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Donald Trump a-t-il raison d'affirmer que la torture, ça marche?

Xavier Ridel, mis à jour le 27.01.2017 à 8 h 03

Le président américain a annoncé qu'il ne serait pas contre une réintroduction des méthodes brutales aux Etats-Unis. Mais sont-elles effectives?

Waterboarding of Abu Zubayda, par Dmitry Borshch. Source : Wikipédia

Waterboarding of Abu Zubayda, par Dmitry Borshch. Source : Wikipédia

Au micro de la chaîne ABC, le président Trump saluait ce mercredi 25 janvier les bienfaits de la torture: «J'ai parlé avec les personnels les plus qualifiés des services secrets en la matière et je leur ai demandé: “Est-ce que ça marche? Est-ce que la torture marche?” Et leur réponse était: “Oui, absolument.”.»

Une position proche de celle que défendait en février 2016 celui qui n'était alors que candidat lors de sa campagne:

«Bien sûr que le waterboarding c’est mal. Mais ce n’est pas couper des têtes, les gars. [...] Quand ils m’ont interrogé à ce sujet lors du dernier débat, j’ai dit que je l’approuverais immédiatement, mais aussi que je rendrais ça bien pire. Ils nous coupent la tête, au Moyen-Orient. Ils veulent nous tuer, ils veulent détruire notre pays, frapper nos villes, et ne me dites pas que ça ne marche pas. La torture fonctionne les gars, d’accord? Croyez-moi, ça marche.»

Si Donald Trump autorisait de nouveau le waterboarding, cette méthode de torture par simulation de noyade, il reviendrait sur les pas d’Obama qui l'avait interdit par décret en 2009 (du moins, officiellement). En 2014, un rapport de la commission du renseignement du Sénat sur la torture de la CIA révélait l'étendue de la pratique de ces techniques d'interrogations après les attentats du 11-Septembre, mais aussi leur manque d'efficacité. L'agence américaine expliquait alors sur un site créé pour l’occasion:

«Nous avions la profonde responsabilité de faire tout ce que nous pouvions, dans le cadre de la loi, pour empêcher une nouvelle attaque. Nous savions que (…) notre décision serait questionnée plus tard. Mais nous savions aussi que nous serions moralement coupables de la mort d’innocents, si nous échouions à récupérer des informations qui nous auraient permis d’arrêter les prochaines attaques.»

Il y a dix jours, Mediapart mettait également en lumière l'usage de tortures sexuelles. Des agressions répétées top secrètes sans résultats plus probants.

Une profonde remise en cause

Les déclarations de Michael Hayden, ex-directeur de la CIA, affirmant en 2009 que le waterboarding marchait bel et bien ont dépuis été battues en brèche. Il n'y a qu'à examiner le cas d'Abu Zoubaydah. En 2007, un ancien officier de la CIA, John Kiriakou déclare à la télé que trente-cinq secondes du supplice ont suffi pour que ce Saoudien soupçonné d'être un des logisticiens des attentats du 11-Septembre révèle tous ses secrets. En réalité, en août 2012, le suspect aura été wateboardé à 83 reprises. Surtout, ajoute le New York Times, s'il avait déjà livré quelques renseignements aux autorités américaines avant, il n'ajoutera rien de décisif après ces séances de torture. «Pour dire vrai, il n’était pas le gros poisson que l’on espérait», raconte aujourd'hui l'ancien avocat général de la CIA, John Rizzo, à Mediapart.

La traque d'Oussama Ben Laden a fait beaucoup également pour la notoriété du waterboarding, comme on peut le voir dans le film de Kathryn Bigelow Zero Dark Thirty, fidèle à la trame officielle.

 
Pourtant, le rapport de la Commission du Sénat de 2014 indique que ces méthodes brutales n'ont en réalité livré aucune information décisive. Si Khalid Sheikh Mohammed a bien été waterboardé 183 fois, le renseignement clé qu'il livrera à la CIA le sera bien plus tard et au cours d'un interrogatoire normal. Et encore, son importance est en réalité à minimiser.

Faux aveux?

Surtout, celui qui se fait torturer n’est-il pas prêt à dire n’importe quoi pour conduire son bourreau à tout arrêter? C'est la conclusion à laquelle est arrivé Christopher Hitchens, un journaliste de Vanity Fair qui avait testé ces méthodes sur lui-même:

«Je savais que j’aurais assez facilement accepté de donné n’importe quelle réponse. Je me sens encore honteux à propos de ça.»

En 2006, Wang Zenchuan, un procureur adjoint de la République Populaire de Chine, reconnaissait que son pays avait utilisé la torture pour arriver à ses fins. Et que beaucoup des erreurs judiciaires (environ 30 par an) étaient dues à ces méthodes. Malcolm Nance, auteur du livre The Terrorists Of Iraq, va également dans ce sens:

«Elle peut être un moyen d’extraire des informations, mais, également, un moyen d’extraire de fausses informations

Là, c'est aussi la neurobiologie qui parle. Du point de vue de Shane O’Mara, du Trinity College de Dublin, le stress et la souffrance provoqués par la torture finissent par abîmer la mémoire, et par empêcher le sujet de distinguer le vrai du faux. Une réaction qui serait provoquée par le disfonctionnement du cortex préfontal et de l’hippocampe, deux parties du cerveau qui sont essentielles pour la mémoire et la réflexion.


Ainsi, le sujet soumis à la torture serait plus prompt à donner de fausses informations. Ce que le directeur de la CIA confirmait dans le rapport dévoilé en 2014:

«Je pense personnellement que les techniques d’interrogation ne sont pas des méthodes appropriées pour obtenir des réponses, et que leur utilisation réduit nos capacités à jouer un rôle de leaders dans le monde.»

Une méthode contre-productive?

En dehors d’une efficacité fluctuante, les méthodes brutales ont aussi un effet contre-productif. Elles nourissent la haine de l’autre, et poussent la victime à se venger, en imitant son boureau. L’historien Robert Bonnaud déclarait ainsi dans les pages des Inrockuptibles:

«Les souffrances infligées par la torture sont morales encore plus que physiques. Elles produisent un formidable réservoir de haine, d’ignobles émulations. Quarante ou cinquante ans après la torture française, on a la “seconde guerre d’Algérie”, selon les islamistes; copie étrangement conforme, mimétisme véritable, vengeance égarée, imbécile.»

Si en France, la torture est abolie depuis 1780 et Louis XVI, son usage lors de la guerre d'Algérie a été reconnue, notamment par le général Aussaresse dans ses mémoires. L'État a également été condamné à plusieurs reprises par la Cour européenne des droits de l'homme pour torture et traitements inhumains commis par des policiers dans le cadre d'interrogatoires.

Xavier Ridel
Xavier Ridel (7 articles)
Etudiant en journalisme
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