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Pourquoi les femmes sont-elles encore si nombreuses à regretter un coup d'un soir?

Peggy Sastre, mis à jour le 02.02.2017 à 15 h 15

Et pourquoi, à l'inverse, les hommes déplorent-ils surtout d'avoir loupé des occasions?

Des pieds dépassant d'une couette | tamaralvarez via Flickr CC License by

Des pieds dépassant d'une couette | tamaralvarez via Flickr CC License by

Cela risque de vous en boucher un gros coin, mais sachez que la sexualité est le domaine où nous prenons les décisions parmi les plus importantes de notre existence. Choisir de forniquer (ou pas), avec qui, dans quel contexte et selon quel type de lien social peut en effet avoir de colossales conséquences –nuire ou profiter à notre réputation, se trouver ou s'aliéner un partenaire, fonder ou détruire une famille, nouer ou rompre une amitié, voire tomber gravement malade et mourir. Logiquement, le sexe compose certains de nos souvenirs les plus chers, mais c'est aussi une source intarissable de regret.

Pour les scientifiques spécialistes du sujet, ses fonctions sont multiples et pas du tout mutuellement exclusives. Regretter un événement peut servir à en débusquer la cause pour l'éliminer –par exemple, en regrettant une dispute avec un ami, on va admettre que nos mots ont dépassé notre pensée, s'excuser et se réconcilier. Mais s'en vouloir de quelque chose, c'est aussi savoir mieux détecter lorsqu'une situation similaire à celle que nous avons mal vécue vient à se reproduire, histoire d'amender nos comportements, orienter différemment nos décisions et ne pas réitérer la même erreur –déplorer l'oubli du préservatif lors d'un rapport augmente significativement la probabilité d'en utiliser un à la pénétration suivante.

Les femmes regrettent l'action, les hommes l'inaction

Et là, vous n'êtes pas au bout de vos surprises, car figurez-vous que si les regrets des hommes et des femmes sont généralement semblables –une sale décision professionnelle ou économique fait à peu près le même effet chez à peu près tout le monde–, dès que l'on met le doigt sur la sphère «amoureuse», le fossé se creuse. En moyenne et pour faire court, les femmes s'en veulent d'avoir couché et les hommes de ne pas avoir couché plus souvent –en tendance, les femmes regrettent l'action et les hommes l'inaction. Un écart qui se redouble lorsqu'on envisage le sexe dit «sans lendemain» –selon la plus récente étude sur le sujet, publiée fin 2016, les femmes s'en mordent 2,27 fois plus les doigts que les hommes, tandis que les hommes pleurent 6 fois plus que les femmes les occasions loupées.

Pourquoi? Déjà, pas pour une simple raison quantitative. Non, les femmes ne couchent pas moins que les hommes en général, ni «sans attache» en particulier –au pire, elles minimisent le nombre de leurs amants. Selon une étude publiée en 2013 et menée auprès de 24.230 personnes, l'égalité est même des plus strictes: 56% des hommes comme des femmes déclarent avoir un jour connu le loup sans lui laisser leur numéro de téléphone.

Ensuite, le fait est que les femmes se font globalement plus de mouron que leurs congénères masculins et sont plus sujettes à la rumination, tandis que l'«hypophobie» et la prise de risque sont plus courantes chez les hommes, d'autant plus s'ils ont moins de trente ans. Les regrets sexuels seraient-ils un cas particulier de cette propension à l'anxiété plus marquée chez les femmes? Mais dans ce cas, pourquoi le différentiel n'est-il pas aussi manifeste dans d'autres domaines?

Un début d'indice se dévoile lorsqu'on resserre la focale: en matière de «plans cul», les femmes regrettent surtout les coïts vaginaux et largement moins les fellations ou les cunnilingus. En d'autres termes, toutes les actions sexuelles ne sont pas équivalentes et les potentiellement fécondes (sauf extravagances) sont bien plus génératrices de regrets féminins. Pour dénicher l'explication fondamentale du phénomène, mieux vaut se tourner vers les tréfonds ancestraux de notre psychologie. Non, l'évolution n'a pas toujours «créé» les mêmes erreurs pour les hommes et les femmes, surtout lorsqu'elles concernent la procréation. Que le sexe sans lendemain soit plus à même de susciter des remords chez les femmes ne reflète tant un différentiel genré face au cafard qu'une perception de la sexualité «à court terme» généralement opposée chez les femmes et chez les hommes.

Les femmes ont eu davantage à perdre des actions sexuelles

Parce que nous sommes des mammifères, les efforts qu'une femelle humaine doit déployer pour se reproduire sont bien plus conséquents que ceux exigés chez un homme. Une fois l'unique ovule mensuel fécondé, il faut en passer par une quarantaine de semaines de gestation, au cours desquelles les besoins caloriques prennent 8 à 10% dans les gencives, puis par l'allaitement qui explose une nouvelle fois le compteur –pas moins de 26% de hausse métabolique en moyenne–, le tout avoisinant le demi-million de calories supplémentaires jusqu'au sevrage. Dans les environnements bien plus miséreux que le nôtre, mais dans lesquels notre espèce aura vivoté à peu près 99% de son histoire, il est très probable que de tels coûts énergétiques aient limité la descendance viable d'une femme à deux ou trois enfants. A l'inverse, si les hommes peuvent consacrer beaucoup de ressources «externes» à leur famille, leurs investissements physiologiques strictement nécessaires à la survie de leur progéniture sont bien plus restreints –qu'un enfant humain atteigne sa maturité sexuelle si son père meurt lors de sa fécondation, c'est possible, mais si c'est sa mère, jamais il ne verra la lumière du jour.

Une biologie reproductive à l'origine, sur le plan des décisions sexuelles, d'une balance coûts/bénéfices différente entre hommes et femmes, qui aura elle-même généré tout un tas de spécificités psychologiques aujourd'hui très bien documentées. Les femmes sont ainsi plus tatillonnes que les hommes lorsqu'elles ont à choisir des partenaires sexuels, le quantitatif façonne bien moins leurs envies et elles voient d'un plus mauvais œil le sexe pour le sexe –le tout se comprenant, parce que le répéter permet de désamorcer bien des «polémiques», sur les hommes et les femmes considérés en tant que groupes, en moyenne et sans la moindre valeur moralement normative. Et parce que les choix sexuels relèvent de pressions évolutives, la chose s'applique aussi aux regrets sexuels. A chaque sexe de déplorer ce qui lui aura été le plus relativement nocif: les femmes ont eu davantage à perdre des actions sexuelles, tandis que pour les hommes, le risque aura plus lourdement pesé sur les inactions.

Une réalité qui n'est pas aussi simple qu'elle en a l'air. Que les femmes soient plus susceptibles de regretter l'action et les hommes l'inaction ne signifie absolument pas que toutes les femmes soient automatiquement et universellement rebutées par le sexe sans lendemain ou que les hommes sautent aveuglément sur tout ce qui bouge. Au contraire, certains contextes évolutifs ont pu inciter les femmes à valoriser le très court terme, notamment quand la qualité génétique du bref partenaire se voit comme le nez au milieu du slip (en peau de bête), indice que ses lacunes paternelles seront largement compensées. Une compensation d'autant plus probable si un père de famille est déjà dans les parages. De la sorte, dans l'étude de 2013 et ses 24.230 participants âgés de 18 à 65 ans (dont 11.203 hétérosexuels, 11.612 hétérosexuelles, 334 gays, 215 lesbiennes, 359 bisexuels et 507 bisexuelles), 17% des femmes considéraient comme leur plus gros regret le fait d'avoir couché avec un(e) moche –contre seulement 10% des hommes. Toutes des salopes, oui, même et surtout grand-(...)-grand-maman.

En outre, en intégrant une proportion non négligeable d'orientations sexuelles «minoritaires», cette étude montre combien les effets de l'évolution en général et de la sélection sexuelle en particulier ne disparaissent absolument pas dans des groupes que d'aucuns considèrent encore trop souvent comme «contre-nature» –que l'étiquette soit négative ou positive, comme chez une frange de militants refusant catégoriquement que leur identité ait un quelconque fondement biologique, elle demeure fausse et fallacieuse. En moyenne, toutes orientations confondues, les hommes regrettent majoritairement l'inaction sexuelle et les femmes l'action. Sauf qu'en détaillant les résultats, on voit que le contraste est d'autant plus marqué entre les hommes bisexuels et les femmes hétérosexuelles –soit celles qui ont le plus à perdre de l'action et ceux qui ont le plus à perdre de l'inaction. Idem chez les femmes: relativement aux hétérosexuelles, les lesbiennes et les bisexuelles regrettent moins l'action et davantage l'inaction, mais elles demeurent toujours plus «féminines» dans leurs remords et leurs regrets que leurs congénères masculins.

Le (non) rôle de l'environnement socioculturel

Publiée à la toute fin 2016, une étude confirme cette sexuation des regrets sexuels et les nouvelles données qu'elle intègre au dossier sont d'autant plus précieuses qu'elles proviennent de Norvège, soit l'un des pays les plus sexuellement égalitaires du monde, selon les critères du Forum économique mondial. Dans son plus récent rapport, le pays est ainsi classé à la 3e place –la France est 17e et les États-Unis 45e, sur 144 pays répertoriés au total. De même, la Norvège fait partie des pays les moins religieux et les plus sexuellement libéraux de la planète. Sans oublier que le pays bat des records en matière de contraception –utilisée par plus de 88% des Norvégiennes –, ce qui pourrait présager une atténuation des craintes féminines liées à la grossesse, qui demeure sans doute la pire des maladies sexuellement transmissibles lorsqu'elle n'est pas désirée.

Tel sera l'ultime ébaubissement de cet article: il n'en est rien! Sur les 263 étudiants hétérosexuels norvégiens âgés de 19 à 37 ans ayant participé à l'étude, 34,2% des femmes et 20,4% des hommes regrettent leur «coup d'un soir» le plus récent. A l'inverse, 28,9% des hommes et 3,6% des femmes s'en veulent de leur dernier coup loupé; 43,3% des hommes et 79,3% des femmes s'en réjouissent. Qui plus est, les tailles d'effet observées par les chercheurs sont cohérentes à celles des études antérieures, et leurs conclusions retrouvent celles d'autres travaux minorant le poids de l'environnement socioculturel sur les différences psychologiques et comportementales entre hommes et femmes. Les regrets sexuels ne font pas exception.   

Peggy Sastre
Peggy Sastre (28 articles)
Auteur et traductrice
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