Tech & internetFrance

La France notée par Google

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 02.02.2017 à 8 h 24

Partons pour un séjour de tourisme virtuel aux quatre coins de la France évaluée par les internautes sur Google Maps. Deuxième partie d'une série sur la notation des lieux de vie sur Google.

Google Street View. Montage: Slate.fr

Google Street View. Montage: Slate.fr

Cet article présente une déambulation dans les lieux évalués par le service Google My Business, service qui permet aux internautes de noter les lieux publics.
Pour lire nos palmarès alternatifs des hôpitaux, des grandes écoles selon Google My Business, cliquez directement ici.

Dans la troisième saison de la série Black Mirror, une dystopie qui aborde les conséquences les plus néfastes de notre rapport d’humain aux techniques, la réussite sociale de chaque individu dépend des notes qu'il obtient quotidiennement. Chacun se voit attribuer un score général qui évolue en fonction des appréciations laissées par les cercles relationnels fréquentés par l’intéressé.

Dans la vraie vie numérique, ce système de notation existe déjà bel et bien pour les chauffeurs Uber, pour les hôtes d'Airbnb, mais aussi pour la plupart des lieux que vous fréquentez. La grande mise en notation du petit commerce est un service assuré depuis plusieurs années par Google, sous le nom de Google My Business. Concrètement, si vous recherchez l’adresse du bar de la Marine à Marseille dans le moteur de recherche de Google, ou directement dans son application de cartes, Google Maps, vous aboutirez rapidement à une page de référence du lieu, qui recense des informations pratiques comme l’adresse ou les horaires d’ouverture. Vous pourrez aussi découvrir la note moyenne attribuée par les clients, moyenne des notes individuelles de 0 à 5 étoiles, ainsi que les commentaires laissés par certains.

Mais, comme souvent sur internet, l’outil n’est jamais aussi révélateur de l’humanité que lorsqu’il est détourné de sa fonction première. Peut-être en raison de sa vision mercantile du monde, Google a adopté une définition particulièrement large de ce qu’est un «business». Vous pouvez ainsi noter et commenter un nombre incalculable de catégories de lieux qui n’ont rien à voir avec la boulangerie, le bar du coin, la pizzeria de quartier ou le restaurant gastronomique. Et cela, les internautes l'ont intégré.

 

Dès lors que l'on sort des sentiers battus, la navigation dans le service Google My Business se transforme en fenêtres sur des microséquences de vie et dessine un portrait de l’humanité connectée à partir du jugement qu’elle porte sur les lieux du quotidien. Chaque fois que vous passez quelque part, prenez un moment pour méditer sur le fait que quelqu’un a peut-être déposé une évaluation de son expérience du lieu, laissant une empreinte numérique indélébile de son passage sur terre –et sur l'aire d'autoroute de Beaune-Tailly.

Micro-critiques de la vie quotidienne

Le tourisme Google My Business offre deux satisfactions: la découverte, au moins virtuelle, de nouveaux lieux où vous n'irez jamais. L’observation, protégée par la distance et l’écran, de réactions de gens que vous ne rencontrerez jamais. À l’issue d’une immersion de plusieurs heures dans Google My Business, on distingue plusieurs profils type d’utilisateurs. Tout d’abord ceux qui visent une description objective de leur expérience dans le but d’aider d’autres internautes dans leur recherche d’information. C’est cette population d’internautes qui agissent comme des guides Scout que représente Jean-Pierre R., qui décrit l’aire d’autoroute de Beaune-Tailly en ces termes d'une concision remarquable:

«Aire d'autoroute traditionnel. Répond aux besoins du voyageur de passage.»

C’est aussi Abdel B. qui, à propos de la gare multimodale d’Aubagne, note: «Une gare normale: accès bus et tramway». Même souci de la précision du côté de Stéphane G. qui, à propos du centre commercial Grand V en périphérie de Marseille, statue avec une grande économie de mots: «Galerie marchande pas mal». Des milliers de commentaires de cet accabit remplissent cette fonction de reality check, chaque internaute attestant de l'existence du lieu et de sa cohérence avec ce qu'il annonce être.

Une autre population, tout aussi désireuse d’aider son prochain, n’hésite pas à s’engager en modulant le ton de son commentaire en fonction du service perçu, à l’image de Stef A., qui manifeste son adhésion pour l’aire de Beaune-Tailly: «Super Aire avec des produits et du vin de qualité à la "Maison de la Bourgogne"!», rejoint par Patrick M. qui enfonce le clou: «Très bonne aire d'autoroute».

Proximité immédiate de l'abattoir local et odeur forte d'urine et de sang d'animal fraichement euthanasié. On aime ou on n'aime pas. Moi j'aime pas

Un utilisateur Google à propos d'un camping municipal

Symétriquement, les internautes mécontents se montrent parfois très sourcilleux et leurs évaluations négatives sont dûment motivées, comme c’est le cas de Maxime B. à propos de la station-service Total Access des Lilas en banlieue parisienne: «Une étoile de moins car embout de gonfleur HS (ne tient pas sur la valve)». Les automobilistes seront prévenus. C’est aussi grâce à ces internautes ronchons que vous éviterez peut-être quelques déconvenues, comme dans ce camping municipal, que Christian C. déconseille sur la base d’arguments peu discutables:

«Proximité immédiate de l'abattoir local et odeur forte d'urine et de sang d'animal fraichement euthanasié. On aime ou on n'aime pas. Moi j'aime pas.»

Au niveau du péage de La Barque, on croise un représentant d’une autre tribu d’internautes usagers de Google My Business, celle qui fait dans le méta-commentaire, conscient de lui-même et un poil blasé. «Un péage....», lâche laconiquement Antonio V. Ce détachement est d’autant plus manifeste quand le «business» est à l’évidence une institution dont personne n’attend grand-chose de positif. Comme dans ce Pôle Emploi du XVe arrondissement de Marseille, à propos duquel l’usager Tony S. se montre philosophe:

«Juste pôle emploi lol facile d'accès et un peu beaucoup d'attente mais sa peu aller.»

La critique sociale des lieux de pouvoir

Mais il faut se tourner vers la catégorie des lieux à forte charge symbolique pour découvrir une autre utilisation de Google My Business, qui n’a alors plus rien à voir avec l’évaluation des commerces et des services du quotidien. On s’y aventure en cherchant des lieux utilisés par métonymie pour désigner l’institution qu’ils accueillent, comme par exemple la Maison-Blanche, l’Elysée ou Matignon. À ce titre, la page du palais où réside le président de la République française est fréquemment utilisée comme le «lieu» virtuel où faire entendre sa critique du pouvoir et des institutions. Parmi les 382 commentaires publiés à ce jour, écoutons Patrick P.:

«Vous êtes vraiment des guignols mais n'importe qui pourrait gérer la FRANCE comme vous le faite on prend d'un coté pour donner de l'autre des taxes des taxes des impôts et voila ce que vous savez faire !!!!!!!!!»

Certains se laissent emporter par leur anti-hollandisme, comme Nathalie P. qui hurle un déchirant «Connard de pute zizi chatte et vagin». Il y a aussi les plaisantins, qui détournent la fonction de commentaire et d’évaluation du lieu:

«J'ai vecu quelques années ici je peux vous dire que c'était plutôt spacieux. Par contre les menus des cuisiniers ne sont pas toujours très variés, il m'est arrivé parfois d'avoir à diner du homard deux fois dans la même semaine!»

Fidèle spectateur de C dans l'air permettez moi de rectifier une coquille

Un utilisateur de Google à propos de la page de France Télévisions

Les pages de lieux métonymiques sont le point de rencontre de deux populations qui évoluent chacune dans leur univers: les touristes de bonne foi qui notent le lieux sur des critères liés à l’architecture, au patrimoine, à l’accessibilité, et ceux qui sont complètement entrés dans le jeu de la critique de l’institution hébergée. Cette fonction de métonymie remplie par Google My Business se vérifie aussi pour les médias. Certains internautes mal orientés ou dépassés par le fonctionnement d’internet, qui est passé des pages aux réseaux, vont quand ils veulent se plaindre d’une émission de télé ou d’un article de magazine se diriger vers les locaux virtuels des médias, représentés sur internet par Google Maps. Ainsi sur la page de l’immeuble de France Télévisions, un téléspectateur commente:

«Bonsoir Fidèle spectateur de C dans l'air permettez moi de rectifier une coquille: suite à l'attentat d'hier soir la porte de Brandebourg n'est pas aux couleurs de l'Allemagne mais à celles de Berlin».

On doute que ce courrier des téléspectateurs arrivera à son destinataire. La même ambiguité prévaut pour des lieux patrimoniaux qui ont encore une fonction de service, par exemple les lieux de culte. A priori, les 237 commentaires et la note de 4,7 sur 5 de la cathédrale de Chartres ont plus à voir avec sa fonction de monument qu'avec la qualité de la messe qui y est célébrée. En revanche, un établissement plus marqué idéologiquement comme l'église Saint-Nicolas-du-Chardonnet révèle d'autres rapports au lieu. Sous la plume de Marie LN, se dévoile une certaine idée de la religion:

«Superbe église où l'on sent que le Seigneur doit se complaire à y être honoré. Car là, au moins il ne s'y commet quasiment pas de choses offensantes telles que la communion dans la main et les femmes habillées comme des strip-teaseuses qui viennent exhiber leur viande dans la Maison de Dieu ! Que Dieu bénisse les saints prêtres de la Fraternité !»

Tous ces mouvements de population vers les pages Google My Business disent à quel point la géographie du net est loin d'être consensuelle. Tout le monde n'a pas la même carte sous les yeux. Le défunt Second Life avait tenté cette spatialisation de l'activité du net, même en inventant sa propre topographie, mais la logique n'a pas suffisamment séduit les internautes, qui ont finalement préféré l'ubiquité des plateformes. Ambigu dans son rapport à l'espace, le service de Google l'est au moins autant dans la multiplicité des registres d'expression qu'il fait cohabiter.

Une critique socioculturelle de la ligne 5 du métro parisien

Google ne propose pas de fonctionnalité grâce à laquelle on regrouperait toutes les unités d’une catégorie pour obtenir un classement. Faute d’un palmarès des stations du métro parisien, on peut néanmoins s’amuser à suivre le cours d’une ligne pour y lire les critiques qu’en font ses usagers. Embarquons pour une visite virtuelle de la ligne 5, qui relie Bobigny (dans le département de Seine-Saint-Denis) au nord à la place d'Italie dans le XIIIe arrondissement de la capitale. Le terminus de la ligne 5 au nord, Bobigny-Pablo Picasso, est plébiscité par les usagers qui lui accordent l'excellente note de 4,4. Certains, peut-être de passage comme Dury P., s’enthousiasment au point de déclarer que «Bobigny is beautiful», («Bobigny est splendide»), un qualificatif qu’on n’associe pourtant pas automatiquement à la préfecture de Seine-Saint-Denis. On reste sur le même étiage en suivant la ligne vers le sud puisque, deux stations plus tard, la station Église de Pantin (ou son quartier?) est jugée «Vraiment cool» par Diarra M.

Bobigny. Google Street View.

Petite station de bord de seine bien sympa

Un utilisateur de Google à propos de la station du métro parisien Quai de la Rapée

Puis, rapidement, c’est la dégringolade jusqu’au niveau de la station Jaurès (3,6), pour une remontée progressive au niveau de Jacques Bonsergent (3,9) jusqu’à l’apothéose à Quai de la Rapée, qui bénéficie de sa situation en bord de la Seine. «Petite station de bord de seine bien sympa avec un grand stationnement velib en face», s’enthousiasme Stéphane B., quand Sivapathan U. qualifie la station de «super».

La critique sociale et culturelle de la ligne 5 se termine sur une note positive avec Place d’Italie (qui obtient 4 de moyenne). Christophe P. nous annonce: «Très grande place avec diverse sortie et de nombreux commerces aux alentour. Très animé.» Quelques internautes se lamentent en revanche au souvenir d’expériences déplaisantes, sans doute plus liées à la Place d’Italie et à ses commerces qui l’entourent qu’à la station de métro de la RATP elle-même. Nano 13, agacée après une sale histoire d’arnaque à la boîte de petits fours par une boulangerie du secteur dont elle narre les rebondissements, va finalement conclure à l’«horrible expérience». Stéphane V. va dans le même sens, écrivant laconiquement:

«J'aime pas trop cet endroit. Des fois j'y allais et ca me plaisait pas trop. Je préfère d'autres endroits a paris.»

Une alternative: le stalking géographique

Ce caractère indéterminé recèle un potentiel poétique. Si vous roulez à vive allure et que vous êtes passager, profitez que vous êtes dans un endroit où vous ne faites que passer pour ouvrir Google Maps dans votre téléphone et vous situer sur la carte. Vous serez surpris de découvrir que ces «non lieux» que vous voyez défiler à travers votre fenêtre sont en fait des lieux familiers de vos compatriotes. À partir d’un restaurant, d'un parking, d’un supermarché, d’une PME locale, vous pouvez vous balader par sauts de puce d’un lieu à l’autre, d’une vie à la prochaine.

Une technique à la limite du stalking, cette recherche frénétique de traces laissées en ligne de la vie privée d’une personne en ligne, consiste à cliquer sur un profil au hasard et à se laisser porter dans son parcours sur les services de Google. Il n’est pas rare de tomber sur un usager qui, n’ayant pas conscience que ses déambulations virtuelles sont publiques, a rendu visible un triangle des lieux qu'il fréquente, permettant d'esquisser ses habitudes de vie.

Peut-être que dans plusieurs siècles, des archéologues de la division Google History exhumeront ces strates numériques superposées aux lieux et aux territoires, et reconstitueront la vie des gens grâce à elles.

Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (990 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte