FranceEconomie

Votre emploi est-il menacé à moyen terme, comme le craint Benoît Hamon?

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 26.01.2017 à 17 h 35

Le candidat de la primaire de la gauche a mis la destruction d'emploi par le progrès technique au centre de son discours. Si son tableau est partiel, il a le mérite de faire enfin des machines les stars d'une campagne présidentielle.

Les pupitres du débat télévisé d'entre deux tours entre Benoît Hamon et Manuel Valls | Bertrand GUAY / AFP

Les pupitres du débat télévisé d'entre deux tours entre Benoît Hamon et Manuel Valls | Bertrand GUAY / AFP

C'est le sujet neuf de la primaire de la gauche et peut-être, au-delà, de l'élection présidentielle. Comment organiser une société dans laquelle le travail sera amené à manquer à moyen terme, du moins selon le candidat de la primaire qui a le vent en poupe, Benoît Hamon? L'homme s'est distingué tout au long de la campagne en portant une mesure forte, le revenu universel, qui repose elle-même sur l'hypothèse que la demande d'emploi humain va se contracter sous l'effet du progrès technique.

Mercredi soir, lors du débat de l'entre-deux-tours qui l'a opposé à Manuel Valls, le candidat a à nouveau longuement abordé la société du post-travail qu'il veut incarner, rappelant que 10% des emplois en France étaient menacés à l'horizon 2025 par l'automatisation.

Depuis les années 1990, «la fin du travail» est un thème de prospective économique qui remporte beaucoup de succès. Côté utopie sociale, il ravive le rêve d'une humanité débarrassée du fardeau du travail. Dans son versant plutôt pessimiste, il incarne le cauchemar de science-fiction d'un monde débordé par les machines, incapable de gérer l'après-travail et peut-être même devenant esclave de l'automatisation. Qu'on l'ait appelée «la troisième révolution industrielle» ou «le deuxième âge des machines», la thèse est que le progrès technique se poursuit sur deux chantiers principaux: la substitution de la force physique avec la mécanisation et la robotisation, et le remplacement des capacités intellectuelles ou cognitives de l'humain avec l'informatisation. Au point du nous laisser sans travail?

De la production aux services, tous les secteurs touchés

Selon de nombreux économistes, la probabilité que votre emploi soit menacé à moyen terme par des machines dépend surtout du caractère plus ou moins routinier des tâches – que votre métier soit plutôt manuel ou plutôt intellectuel ou cognitif. Selon le résumé qu'en fait un récent rapport du Conseil d'orientation pour l'emploi (COE): «les technologies numériques possèdent des qualités et des défauts distincts par rapport à l’homme: bien appropriées pour réaliser des tâches qui suivent un ordre procédural bien défini (on parle de tâches “routinières”), elles le sont beaucoup moins lorsqu’il s’agit de tâches qui impliquent de résoudre des problèmes, de faire preuve de créativité ou de leadership ou encore qui nécessitent une certaine dextérité (on parle de tâches “non routinières”).»

C'est un article de référence publié en 2013 par Carl Benedikt Frey et Michael A. Osborne de l'université d'Oxford qui a popularisé l'estimation reprise ce mercredi 25 janvier par Hamon selon laquelle 47% des emplois américains pouvaient être concernés par le processus de remplacement par les machines. Le graphique ci-dessous en est issu et montre les familles de métiers les plus exposées à l'automatisation (elles sont à droite du graphique). Elles sont de deux types:

- Les métiers routiniers du secteur tertiaire: vendeurs (en rouge), employés administratifs (en orange), employés des services (en rose);
- Les métiers routiniers de la production et de l'industrie (en jaune), du transport et de la logistique (en marron). 

A l'autre extrémité du graphique, à gauche, se concentrent les métiers les moins menacés. Là encore, deux familles se distinguent:

- Les métiers d'expertise et d'analyse: les ingénieurs et scientifiques (en bleu foncé);
- Les métiers qui ont une forte composante relationnelle: la santé (en vert foncé); l'éducation mais aussi les arts et le secteur social (en vert clair), ainsi que les managers et les dirigeants (en bleu clair).

Une menace plus immédiate sur les moins qualifiés

Ce topo pourrait laisser penser que tous les niveaux de qualification seront touchés par le changement technologique. En fait, les chercheurs anglo-saxons ont plutôt montré une logique de courbe en «U», qui épargne du risque d'automatisation les emplois situés aux extrémités de l'échelle des qualifications, à la fois les métiers très qualifiés et ceux qui ne le sont pas. Comme le résume une étude de l’OCDE de mai 2016, également citée par Hamon, «la demande de main-d’œuvre pour les emplois hautement qualifiés non répétitifs a considérablement augmenté. Ces emplois nécessitent souvent de travailler sur la base d’informations nouvelles, et impliquent des compétences interpersonnelles et la résolution de problème non structurés. On assiste également à une hausse de la demande de main-d’œuvre pour les emplois non répétitifs peu qualifiés dans des secteurs comme les services d’aide et de soins aux personnes, qui sont difficiles à automatiser.»

L'un des domaines dans lequel l'automatisation montre le moins de progrès est le travail sensori-moteur: «Les jardiniers, les cuisiniers, les réparateurs, les charpentiers, les dentistes et les aides à domicile ne seront pas remplacés à court terme par des machines», écrivent les deux chercheurs du MIT Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee, auteurs du Deuxième âge de la machine, l'un des livres les plus influents sur le sujet paru en 2014 aux États-Unis. Les Américains ont résumé ce phénomène en parlant de polarisation du marché du travail ou, de manière plus imagée, de «Mac Jobs» et de «Mc Jobs», les premiers étant des emplois d'ingénieur chez Apple, les seconds de cuisinier ou caissier chez McDonald's. En France, le constat observé par les économistes anglo-saxons semble se vérifier.

«Si le sujet a surtout été traité aux États-Unis, un faisceau de preuves semble étayer dans le cas français l’hypothèse d’un progrès technique favorable aux emplois les plus qualifiés jusque dans les années 1990, et en défaveur des tâches “routinières” à partir des années 1990», écrit le COE.

Mais, pour le moment et dans le cas français, ce sont les emplois peu qualifiés et manuels qui sont menacés par l'automatisation si on en croit l'étude du Conseil d'orientation pour l'emploi. Le tableau ci-dessous liste les emplois les plus exposés.

10% d'emplois directement menacés, mais une majorité concernée

Depuis les prédictions alarmistes qui ont popularisé le thème du remplacement technologique au début des années 2010, de nouvelles études se montrent bien plus nuancées sur la menace à court terme –sans pour autant évacuer l'impact profond de l'automatisation et du numérique sur l'ensemble des emplois.

L'étude de l'OCDE publiée en mai 2016 estime ainsi que ces emplois directement menacés et substituables aux machines représentent une fourchette allant de 6 à 12% des emplois selon les pays membres.

OCDE: Automatisation et travail indépendant dans une économie numérique, mai 2016.

On est donc loin des 42% d'emplois menacés dans les dix années à venir qui ont tant fait parler. Dans la même logique d'apaisement, le Conseil d'orientation pour l'emploi a publié au début du mois de janvier un rapport détaillé, qui mesure pour la France «que moins de 10% des emplois cumulent des vulnérabilités susceptibles d’en menacer l’existence, et qu’environ la moitié des emplois existants pourrait voir leur contenu profondément transformé». Si cette proportion d'un emploi sur dix peut sembler moins alarmante que les précédentes prédictions, c'est bien la deuxième partie du constat qui est la plus importante. Tous les emplois ne vont pas disparaître, mais il fort probable qu'ils soient une majorité à évoluer profondément sous l'influence de l'automatisation et de l'informatisation. Comme le note de son côté l'OCDE, «une grande part des emplois ont un faible risque d’automatisation complète, mais ils comportent une proportion importante (entre 50% et 80%) de tâches automatisables. Ces emplois ne disparaîtront pas totalement, mais une large part de ces tâches pourrait transformer radicalement la façon dont ces emplois sont effectués. Ces emplois seront réorganisés en profondeur et les travailleurs devront s’adapter aux changements»

Êtes-vous complémentaire ou substituable?

Le journalisme est un cas souvent utilisé comme illustration de ces bouleversements. Il y a quelques décennies, personne n'aurait jamais imaginé qu'un journaliste puisse être concurrencé par des robots. Or, depuis quelques années, les tests de génération automatique de compte-rendu de résultats électoraux, de résultats sportifs ou même de tremblement de terre se multiplient, ouvrant la question de la substituabilité du journaliste par la machine. Tous les auteurs qui ont abordé la question de la division du travail entre les humains et les machines aboutissent à un même constat: la menace dépend de l'avantage comparatif que le travailleur possède par rapport aux machines, de la manière dont il peut collaborer avec elles et s'appuyer sur leur puissance pour être plus productif. C'est particulièrement vrai pour les emplois du tertiaire, pour lesquels «les technologies numériques constituent des outils d’aide à la prise de décision, d’aide à la recherche ou au tri d’information, susceptible d’accroître la productivité des personnes capables de les maîtriser.»

Comme le résume l'économiste américain Tyler Cowen:

«Les questions-clé seront: Etes-vous assez bon pour travailler avec des machines intelligentes ou non? Vos compétences sont-elles un complément aux compétences de l’ordinateur, ou l’ordinateur fait-il mieux sans vous? Et la pire de toutes, êtes-vous en compétition avec l’ordinateur? Est-ce que les ordinateurs aident des gens en Chine et en Inde à entrer en compétition avec vous?»

Les spécialistes de la course technologique contre le travail humain aiment particulièrement les exemples tirés du jeu d'échecs. Selon les auteurs du Deuxième âge de la machine, c'est le maître d'échecs Garry Kasparov qui explique le mieux comment un humain peut rester compétitif par rapport à un ordinateur. Évoquant une partie lors de laquelle les deux joueurs avaient le droit de consulter un ordinateur, il remarquait que «puisque nous avions tous deux accès à la même base de données, nous ne pouvions prendre l'avantage qu'en ayant, à un moment ou à un autre, une idée neuve». «L'idéation, sous ses multiples formes, est un domaine où les humains ont encore aujourd'hui un avantage comparatif par rapport aux machines. Les scientifiques font de nouvelles hypothèses. Les journalistes reniflent un bon sujet. Les ingénieurs d'une usine comprennent pourquoi une machine ne fait plus correctement son travail. Steve Jobs et ses collègues chez Apple trouvent le type de tablette désirée par le consommateur. Nombre de ces activités sont soutenues et accélérées par les ordinateurs, mais ils n'en déterminent aucune.»

Plus précisément l'étude du COE met en évidence l'essor de deux types de compétences liées à la transformation du travail par le numérique: «les compétences analytiques exigées pour réaliser des tâches telles que la recherche, la planification ou l’évaluation et les compétences interactives nécessaires pour des tâches telles que la vente, la coordination ou la délégation de travail.» Ces compétences ne devraient pas être en concurrence avec les machines. En tout cas, pas tout de suite.

Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (990 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte