Culture

Pourquoi il y a un peu de «Valérian» dans chaque film de science-fiction

Martin Cadoret, mis à jour le 28.01.2017 à 15 h 58

Sans les auteurs de Valérian, le Faucon Millénium de Star Wars serait sans doute un infâme suppositoire volant et le héros du Cinquième Élement un vulgaire réparateur de fusée. Hollywood leur a-t-il vraiment tout piqué ?

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Une exposition au festival d'Angoulême qui démarre en cette fin janvier, et une adaptation blockbuster à la sauce Besson prévue pour l’été: cette année, vous aurez sans doute l’impression de voir Valérian et Lauréline, agents du Service Spatio-Temporel de Galaxity, capitale d'un empire galactique du xxviiie siècle, partout. Mais d’une certaine façon, vous connaissez déjà leur univers mêlant space-opera et voyages temporels. L’imaginaire de la saga dessinée par Jean-Claude Mézières et scénarisée par Pierre Christin a beaucoup inspiré le cinéma de science-fiction, dès sa création dans les pages de la revue Pilote, en 1967.

Inspirer Star Wars

Vous avez par exemple déjà vu un truc qui se rapprochait du XB 982, le vaisseau de Valérian et Lauréline, au design hamburger: le Faucon Millenium de Star Wars. George Lucas n’a pourtant jamais revendiqué l’influence de la BD –une légende urbaine veut même qu’il en ait eu l’idée en croquant dans un hamburger. Réciproquement, les deux auteurs français, en toute modestie, refusent de crier au pillage… même s’ils glissent avoir eu les premiers l’idée de cet astronef rond. «C’est sûr, à l’époque, il y avait du monde à faire de la science-fiction… mais leurs vaisseaux, c’étaient des suppositoires! Comment voulez-vous faire atterrir ça? Ca n’est pas logique», nous explique Jean-Claude Mézières.

«Quand vous écrivez un polar, votre détective, pour qu’il se déplace, il lui faut un moyen de transport: un taxi, un train, un avion... Si vous écrivez de la science-fiction, dès le moment où il faut aller sur la lune, dans une planète, une galaxie, il faut un astronef. Celui de Jean-Claude est très réussi, justement parce qu’il ne ressemblait à aucun autre. Et quand c’est très réussi, ça a un peu tendance à faire école», complète Pierre Christin.

Mais les similitudes visuelles entre Valérian et Star Wars ne s’arrêtent pas là: le costume d’esclave de la célèbre princesse Leïa, sorte de bikini aux reflets or et aux bracelets au niveau des bras, est identique à celui de Laureline dans L’Empire des Mille Planètes (1971). Dans le même album, on note des ressemblances entre Dark Vador et les personnages des «Connaisseurs», êtres mystérieux cachés sous de longues robes, «des médecins du corps et des devins des âmes». Déjà, dans la forme du casque, et ensuite dans ce qui se cache en dessous: un visage humaine décharné, comme brûlé.

La similitude la plus frappante, sans doute, c’est ce dessin du héros de Mézières et Christin emprisonné dans une ambre orange… tout comme Han Solo, congelé dans un bloc de carbonite dans une position similaire à la fin de L’Empire Contre Attaque (1980).

Toutes ces ressemblances sont issues d’albums antérieurs à 1977, année de la sortie du premier Star Wars. Les Américains ne les ont découvertes qu'assez récemment, avec la traduction des albums il y a quelques années

En revanche Jean-Claude Mézières les a vues d'emblée. Quand il sort de la projection du film à l'époque, il s'exclame «Merde, on dirait du Valérian», a-t-il raconté au site linternaute.com en 2012. Furieux, il avait tenté de contacter Lucas, sans jamais recevoir de réponse ou d’explications en retour. Pas de procès bien sûr: 

«Faut être con pour faire un procès!» disait-il encore en 2012. «C'est vraiment si on veut se pourrir la vie qu'on fait des procès. Surtout à un empire comme celui de monsieur Lucas! Par contre, je suis très content parce que j'ai fait une planche comparative et des journalistes m'ont rapporté d'autres images. Je n'ai jamais eu le courage de regarder les DVD Star Wars, j'ai vu les films une fois au cinéma en payant ma place, et c'est tout. Je trouve ça en général assez mauvais...»

 Désormais les auteurs en parlent de manière apaisée. 

«Avec son space-opéra teinté de politique, le film est venu un peu chasser sur nos terres, dit encore Pierre Christin Donc on a infléchi la série en faisant en sorte que la série se passe à la fois au fin fond du cosmos, mais aussi à Paris. Il fallait inventer autre chose. Ca nous a poussé à aller plus loin», concède Pierre Christin. Le résultat s’appelle Métro Châtelet - Direction Cassiopée (1980). Dans ce neuvième album, la série se réinvente et se dote d’une tonalité plus adulte encore.

Luc Besson, fan de Valérian

Le Cinquième Élément (1997) est l’autre grand film de SF explicitement influencé par Valérian. Lors de son développement, Luc Besson, grand fan de la BD de Mézières et Christin, avait embauché le dessinateur pendant trois mois. «Dans le scénario de base, le héros travaillait dans une usine de fusée. Moi, dans mes recherches de décor, j’avais inclus des petits taxis volants. A l’époque, on travaillait sur Les Cercles du Pouvoir [tome 15 de Valérian sorti en 1994]. Et puis Besson m’a demandé un dessin plus détaillé du taxi», se souvient Jean-Claude Mézières.

Mais le projet est arrêté début 1993, quand Besson met en pause la production du film, pour réaliser Léon, qui lui vaudra une reconnaissance internationale, et américaine en particulier. Mézières reprend donc le dessin des Cercles du pouvoir et lors de la sortie de l'album en 1994, il en dédicace un exemplaire à Besson, ainsi qu'un dessin de ses taxis. 

Quand le réalisateur reprend son projet et réalise ce qui s'appelle désormais Le Cinquième Élément il utilise dans une large mesure les dessins de Mézières pour ses décors et modifie son scénario: le héros –Korben Dallas, incarné par Bruce Willis– n'est plus travailleur dans une usine d'assemblage de fusées mais chauffeur de taxi, comme S’Traks dans Les Cercles du Pouvoir.

Multiplication des références

Les emprunts à Valérian ne se limitent pas à ces deux films. L’amateur de science-fiction remarquera ici et là de nombreuses trouvailles étrangement similaires. Dans Independence Day par exemple, «à la fois pour le design des extraterrestres et pour leurs petits astronefs», confirme Jean-Claude Mézières. La demeure de Thulsa Doom, le méchant de Conan Le Barbare (1982), ce sont les cuisines du Maître, avec torches au mur et échafaudages en bois, dans la BD Les Oiseaux du maître (1973). Des oiseaux aux griffes acérées que l’on retrouve d’ailleurs dans Pitch Black, le premier volet devenu culte de la saga des Chroniques de Riddick, et accessoirement, le premier grand rôle de Vin Diesel.

Ces comparaisons à gogo font doucement rigoler les deux auteurs. «Avec Internet, on arrive à voir des similitudes partout», convient Pierre Christin. Mais au fil des échanges, on sent aussi parfois poindre une légère amertume concernant ces «similitudes». «Il y a aussi le sentiment qu’au cinéma, tout leur est dû. Ils se disent que ce n’est pas grave, ce sont des dessinateurs qui habitent loin», explique Jean-Claude Mézières.

Il y a aussi le sentiment qu’au cinéma, tout leur est dû. Ils se disent que ce n’est pas grave, ce sont des dessinateurs qui habitent loin

Jean-Claude Mézières

«Quand vous faites une citation dans un livre, vous pouvez toujours mettre une note de bas de page. Pas au cinéma», poursuit Pierre Christin.

Valérian, «potager graphique» de la science-fiction

 

La réalité se situe sans doute un peu entre le pillage et l'hommage. Pour le comprendre, il faut revenir dans les années 1970 et pousser un grand cocorico, car en matière de BD science-fiction, «c’est plutôt du côté de la France que ça se passe», de l’avis d’Olivier Delcroix, spécialiste BD au Figaro et grand fan de Valérian.

Et plus précisément, dans les pages de Pilote. Sous la double influence de son rédacteur en chef René Goscinny, qui ouvre le périodique à des thèmes plus contemporains, et de la libération des moeurs de mai 68, une nouvelle génération d’auteurs se lance. Et elle est bien décidée à expérimenter d’autres choses, pour en finir avec le stéréotype de la BD franco-belge et des bons sentiments de ses héros asexués - Tintin et Spirou, pour ne citer qu’eux.

La science-fiction fait partie de ces nouvelles terres à défricher. Les pépites hexagonales sont toutes issues de Pilote: Moebius et Philippe Druillet (qui partiront fonder Metal Hurlant) et donc Christin et Mézières… La préface d’une des premières traductions américaines de Valérian est d’ailleurs signée Will Eisner, figure majeure de la BD américaine, qui reconnaît leur influence: 

«C’est le futur de la bande dessinée. On voit déjà leur influence sur la scène américaine aujourd’hui», écrit-il en 1982. «Le travail de Jean-Claude Mezieres et Pierre Christin incarne un superbe équilibre entre intelligence et artisanat qui donnent à leur oeuvre un caractère entier».

«Les artistes américains qui bossent sur les effets spéciaux de George Lucas s’abreuvent à cette source franco-française. C’est le potager graphique de Hollywood», avance Olivier Delcroix.

C’est selon lui la même dynamique que pour le Dune de Jodorowsky: pour ce long-métrage, «le plus grand film de science-fiction jamais réalisé», le réalisateur avait envoyé à chaque boîte de production américaine une énorme bible graphique. Signée, entre autres, par Moebius, elle a circulé de studio en studio et ses meilleures idées se retrouvent au gré des blockbusters hollywoodiens. «J’ai souvent été à Los Angeles et j’ai vu des piles de BD françaises dans les départements artistiques des studio de cinéma», confirme le scénariste Pierre Christin.


Le bestiaire de Valérian est d’ailleurs une vraie mine d’or pour designers en mal d’inspiration: il comporte des tas d’extraterrestres tous différents, et pas seulement des humanoïdes avec deux bras et deux jambes. «Il y a plein d’idées, il n’y a qu’à aller les chercher», avance malicieusement Jean-Claude Mézières, qui refuse toutefois de se prêter au jeu des ressemblances. «Je ne fais pas d’inventaire. Simplement, je remarque certaines choses, quand ça me saute à la figure. C’est tout.» Le dessinateur a-t-il noté l’étrange similitude entre les Shingouz, ces petites bêtes capitalistes dôtés d’une trompe et aux ailes de chauve-souris, et Watto, maître du jeune esclave Anakin Skywalker dans l’épisode I de Star Wars? Le designer de la bête, Doug Chiang, possède d’ailleurs les Valérian dans sa bibliothèque.

DR. Dargaud / Lucas Films

La clé de voûte de la Babel science-fictionnelle

Les vieilles histoires de Valérian résonnent aussi avec de nombreux films actuels. La trame de Bienvenue à Alflolol (1972) ressemble par exemple beaucoup à celle d’Avatar (2009): un peuple pacifique découvre que les terriens se sont installés sur sa planète pour en exploiter les ressources. Une fable écologique avant l’heure. Dans Sur les terres truquées (1977), on découvre le concept de clones –«à l’époque, le mot n’existait même pas», jure Pierre Christin– lorsque Valérian est multiplié pour mener à bien une mission, chaque double remplaçant le précédent à chaque fois qu’il échoue et qu’il meurt. La même dynamique est à l’oeuvre dans Moon (2009), de Duncan Jones (le fils de David Bowie, lui aussi grand fan de science-fiction à l’européenne). C’est aussi dans Valérian que l’on retrouve le concept du multivers, une bifurcation temporelle dans la trame de l’histoire, usitée au cinéma dans X-Men: Days of Future Past ou encore dans la dernière saison de Lost.

La plupart de ces ressemblances sont toutefois des hasards. «Valérian est antérieur à beaucoup de ces films. C’est pour cela que des parentés, volontaire ou involontaires, se sont créées. La science-fiction a de toute façon toujours été un domaine où tout le monde emprunte à tout le monde. Nous aussi avons eu des inspirations: le concept de la machine à voyager dans le temps [Valérian est en agent spatio-temporel] existait déjà depuis un siècle», concède Pierre Christin. Et puis si Valérian a été précurseur, c’est aussi parce que de sa table à dessin Jean-Claude Mézières pouvait laisser libre cours à son imagination avant même l’avènement des effets visuels qui emplissent les blockbusters actuels. «Avant, il y avait une certaine invention. Et aujourd’hui on a l’impression que les effets spéciaux sont tous les mêmes», regrette le dessinateur.

Conclusion, même s’il serait faux de crier au plagiat sur tous les toits, l’oeuvre de Mézières reste tout de même l’une des «clés de voûte de la gigantesque tour de Babel SF», selon l’expression d’Olivier Delcroix. Et puis pour une fois qu’Outre-Atlantique, un magazine très sérieux (le Hollywood Reporter) parle de «la plus importante BD de SF dont les américains ont jamais entendu parler», on ne va pas bouder notre plaisir.

Martin Cadoret
Martin Cadoret (1 article)
Journaliste
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