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Le corps des femmes, cet idéal mathématique pour les hommes

Béatrice Kammerer, mis à jour le 27.01.2017 à 10 h 41

S'il renvoie aux hommes un mystère «naturel», le corps des femmes est pourtant toujours assujetti à de drôles de croyances chiffrées.

Women | Yasser Alghofily via Flickr CC License by

Women | Yasser Alghofily via Flickr CC License by

Rien n’émeut plus les humains que de penser qu’ils peuvent décrypter les secrets les plus intimes de la nature. Si les scientifiques se donnent effectivement pour objectif de rendre compte des phénomènes naturels, ils gardent non moins à l’esprit qu’ils n’en proposent que des modèles, des approximations. D’autres franchissent le pas qui confine à l’hérésie en prétendant que la nature n’est pas seulement appréhendable par des équations, mais qu’elle recèlerait en son sein les grandes vérités scientifiques ou philosophiques.

Ceux-là seraient capables de chercher la spirale de Fibonacci dans la forme des crottes de pigeons, les tables de logarithme dans la croissance des poils pubiens, et la suite des nombres premiers dans les modulations des vagissements du nouveau-né. Comme si l’Univers avait gentiment semé des théorèmes et des chiffres ronds un peu partout comme autant de clins d’œil affectueux aux microbes que nous sommes. S’agissant du corps des femmes et du mystère de la naissance, la tentation est encore plus grande et nombreux sont ceux qui, hier comme aujourd’hui, ont succombé au romantisme d’une métrique superstitieuse. De la durée du cycle menstruel, à celle de la grossesse en passant par la dilatation du col de l’utérus, voici un petit tour d’horizon des préjugés populaires (et médicaux!) qui ont tenté de faire du corps des femmes, un idéal mathématique.

La jalousie

Il n’est pas facile de comprendre pourquoi, aussi loin qu’on puisse remonter dans l’histoire et aussi diverses que soient les sociétés, les hommes ont, semble-t-il, toujours cherché à imposer leur domination sur les femmes. Françoise Héritier, célèbre anthropologue et féministe s’est longtemps intéressée à cette question et a formulé l’hypothèse que la domination des femmes reposait d’abord sur la jalousie des hommes à ne pouvoir eux-mêmes procréer. Dans le deuxième tome de son livre Masculin/Féminin paru en 2002, elle explique:

«Pour se reproduire à l’identique, l’homme est obligé de passer par un corps de femme. Il ne peut le faire par lui-même. C’est cette incapacité qui assoit le destin de l’humanité féminine. […] Cette injustice et ce mystère sont à l’origine de tout le reste, qui est advenu de façon semblable dans les groupes humains depuis l’origine de l’humanité et que nous appelons la “domination masculine”.»

De cette crainte teintée d’envie seraient issues de nombreuses croyances et pratiques dans lesquelles la femme apparaît tout à la fois comme celle qui a le pouvoir d’enfanter, de saigner sans être blessée (et d’y survivre) mais aussi comme un être d’essence maléfique. À ce titre, le sang qui coule de l’utérus, aussi bien pendant les règles qu’après un accouchement, a souvent été considéré comme impur (voir malfaisant) et a donné lieu à des pratiques de bannissement.

La psychologue Lise Bartoli, qui s’est particulièrement intéressée aux rites périnataux à travers le monde, en témoigne. Dans son livre Venir au monde, elle montre la quasi-universalité des pratiques de réclusion post-natale s’étendant de quelques jours à plusieurs mois. On pourrait y voir la reconnaissance de la nécessité d’un repos bien mérité, après l’événement éprouvant qu’est l’accouchement, si toutefois cette réclusion ne s’accompagnait pas d’une forte stigmatisation religieuse:

«Au Guatemala, […] la nouvelle mère ne pourra pas entrer dans une église pendant les quarante jours qui suivent l’accouchement. En Asie du Sud-Est, elle ne devra pas entrer dans un temple ni aucun lieu de culte, par respect pour les dieux.» 

La femme représente la lune dans sa nature corporelle: ses cycles sont à l’unisson du rythme lunaire; son union charnelle avec l’homme reproduit les noces de la lune et du soleil

D’autres sociétés justifient la réclusion des accouchées par la crainte de puissances maléfiques d’apparence féminine assoiffées de sang maternel: en Malaisie, on craint Langsuir; au Cambodge, la sorcière Ap. Enfin, la stigmatisation peut aussi être sociale et s’incarner jusque dans l’intimité familiale:

«La mère diola, au Sénégal, ne peut pas prendre ses douches au foyer. La mère tamoule sera baignée séparément de son enfant pendant une période allant de sept à quinze jours. […] Pour la femme taïwanaise, […] on lui demandera aussi de ne pas sortir de la maison entre le coucher et le lever du soleil, sinon elle salirait la terre et le ciel.» 

La liste est infinie! S’il est difficile de distinguer la pratique effective actuelle du folklore, il faut toutefois se souvenir que la stigmatisation qui entoure les menstruations est régulièrement pointée par les ONG comme un facteur limitant la scolarisation des filles ou encore, que des adolescentes meurent régulièrement en raison des rites de réclusion menstruelle.

1.Un cycle menstruel = une lunaison
 

Les superstitions masculines face au corps féminin n’ont pourtant pas été l’apanage des contrées lointaines, loin de là! En Europe par exemple, la science des Lumières s’est particulièrement attachée à justifier biologiquement et médicalement le préjugé populaire qui rattachait la femme à la nature et l’homme à la culture. L’ambivalence vis-à-vis du corps des femmes devenant le prolongement naturel de celle entretenue à l’égard de la nature, dont on peut louer la beauté tout en poursuivant le but de la domestiquer. 

C’est cette disposition d’esprit qui a profondément marqué dans le courant du XVIIIe siècle l’émergence de l’obstétrique en tant que discipline médicale et scientifique et qui a entériné la rupture des pratiques entre sages-femmes et obstétriciens : aux sages-femmes, la gestion des accouchements non pathologiques (c’est à dire «naturels») ; et aux obstétriciens (à l’époque, uniquement des hommes), la pratique des extractions instrumentales (expression de la culture).

On peut donc penser que c’est d’une complexe hybridation entre croyances populaires et préjugés sexistes que sont nées nombres de normes gynécologiques aux allures de superstition, particulièrement répandues dans la société et résistantes aux réfutations scientifiques. La première d’entre elles serait que le cycle menstruel durerait idéalement vingt-huit jours, soit environ le temps d’une lunaison. Parmi les associations entre la figure de la femme et la nature, le rapprochement avec la Lune est récurrent dans de nombreuses cultures.

On en trouve trace en Europe dès 1578 dans un livre consacré au mariage de l’écrivain de langue allemande Johann Fischard: un poème y compare l’homme au soleil, et la femme à la lune. De manière plus approfondie, Makilam, une historienne kabyle s’est attachée à décrire dans un livre inspiré de son travail de doctorat le lien particulier qu’entretenaient les femmes et la Lune dans la culture kabyle. Dans la recension qu’en fait l’ethnologue Béatrice Lecestre-Rollier, on peut lire:

«[Dans la culture kabyle], la femme représente la lune dans sa nature corporelle: ses cycles sont à l’unisson du rythme lunaire; son union charnelle avec l’homme reproduit les noces de la lune et du soleil; enceinte, elle gonfle comme la pleine lune et accouche d’un enfant de nature lunaire.» 

Entre 24 et 32 jours

En Occident, on trouve trace de ce rapprochement symbolique dans la croyance –erronée – que la pleine Lune déclenche les naissances. De même, l’opinion commune continue de penser que la durée de 28 jours représente la norme pour le cycle féminin: on en veut pour preuve le mode d’administration des pilules contraceptives. En effet, malgré le caractère totalement artificiel (et inutile) des saignements survenant sous pilule (qui ne sont pas des «règles» au sens premier), le packaging de ces médicaments est pourtant prévu pour mimer un cycle de 28 jours.

Cette durée n’est pourtant pas qu’une trace de notre fascination pour l’astre de la nuit, il correspond aussi à une réalité scientifique: la moyenne des cycles menstruels reportés par les femmes. Le problème est qu’une moyenne n’est pas forcément représentative de la réalité, notamment lorsque les valeurs sont très dispersées. Ainsi, la note de 10 ne sera pas représentative des notes 0 et 20.

En 1968, une importante étude avait collecté 30.655 données menstruelles de quelques 2316 femmes: 95% des femmes avait un cycle menstruel compris entre quinze et quarante-cinq jours, et parmi elles, la durée moyenne était de 28,1 jours avec un écart-type de 3,95 jours ce qui signifie mathématiquement que seulement 68% des femmes ont une durée de cycle comprise entre 24 (28,1 – 3,95) et 32 (28,1 + 3,95) jours. Bref, que la diversité semble la seule véritable règle.
 

2.Un bébé = 9 mois

Neuf mois pour venir au monde dit le quidam, 40 semaines d’aménorrhée disent les médecins, ou 10 lunes disent les poètes, mais quand tempérerons-nous notre désir de chiffres ronds?! Une étude prospective parue en 2013 et portant sur 125 grossesses avait pourtant pu montrer que la durée normale de la grossesse depuis l’ovulation jusqu’à l’accouchement était sujette à d’importantes variations interindividuelles: elle allait de 245 jours (35 semaines) à 285 jours (40 semaines et 5 jours). Cette durée dépendait notamment de la diversité des temps nécessaires à l’embryon pour s’implanter dans l’utérus, qui pouvait varier d’une femme à l’autre de près d’une semaine.

La durée normale de la grossesse depuis l’ovulation jusqu’à l’accouchement était sujette à d’importantes variations interindividuelles: elle allait de 245 jours (35 semaines) à 285 jours (40 semaines et 5 jours)

Pourtant, pouvoir établir de manière relativement précise si un fœtus est ou non à terme est un enjeu majeur pour l’obstétrique d’aujourd’hui: cette connaissance permet de déterminer s’il est nécessaire de prévoir des soins spécifiques aux prématurés ou au contraire s’il est nécessaire d’envisager le déclenchement de l’accouchement. En effet, le dépassement de terme est statistiquement associé à un risque majoré de complications.

Selon le Collège national des gynécologues et obstétriciens français, le risque de décès périnatal passerait par exemple de 0,7 pour mille à 5,8 pour mille entre 37 et 43 semaines d’aménorrhées, ce qui leur fait néanmoins conclure que «l’incidence de ces risques reste cependant faible en valeur absolue». Pour autant, leur minimisation passe aujourd’hui par la datation aussi précise que possible de l’âge gestationnel. Selon les recommandations de la Haute Autorité de Santé (HAS), c’est l’échographie du premier trimestre, réalisée entre 11 et 13 semaines d’aménorrhée qui permet la détermination de l’âge gestationnel par mesure de la taille de l’embryon. Compte tenu de cette donnée, le déclenchement de l’accouchement pour dépassement de terme sera envisageable dès la fin de la 41e semaine d’aménorrhée et vivement recommandée six jours après.

En pratique, certains problèmes subsistent, notamment en raison des incertitudes des mesures échographiques et du fait que cette méthode d’évaluation repose sur l’hypothèse d’une forte corrélation entre taille de l’embryon et âge gestationnel: en 2003, des chercheurs avaient tenté de vérifier cet élément en relevant tout au long du premier trimestre la taille d’embryons se développant suite à une fécondation in vitro (c’est-à-dire dont on connaissait l’âge exact). Ils ont pu montrer que 2% des embryons avaient une taille différant de +/- 7 jours des normes actuellement utilisées; 6% des embryons, une taille différant +/- 5 jours; et 25%, de +/- 3 jours.

Néanmoins, compte tenu de la variabilité des cycles menstruels et de celles des temps d’implantation, il se pourrait que la mesure de la longueur de l’embryon reste la méthode la plus fiable pour déterminer de l’âge gestationnel. Ceci fait conclure au CNGOF:

«Dans un souci d’homogénéisation des pratiques et si la LCC [longueur cranio-caudale, ndlr] a été correctement mesurée, la datation échographique devrait être retenue pour déterminer la date de début de grossesse, quel que soit l’écart par rapport à la date présumée par la patiente ou estimée d’après la date des dernières règles.» 

Un déni de la parole des patientes qui procède certes d’une bonne intention mais qui n’améliore pourtant pas le vécu des femmes enceintes.
 

3.Un accouchement = 12 heures

S’il est un événement lié au corps des femmes que nous aimerions maîtriser, c’est bien celui de la naissance. En particulier, l’incertitude inhérente à l’accouchement est perçue comme insupportable et incompatible avec notre société contemporaine. Il y a d’abord l’incertitude temporelle: quand l’accouchement va-t-il survenir? Combien de temps va-t-il durer? Et puis, il y a l’incertitude médicale: va-t-on ou non rencontrer des complications? Ces incertitudes ont à la fois des conséquences financières pour les institutions (mobilisation du personnel soignant), psychologique pour les parents (quand vais-je accoucher? Comment puis-je m’organiser pour la garde de mes aînés? Pour obtenir le soutien dont j’ai besoin?), et sanitaires pour la société (Comment garantir au mieux la santé de la mère et de l’enfant?).

Au départ utilisée uniquement dans les cas pathologiques (souffrance fœtale), elle est aujourd’hui injectée à chaque parturiente pour mieux contrôler le travail du col et surtout l’accélérer

La sociologue Béatrice Jacques, a montré en 2007 dans son livre La Sociologie de l’accouchement comment, à partir des années 1980, l’évolution de la technologie médicale couplée aux aspirations sociales et à l’émergence d’une culture du risque obstétrical a conduit au développement conjoint de pratiques de «rationalisation du travail soignant et du “travail” de l’utérus». Deux protocoles spécifiques ont alors pris de l’ampleur: le déclenchement de l’accouchement et le travail dirigé. L’un comme l’autre sont en réalité détournés de leurs indications premières. Du travail dirigé, Béatrice Jacques dira:

«La perfusion d’ocytociques [hormones stimulant l’utérus, ndlr] est devenue un acte faisant partie du protocole de la prise en charge de l’accouchement. Au départ utilisée uniquement dans les cas pathologiques (souffrance fœtale), elle est aujourd’hui injectée à chaque parturiente pour mieux contrôler le travail du col et surtout l’accélérer. […] L’accélération de la dilatation du col serait devenue un rituel dont on a perdu le sens.»

Dès lors la justification par les soignants de cette pratique, inefficace et même délétère, ne reposait plus que sur ce qui ressemblait à une superstition médicale: selon cette croyance, une primipare devait accoucher dans une durée comprise entre huit et douze heures; la dilatation du col devant progresser au rythme d’un centimètre par heure.

Les mythes ont la vie dure, et ceux d’origine médicale ne font pas exception. Il fallut donc attendre décembre 2016 pour que de nouvelles recommandations soient émises concernant l’administration d’ocytocine de synthèse pendant le travail. Fruit d’une collaboration inédite entre le Collège National des Sages-femmes de France, le Collège National des Gynécologues-Obstétriciens Français, l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) et les usagers de la périnatalité représentés par le Collectif Interassociatif Autour de la NaissancE (CIANE), ces nouvelles recommandations plaident en faveur d’une plus grande souplesse dans l’appréciation des anomalies de progression du travail et ce, dans le but de limiter l’administration d’ocytocine.

En se basant sur une revue de la littérature scientifique internationale et sur la comparaison avec les recommandations des autres pays, ce collectif a proposé de restreindre les motifs d’intervention: l’accouchement ne sera considéré comme étant entré dans une phase active qu’à partir de 5 ou 6 cm de dilatation (contre 3-4cm avant); la phase de latence précédant devra être abordée «avec patience» par les soignants; une fois arrivée la phase active, la dilatation ne sera considérée comme trop lente que si elle est inférieure à 1 cm/4H entre 5 et 7 cm de dilatation, et inférieure à 1cm/2H à partir de 7 cm; et enfin, une fois parvenue à dilatation complète, il sera encore possible d’attendre jusqu’à 2 heures que l’enfant s’engage dans le bassin maternel. Espérons que les femmes (et les soignants) y gagneront un peu de sérénité!

Ainsi se termine ce tour d’horizon des superstitions en forme de chiffres ronds dont a fait l’objet le corps des femmes. Il est amusant de constater qu’en dépit du renvoi récurrent de la femme à la «nature», ce stéréotype n’a jamais conduit à une forme de confiance vis-à-vis de la mécanique biologique féminine, bien au contraire. À croire que si les hommes étaient des femmes, on les astreindrait à mesurer à chaque éjaculation le volume de sperme émis, à en noter la couleur et à en apporter annuellement un échantillon à leur médecin; sans oublier d’examiner chaque mois la consistance de leurs testicules à faire échographier tous les deux ans.

Béatrice Kammerer
Béatrice Kammerer (37 articles)
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