite: écoute, «discernement», puis décision, fut-elle ferme et brutale. A la différence de son prédécesseur Benoît XVI (2005-2013), qui était d’abord un théologien et un universitaire, ce pape argentin est un vrai «pasteur», longtemps archevêque de Buenos Aires au contact des foules, et un vrai chef de gouvernement.

Le «grand-maître» et le «grand-chancelier»

Dans un premier temps, le scénario de cette crise hors normes met face à face, loin de toute charité chrétienne, les deux dirigeants de l’Ordre de Malte, son «grand-maître» britannique, Matthew Festing, et son «grand-chancelier» allemand, Albrecht von Boeselager. Ce dernier est accusé par son supérieur de faits remontant à… 2005. Il aurait autorisé la distribution, par le biais de l’une de ses antennes caritatives, de préservatifs dans des camps humanitaires de Birmanie. Un coup grave à la discipline de l’Eglise! Le grand-maître exige le départ d’un grand-chancelier traité de «catholique libéral, infidèle aux enseignements de l’Église».    

Mais Albrecht von Boeselager refuse de s’incliner. Il se défend comme un beau diable, fait valoir qu’il a mis un terme à cette distribution de préservatifs dès qu’elle fut portée à sa connaissance. Il a même l’audace, dans un ordre aussi chevaleresque, d’aller se plaindre auprès du pape en personne pour contester son éviction. Troublé et conscient des privilèges et du statut de l’Ordre de Malte, François avance à petits pas et annonce le 21 décembre l’ouverture d’une enquête. Mais le grand-maître refuse cette ingérence dans les affaires internes de sa vénérable institution et rejette catégoriquement ce projet d’enquête vaticane. Il choisit la fidélité à l’histoire et la souveraineté de son Ordre plutôt que l’obéissance filiale qu’il doit au pape!

C’est là qu’intervient, comme dans toute bonne histoire, un personnage incarnant le «méchant», en l’occurrence le cardinal américain Raymond Burke, un personnage bouillant, fort en «gueule», chef de dicastère (ministre) dans la Curie de Benoît XVI. Après l’élection du pape François, il devient l’une des voix d’opposition les plus bruyantes et il est normalement congédié au premier remaniement. Le cardinal Burke est «placardisé» au poste ronflant, mais sans importance, de représentant du pape auprès de… l’Ordre de Malte!

Loin de calmer le fougueux cardinal, ce lot de consolation décuple sa soif de revanche. Le cardinal Burke devient l’animateur d’une minorité de cardinaux qui combattent publiquement –ce qui est rare dans ce saint lieu– les réformes du pape François, notamment celles qui portent sur l’avenir du couple et de la famille: l'«exhortation» Amoris laetitia que le pape a publié en avril 2016, après deux ans de concertation en «synode», assouplit la discipline de l’Eglise qui interdit aux personnes divorcées et remariées de pouvoir communier et accéder aux sacrements. Un texte qui soulève la révolte chez les conservateurs. Avec trois autres cardinaux, Raymond Burke demande au pape de revenir sur sa décision, d’éclaircir plusieurs points au risque d’amoindrir la portée magistérielle du document. Mais un pape ne se déjuge jamais, même sous la pression de cardinaux.

Une affaire peut en cacher un autre, celle des finances de l’Eglise 

Dans le conflit survenu en décembre entre le grand-maître de l’Ordre de Malte et son grand-chancelier, ce cardinal américain très frondeur est aux premières loges et prend le parti du grand-maître Matthew Festing, qui peut dès lors se prévaloir de la «volonté du Saint-Siège» d’écarter son grand-chancelier. Mais, comme souvent, une affaire peut en cacher une autre. Une autre réforme du pape François donne un tour plus politique et son vrai sens à la crise au sommet de l’Ordre de Malte: c’est la réforme des finances de l’Eglise –notamment de l’Institut pour les œuvres de la religion (IOR), appelée «banque du Vatican»– considérées comme opâques et sulfureuses.

Depuis longtemps en effet, des entreprises suspectes se servent de liens avec tel ou tel prélat un peu naïf pour occulter des affaires sous le sceau du secret bancaire du Vatican. Le pape Benoît XVI, le premier, avait tenté de mettre fin à ces pratiques douteuses mais, au fur et à mesure qu’avançait son travail d’épuration, les obstacles se sont multipliés sur sa route. La fameuse affaire des «Vatileaks» –fuites de documents depuis le bureau même du pape– avait démarré dès les premières mesures prises par le pape allemand visant au «nettoyage» des finances.

Poursuivant la même politique, le pape François subit les mêmes pressions. Des règlements de comptes éclaboussent l’Eglise, jusqu’à la tête de l’Ordre de Malte. Dix jours avant la mise à l’écart par sa hiérarchie du grand-chancelier de l’Ordre, Albrecht von Boeselager, son propre frère, Georg, avait été nommé par le pape à la tête du conseil de surveillance de la «banque du Vatican» pour mettre fin aux fonctions de dirigeants voulant créer un fonds d’investissement suspect au Luxembourg. Par ricochet, le clan du Vatican hostile aux réformes financières du pape aurait donc voulu faire payer au grand-chancelier allemand de l’Ordre de Malte la promotion de son frère à la tête de la banque! C’est le pape qui a eu le dernier mot, tapé du poing sur la table et obtenu la démission du grand-maître.

L’Amérique de Trump, futur champ de bataille entre progressistes et conservateurs

Mais plus que les «mafias» diverses qui sévissent jusqu’au Vatican, c’est le système financier international qui inquiète ce pape. Ses attaques répétées depuis quatre ans contre les méfaits du système capitaliste, contre le «Dieu-argent» qui «corrompt», contre l’économie ultralibérale «qui tue» lui valent une fronde permanente des conservateurs américains, catholiques ou pas. Dans l’Amérique de Donald Trump, un discours qui met en pièce le dogme de la libre entreprise passe mal. Le pape latino-américain y est décrit comme un «marxiste». Son encyclique Laudato si de mai 2015, un superbe plaidoyer en faveur de l’environnement –une première dans l’histoire de l’Eglise– se heurte aux fiefs climato-sceptiques et aux géants du pétrole.

C’est bien des États-Unis que surgit l’essentiel des critiques contre le pape argentin. L’affaire des préservatifs distribués par l’Ordre de Malte dans un dispensaire en Birmanie a été largement reprise par des officines conservatrices qui dénoncent l’attitude, jugée trop tolérante, de François pour les homosexuels, en font l’ennemi de la puissance économique américaine et de la valeur la plus sacrée, celle de la famille. Le fameux site Breitbart, fondé par Stephen Bannon, nouveau conseiller stratégique de Donald Trump, fait partie de ces cercles qui ne cachent pas leur hostilité au pape. Le New York Times vient de révéler les pressions pour que le site Breitbart –que Bannon a dirigé– rédige des informations sur le Vatican favorables aux opposants, notamment ce fameux cardinal Raymond Burke présenté comme «un ami personnel de M. Bannon».

Que sera demain la réaction des catholiques américains –20% de la population– si Donald Trump, comme cela en prend le chemin, applique à la lettre son programme protectionniste et anti-immigrés ou s’il démantèle le régime d’assurance-maladie connu sous le nom d’Obamacare. Pendant toute la campagne, Donald Trump avait multiplié les promesses à l’électorat catholique, s’était déclaré prêt à «défendre la vie» contre l’avortement, à encourager la famille traditionnelle contre le mariage gay. Les voix catholiques avaient été très partagées entre Trump et Hillary Clinton. 

Grâce aux nominations venues de Rome, le pape François procède au renouvellement d’une hiérarchie épiscopale américaine proche des milieux conservateurs. Son homme de confiance sur place est l’archevêque de Chicago, Blase Cupich, qu’il a créé cardinal, mais reste assez isolé: pourra t-il faire le poids face aux pressions xénophobes et à la mise en pièce de l’Obamacare qui a pourtant profité à plus de vingt millions de pauvres? La majorité des évêques américains s’étaient opposés à cette réforme du système de santé qui ouvrait la voie à plus de justice sociale, mais avait le tort, selon eux, d’autoriser des aides financières de l’Etat et des entreprises à la contraception et à l’avortement.

Cela étant, les adversaires au pape restent minoritaires à Rome et dans le monde. Ses amis rappellent que le pape a le cuir solide, qu’il en a vu bien d’autres quand il était supérieur des jésuites pendant les années de la dictature en Argentine et quand, archevêque de Buenos Aires, il subissait l’hostilité de la présidence autoritaire des Kirchner. La maîtrise que ce pape vient de démontrer dans cette crise sans précédent de l’Ordre de Malte –désormais géré par un délégué pontifical, isolant un peu plus le cardinal Burke– a rassuré ses plus chauds partisans.

Henri Tincq
Henri Tincq (242 articles)
Journaliste
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