Monde

Comment les démocraties finissent

Eric Leser, mis à jour le 01.02.2017 à 7 h 44

Les premiers jours de l’administration Trump ont été marqués par la volonté de prendre le contrôle, y compris par l’intimidation, du paysage politique américain.

La Statue de la Liberté à New York, le 11 juin 2016. DON EMMERT / AFP.

La Statue de la Liberté à New York, le 11 juin 2016. DON EMMERT / AFP.

La comparaison peut sembler outrancière. Elle n’en reste pas moins pertinente. La première semaine de pouvoir de Donald Trump ressemble, dans un contexte bien sûr différent, à la façon dont Adolf Hitler, devenu chancelier de la République allemande le 30 janvier 1933, a ensuite rapidement «aligné» l’appareil d’État sur l’idéologie nazie.

Le processus d’«alignement», de «synchronisation», se dit en allemand Gleischschaltung. Il est décrit ainsi par un article de Der Spiegel, publié en 2013 à l'occasion du 80e anniversaire de la prise du pouvoir par Hitler: «Imposer la conformité politique dans tous les secteurs de l’économie, aux entreprises commerciales comme dans les médias, la culture et l’éducation».

Et les premiers jours de l’administration Trump témoignent bien d’une volonté de prise de contrôle de l’appareil d’État et du paysage politique.

L’intimidation des médias

Cela s’est déjà traduit en moins d’une semaine, comme le résume Quartz, par la limitation et le contrôle des communications des fonctionnaires fédéraux; par l’annonce de la publication hebdomadaire d’une liste des crimes commis par les immigrés en situation irrégulière; par la menace de couper le financement des villes qui ont annoncé vouloir être des sanctuaires pour les immigrés; par l'interdiction d'entrée sur le territoire américain de citoyens et de réfugiés de sept pays musulmans et par le retrait imposé à l’agence fédérale de l’environnement de son site d’éléments démontrant la réalité du réchauffement climatique. La même agence a également suspendu tous les financements et contrats de scientifiques et instituts de recherche avant leur «évaluation».

Cela ne s’arrête pas là. La Maison-Blanche a annoncé le lancement d’une enquête sur la fraude électorale pendant l’élection présidentielle. Celle-ci n’a aucun fondement mais lui permet d'«expliquer» pourquoi Donald Trump a perdu le vote populaire de près de 3 millions de voix contre Hillary Clinton. Enfin, l’intimidation et la dénonciation des médias qui contestent les mensonges de l’administration Trump sont devenues systématiques.

En un mot, tout est fait pour que le paysage politique américain soit aligné avec la vision du monde et de la «réalité alternative» du nouveau Président. La logique s’apparente bien à celle du Gleischschaltung.

La démocratie américaine n’a évidemment rien de comparable avec la République de Weimar. Elle a une histoire, une légitimité, des institutions et des contre-pouvoirs autrement plus solides. L’Allemagne de 1933 était traumatisée par la défaite de 1918, par une profonde instabilité sociale, par la dépression économique et par une défiance vis-à-vis de la démocratie jugée impuissante et née de la «trahison» de l’empire. «Les Etats-Unis n’ont rien en commun avec les sociétés où nous savons ce qui se passe quand la politique s’effondre, y compris l’Europe des années 1930…», explique David Runcimann, professeur de sciences politiques de l’Université de Cambridge, dans la London Review of Books. «L’Amérique contemporaine est bien plus prospère que les autres Etats où la démocratie a échoué…»

D’une société ouverte à une société fermée

Pour l'universitaire Francis Fukuyama, auteur du célèbre livre La Fin de l’histoire et le Dernier Homme, publié en 1992, les institutions américaines sont suffisamment solides pour résister, même si Donald Trump est le président le plus dangereux pour la démocratie de toute l’histoire des Etats-Unis.

Mais comme l’écrit George Soros, ce qui se passe aujourd’hui à Washington n’est certainement pas business as usual. Ce n’est pas la routine d’un changement d’administration et d’une passation de pouvoir. C’est d’une toute autre nature. Ce que souligne le célèbre commentateur politique américain Bill Maher, qui reproche à la gauche américaine, et à lui-même, d’avoir diabolisé à tort au cours des dernières années George W. Bush, John McCain et Mitt Romney au point que les mises en garde contre le danger Trump sont devenues inaudibles.

Nous assistons ainsi peut-être au passage d’une société ouverte à une société fermée, décrites toutes deux par le philosophe Karl Popper. Dans la société ouverte, les dirigeants élus tentent tant bien que mal de gouverner dans l’intérêt de leurs concitoyens ou d’une grande partie d’entre eux. Dans une société fermée, les dirigeants manipulent le peuple dans leur propre intérêt.

Pour y parvenir, il faut discréditer et affaiblir les médias trop critiques. C’est ce que tente de faire ouvertement Stephen Bannon, le principal stratège politique de Donald Trump et ancien dirigeant du média d’extrême droite Breitbart News, qui a déclaré, dans une interview au New York Times, que «les médias devraient être embarrassés, humiliés, la fermer et juste écouter pendant un moment…». Stephen Bannon a même été nommé au Conseil de sécurité national.

Le contrôle des fonctionnaires fédéraux est tout aussi préoccupant. De nouvelles restrictions sur l’utilisation des réseaux sociaux et les contacts avec la presse ont été imposées à plusieurs ministères dont ceux de l’environnement, du commerce, de la santé, de l’agriculture, de l’intérieur… L’objectif explicite est d’éviter tout point de vue «dissident» sur le réchauffement climatique, la politique protectionniste ou la remise en cause du système d’assurance maladie universel de l’administration Obama.

«Une réalité alternative»

Il s’agit d’empêcher toute contestation des vérités assénées par l’administration Trump, qui sont la plupart du temps des mensonges, voire des fabrications. Gideon Rachman y voit, dans un article publié par le Financial Times, un risque considérable. Il reconnaît que toutes les administrations mentent plus ou moins, mais jusqu’à aujourd’hui, elles n’aimaient pas être prises en flagrant délit de mensonge et évitaient de le faire quand la preuve pouvait être apportée de leur tromperie. Le prix politique en était trop élevé.

La différence avec Donald Trump, c’est que le mensonge est permanent, systématique, que les faits sont tout simplement niés et qu’ils n’ont aucune importance. La spécialiste de communication Scottie Nell Hughes, proche de Donald Trump, le reconnaissait en décembre dernier dans une interview sur CNN: «Il n’existe tout simplement plus une chose comme les faits.» Kellyanne Conway, conseillère de Donald Trump à la Maison-Blanche, parle elle de «réalité alternative».

Les conséquences vont bien au-delà des manipulations d’une campagne électorale, affirme Gideon Rachman.

«Avoir un menteur invétéré à la Maison-Blanche est un désastre non seulement pour la sécurité internationale, mais aussi pour la cause de la démocratie… Si l’administration Trump détruit la crédibilité américaine, elle aura donné aux gouvernements russe et chinois une victoire d’ampleur historique. La Guerre froide était une bataille qui n’était pas seulement économique et militaire, mais aussi pour la vérité. L’URSS s’est effondrée à la fin en partie parce qu’il était évident que le régime était construit sur des mensonges.»

David Runcimann met lui aussi en garde contre les ravages du mensonge, de l’incompétence et de l’immaturité, qui conduisent notamment à ne pas s’attaquer aux vrais problèmes, mais à les masquer et à en fabriquer d’autres, artificiels, pour diviser et manipuler la société.

«Donald Trump est un enfant, le plus puéril politicien que j’ai rencontré de ma vie… C’est là que réside le vrai danger. Il n’est pas possible de continuer à se comporter comme cela sans endommager les mécanismes de base d’un gouvernement démocratique.»

Eric Leser
Eric Leser (66 articles)
Journaliste
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