Culture

Vald est-il le chanteur le plus absurde ou le plus lucide du rap game?

Brice Miclet, mis à jour le 29.01.2017 à 15 h 24

Son premier album, «Agartha», nous met sur la voie: peut-être bien les deux. Entretien.

Vald, extrait de son dernier clip «Eurotrap».

Vald, extrait de son dernier clip «Eurotrap».

Le grand public a longtemps pris Vald pour le rappeur rigolo de service. Maniant l'absurde comme personne, il vient de sortir son premier album, Agartha. Et encore une fois, les textes sont perchés, pour beaucoup. Le type ne faillit pas à sa réputation avec des titres comme «Strip», où il dézingue en hurlant les boîtes de nuits branchées trop chères pour le service rendu («Quoi? Vingt chacun pour ton canapé de merde? / Tes pétasses de merde? / Qui dansent comme des merdes / Sur un podium de merde?»), ou «Lezarman», sorte de super-héro chelou créé de toute pièce («Lezarman est partout / Lezarman est noir / Lezarman est babtou / Lezarman l’œuf ou la poule / Lezarman la teuf à Kaboul, la pe-fra, la schnouffe, Lezarman»)...


Vald a explosé en 2015 avec deux titres à succès coup sur coup: «Selfie» et «Bonjour», tous deux présents sur son second Ep NQNT 2, pour Ni Queue Ni Tête. Lorsqu'on lui demande ce que l'absurde lui permet d'exprimer, il répond:

«La stupidité des choses négatives qu'on vit tous les jours. Je dirais qu'il est absurde de mener une vie aussi dure, de vivre comme dans un combat et de faire croire que la vie est une bataille. Alors je parle de manière absurde. Ce qu'on a fait de la vie est totalement absurde. À la base, c'était beau.» 


On dit souvent que les rappeurs écrivent sur ce qui les entoure. Pour Vald, c'est l'absurdité de la vie que l'on mène. Ce qui fait que son absurdité est pleine de sens.

Certes, on a pris Vald pour un rigolo. Mais il suffit d'écouter ses projets plus attentivement pour s'apercevoir que ses titres «Bonjour» et «Selfie» ne sont pas représentatifs du reste de ses textes: «Je trouve ça intéressant de montrer qu'on est sympathique et rigolo, mais le marketing a trop façonné l'esprit des gens. Moi j'ai pas envie que les gens pensent ça. Je suis rigolo, mais je ne suis pas un rigolo. On est pas des guignols. Mais je fais rire pour me faire entendre. J'ai très envie de me faire entendre.»

C'est le piège de la société: c'est super ambiançant, c'est super rigolo, mais le fond est hyper communautariste. Ça met des barrières entre les gens

Le rap est de toute façon absurde

Finalement, Vald est bien plus virulent qu'on ne le croit. Son regard sur nos sociétés est sans appel: on fait n'importe quoi. Alors, pourquoi ne pas faire un morceau en apparence à la gloire de la couleur de peau blanche? Le titre «Blanc» («Je suis blanc comme le phoque / Fuck tous les Blancs qui s'efforcent à sucer des bites devant les autres souffrances /France de Blancos, Bikows, Blackos, Niakwés /Nique ta madre si ton seul combat c'est ta couleur de peau») est très sensé, mais dénonce selon lui l'absurdité d'être fier de sa couleur:

«En vérité, ce morceau ne mène à rien. Mais il donne la pèche par contre. C'est ça le piège. C'est le piège de la société: c'est super ambiançant, c'est super rigolo, mais le fond est hyper communautariste. Ça met des barrières entre les gens.»

Son image de rappeur sérieux auprès du grand public, Vald la gagne aussi lorsqu'il apparaît dans les clips de ses pairs, qui n'ont rien d'absurde, et souvent rien de rigolo. Dans «Musique Nègre» de Kery James avec Youssoupha et Lino, qui réunit la crème du rap français actuel, ou dans «93 Empire» de Sofiane en duo avec Kalash Criminel. Le soi-disant rigolo de service un peu perché est reconnu par ses pairs. À prendre au sérieux, donc, même dans l'absurde.


Le rap français a tendance a trop se prendre au sérieux. Lorsque les rappeurs du Wu-Tang, groupe mythique du hip-hop américain cumulaient un grand nombre d'années de prison à eux tous, leurs textes maniaient le seconde degré, semblaient sortir de délire enfumés. Le rap français a su avoir lui aussi cette dimension, mais en moindre proportion:

«Le rap est totalement absurde. C'est quand même fou d'avoir des batteries de rappeurs qui se regardent le nombril et qui disent qu'ils sont les meilleurs. Bon, il y en a beaucoup qui se décoincent, d'autres qui en ont rien à foutre... Mais effectivement, on est toujours englués dans un espèce de premier degré où les mecs donnent l'impression de jouer leur vie. En même temps, c'est normal: c'est eux qui parlent d'eux à partir d'eux, en interview c'est eux. Donc eux, eux, eux, eux... Si tu rigoles d'eux, tout de suite ils ont l'impression que tu te fous de leur gueule.»

Finalement, qu'est-ce qui est le plus absurde entre un titre de Vald comme «Bonjour» et titre comme «Kalash» de Booba et Kaaris?: «Elle est dans la chambre, elle est sous les draps / J'ai les jambes à la place des bras / Elle pense que je suis en train de la doigter, hmm hmm / J'lui mets mon gros doigt de pied.» Absurde, non? Lorsqu'il ne s'engage pas, lorsqu'il n'a pas de discours ciblé ou politique, le rap manie les images, les codes, les clichés, les fantasmes... Il n'a pas vraiment de sens, c'est dans son ADN.

«Je suis un idéaliste»

Ce qui donne aussi un côté absurde à Vald, c'est son esprit malsain. Lorsqu'il trouve une rime romantique, il la ponctue d'un vers bien salace. Lorsqu'il fait une comptine pour enfant, elle se transforme vite en film d'horreur. Peut-être qu'il déteste l'insouciance de l'enfance ou de l'amour:

Je déteste que l'on parle de ça comme si il n'y avait qu'une grande théorie du complot, comme si c'était un truc de demeurés. En fait, c'est vraiment cracher à la gueule de pleins de gens qui y croient

«L'insouciance? C'est surtout quelque chose que je connais mal. Mais non, je ne pense pas être contre ça, au contraire, j'ai fait des chansons d'amour dans cet album. “Je T'aime”, par exemple, c'est une chanson d'amour. Je n'ai que de l'amour pour les filles, mais je fais du rap. En fait, quand je dis “elle”, “pute” ou “salope”, je ne parle pas vraiment des meufs. Le truc, c'est que j'adore les ballades, mais je fais des des ballades pour adultes. Donnez pas ça aux gosses. Vraiment. Faites pas écouter “Petite Chatte” à un enfant. Je fais ça parce que je suis déçu. Tu sais, je suis un idéaliste, je suis comme les autres. Donc je suis forcément déçu.»

L'absurdité de Vald se retrouve aussi dans certaines de ses instrus, certes minoritaires, mais toujours présentes. Le titre «Eurotrap», premier single dévoilé avant la sortie de l'album, est hors des codes du genre. Au-delà du concept du clip, où il rappe devant un fond vert pour que les internautes puisse transformer la vidéo à leur guise (et exprimer leur côté absurde qui sommeille en eux), il a un vrai désire de tenter des choses un peu barjots: «C'est important de respecter les codes parce qui si on ne se met pas de contrainte, on fait n'importe quoi, on dit n'importe quoi. Je veux vraiment répondre aux codes du rap pour faire du rap, et ensuite casser tout ça, toucher les limites, toucher les bords pour trouver de nouvelles terres inexplorées.»

«Eurotrap», certes, mais aussi «Lezarman», et son super-héros taré: «Lezarman, c'est le plus méchant des super-héros, l’icône des mauvais, le mal absolu. Ça serait marrant de faire des albums de Lezarman. De toute façon, il faut toujours un méchant, un coupable. Le coupable, c'est Lezarman.»

 

Vald est-il plus absurde que nous?

Vald a construit son nouvel univers graffique, ses T-shirts et ses logos autour du complotisme. Des aliens, des lézards, la Nasa... Tout y passe. Et on est loin de la critique des théories de ce genre:

«Je déteste que l'on parle de ça comme si il n'y avait qu'une grande théorie du complot, comme si c'était un truc de demeurés. En fait, c'est vraiment cracher à la gueule de pleins de gens qui y croient. Je déteste ça. Dire: “Toi t'es un con, tu crois à n'importe quoi”, c'est la pire chose du monde. Je pourrais presque m'énerver. Après, c'est la porte ouverte à pleins de fantasmes, il y a effectivement tout et n'importe quoi, mais je suis sûr qu'il y a aussi du vrai.»

Le rappeur est d'Aulnay-sous-Bois dans le 93, il a 24 ans, déjà de beaux morceaux de carrières derrière lui, le respect de ses pairs. Ca n'est pas qu'un personnage. Il dit ce qu'il pense, parfois dans l'absurdité, parfois dans la sensibilité, parfois dans la violence, souvent les trois à la fois. «J'ai vaincu le chaos, je l'ai dépassé grâce à l'amour. Peut-être que je suis devenu plus sûr de ce que je pense. Et quand il faut dire que c'est de la merde, j'ai une manière plutôt virulente de le dire. Mais je suis plein d'espoir. Je pense que les choses vont aller mieux, qu'on est dans une ère où les gens commencent à se réveiller. Je crois qu'une révolution culturelle va nous tomber sur le coin de la gueule.»

Dans le titre «Megadose», il s'interroge: «La chatte de ta mère est plus importante / Que celle de cent Maliennes / Qui gère les coefficients? / Qui prémédite les attentats d'hier? / […] La guerre pour la paix Yes we can.» Et si Vald était dans le vrai? Et si c'était nous, nos vies, nos perceptions qui étaient complètement absurdes?

Brice Miclet
Brice Miclet (38 articles)
Journaliste
rap
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