France

Mathieu Hanotin, le directeur de campagne de Benoît Hamon, est le spécialiste de la victoire surprise

Elian Peltier, mis à jour le 29.01.2017 à 8 h 52

Figure de la gauche socialiste en Seine-Saint-Denis, le député Mathieu Hanotin est un spécialiste des campagnes qui semblent perdues d’avance. Comme directeur de campagne de Benoît Hamon, le voilà projeté sur la scène nationale, au risque de jouer sur un peu trop de terrains en même temps.

Mathieu Hanotin aux côtés de Benoît Hamon, le 9 décembre 2016 | BERTRAND GUAY / AFP

Mathieu Hanotin aux côtés de Benoît Hamon, le 9 décembre 2016 | BERTRAND GUAY / AFP

Mathieu Hanotin a l’habitude d’être en retard. Avec ses collaborateurs, avec les journalistes, même avec François Kalfon, l’ancien directeur de campagne d’Arnaud Montebourg qui doit patienter encore quelques instants avant d’être reçu dans son bureau, ce mercredi 25 janvier peu après midi. «Monsieur Kalfon! Attends-moi là, j’arrive», lâche-t-il tout sourire.

Il y a quelques semaines encore, les sondages prédisaient un tout autre scénario: que dans l’entre-deux tours de la primaire de la gauche, ce serait François Kalfon qui pourrait se permettre de faire patienter Hanotin à sa porte. C’est pourtant bien l’inverse. Au onzième étage de la Tour Montparnasse où les équipes de Benoît Hamon ont installé leur QG de campagne, Mathieu Hanotin enchaîne les coups de fil dans un bureau à moitié vide. Au téléphone en moins d’une heure, les pieds sur le bureau, Hanotin arrange le déplacement de son candidat en Seine-Saint-Denis le lendemain, suivi du meeting à Montreuil, discute d’une possible venue de Montebourg aux côtés de Hamon, des potentiels soutiens de Christiane Taubira et d’Anne Hidalgo, de la réservation d’une salle pour le cocktail de l’après-second tour, le soir du dimanche 29 janvier. «Non, pas un cocktail à 20.000 euros», balance Hanotin à une collaboratrice. On fera un petit truc pas loin de Solférino, au cas où, c’est tout», avant de donner le nom d’une salle parisienne puis d’une boîte de nuit parisienne à privatiser, comme si la victoire était déjà acquise.

Près de la fenêtre, Hanotin a déposé une photo encadrée de Mohamed Ali en train de donner un coup de poing. Juste à côté, les œuvres de Jean Jaurès, le roman Burn-Out, un livre sur Marx et l’ouvrage de Hamon publié en 2011, Tourner la page. Une paire de gants de boxe bleu-blanc-rouge aussi. Amateur d’escalade, membre du XV parlementaire de rugby, le député de Seine-Saint-Denis, 38 ans, lâche: «Arnaud Montebourg a cru qu’il gagnerait la primaire en se livrant à un match de boxe entre lui et François Hollande. Quand Hollande a renoncé, il s’est retrouvé tout seul sur le ring, pendant que Benoît avançait ses idées.»

Mathieu Hanotin dans son bureau en 2016 | Elian Peltier

Mathieu Hanotin et son équipe peuvent se permettre de balancer des «punchlines». Avec 36% des suffrages récoltés au premier tour et le soutien d’Arnaud Montebourg et de Martine Aubry, Hamon semble favori pour remporter la primaire de la gauche, dimanche. Autour du candidat, les cadres de la campagne, Hanotin, Régis Juanico et Guillaume Balas, respectivement porte-parole et responsable du projet de Benoît Hamon, évoquent tous la «sérénité» qui règne dans leur camp. Comme si, après des semaines sans avoir décollé, la victoire de Hamon au premier tour avait toujours été une évidence.

La méthode «bouton de veste»

Un soir de mi-novembre, dans un bar du XIXe arrondissement qu’il a investi pour son «meetup citoyenneté», à la croisée du meeting politique en petit comité et du débat autour d’une bière, Hamon expose devant 150 fidèles ses idées pour un «renouveau démocratique», composé entre autres d’un mandat présidentiel unique de sept ans et d’un «49.3 démocratique» qui permettrait de à 1% du corps électoral d’imposer au Parlement d’examiner une proposition de loi proposée par les citoyens, ou de suspendre l’application d’une loi adoptée par le Parlement  pour que celle-ci soit soumise à référendum.

Après être arrivé en retard au rassemblement de son candidat, Hanotin file dans la mezzanine du bar, pour mieux surplomber l’estrade aménagée et observer son candidat qui s’exprime sous les projecteurs. On ne parle pas alors de «dynamique Hamon», et le revenu universel n’est pas encore la mesure la plus discutée de cette primaire. Manuel Valls n’est pas encore candidat, Arnaud Montebourg fait la course en tête dans les sondages. Entre une gorgée de bière bon marché, une bouffée tirée sur sa cigarette électronique goût menthe et plusieurs textos, Hanotin répond aux questions sur son rôle dans la campagne par quelques phrases cliché, du type: «La politique, je l’ai dans le sang» (il semble aimer répéter cette phrase) ou «Hamon est le seul candidat à incarner des vraies valeurs de gauche». Il ajuste le col de sa chemise bleu ciel sans cravate, jette un œil en contrebas vers l’assemblée qui écoute Hamon, et s'autorise une moue satisfaite:

«Cette campagne pour Benoît me donne aussi un peu plus de visibilité. Mais c’est lui, le candidat. Moi, je m’assure que tout se passe comme on le souhaite en coulisses.»

En choisissant Mathieu Hanotin comme directeur de campagne, Benoît Hamon explique avoir souhaité s’entourer d’un stratège, mot qui revient aussi dans la bouche de plusieurs collaborateurs du député de Seine-Saint-Denis:

 «On attend deux qualités d'un directeur de campagne: ses capacités d'organisation, d'animation, et son sens politique, qui lui permet d'apporter un angle, un éclairage dans les situations importantes. Mathieu a ces deux qualités.»

Hanotin a surtout l’habitude des victoires auxquelles lui seul croit. Sur quatre campagnes politiques où il a joué un rôle de premier plan, il en a remporté trois: une cantonale gagnée à la surprise générale en 2008 en Seine-Saint-Denis, une législative en 2012, et une départementale en 2015 pour Stéphane Troussel, dont il fut le directeur de campagne. Seule défaite, l’élection municipale de Saint-Denis en 2014, perdue «d’un rien» au second tour, rappelle son entourage à la moindre occasion. Ancien cadre de l'UNEF, Hanotin a goûté au syndicalisme étudiant alors qu'il étudie le droit et l'histoire à Strasbourg, qu'il poursuit ensuite à La Sorbonne. Originaire de Compiègne, père de deux enfants, résidant en Seine-Saint-Denis depuis 2005, il a d'abord travaillé à la mairie de Paris aux côtés de Pascal Cherki, maire adjoint chargé des sports, avant d'être nommé en 2008 vice-président de Claude Bartolone au conseil général du 93. 

«Mathieu, c'est la méthode bouton de veste: il agrippe quelqu'un qui passe et il le convaincra, coûte que coûte», explique Syamak Agha Babaei, qui l'a rencontré à l'UNEF de Strasbourg au début des années 2000. «Organisation-mobilisation-vision, c'est Mathieu en résumé», souligne une autre amie de longue date, Leyla Temel, qui a travaillé avec lui au conseil général de Seine-Saint-Denis il y a quelques années. «Dans sa tête, c’est comme un jeu de stratégie», décrit encore Leyla Temel. «Il adorait le Risk, il pouvait passer des soirées à monter son armée, à conquérir des territoires… Il aime ça faire des alliances, s’implanter, parler avec tous les interlocuteurs, qu’ils soient communistes ou de droite dans le département, ou à Solférino quand il juge bon d’avoir quelques soutiens.»  En Seine-Saint-Denis comme dans l’équipe de Hamon, Hanotin est décrit comme un modeste orateur, meilleur à la coordination des équipes. «Mathieu, c’est le mécanicien», explique Régis Juanico, le porte-parole de Hamon. Il n'hésite pas à se montrer dans les vidéos de campagne d'Hamon.

Hanotin estime qu’un revirement s’est opéré au soir du 1er décembre. Alors que Benoît Hamon expose ses idées de campagne dans un amphithéâtre de Sciences Po Toulouse, il apprend que François Hollande va s’exprimer à la télévision. Le candidat à la primaire et les étudiants écoutent le président annoncer qu’il ne se présentera pas à l’élection présidentielle, et l’amphi de Toulouse s’emplit d’explosions de joie. «Je n’y étais pas, Benoît m’a raconté, mais pour la première fois je me suis dit que la mayonnaise prenait», se souvient Hanotin.

Entre cette réunion à Toulouse et le premier tour de la primaire, Hanotin et ses équipes organisent dix meetings de Hamon, en plus d’un passage sur «L’émission politique» de France 2 et les trois débats de la primaire. Dans la semaine qui a précédé le premier tour, Hamon a organisé un meeting chaque soir, hormis le soir du dernier débat. «Les autres candidats ont eu la paresse de penser que la campagne se gagnerait dans les médias et à Paris», lâche Hanotin dans son bureau de Montparnasse en reprenant les arguments anti-élites. Et au départ, ça emmerdait aussi Benoît.»

La PME Hanotin

Hanotin a quatre collaborateurs, deux à temps-plein et deux mi temps, qui gèrent ses affaires de conseil délégué au conseil général de Seine-Saint-Denis, celles de l'Assemblée nationale, la campagne de Hamon, et les affaires du PS à Saint-Denis, où Hanotin est l'opposant numéro un  du maire communiste en place. «Mathieu, c’est une PME», explique un proche. «Nous, on est un peu tous ses couteaux suisses, et lui n’a pas de vie», détaille Antoine Mokrane, qui travaille pour Hanotin au conseil général de Seine-Saint-Denis. Demandez à ses collaborateurs, passés et présents, et tous répondent que la PME Hanotin est en pleine expansion: une petite équipe soudée autour d’un élu dont on vante un ancrage local, à Saint-Denis, depuis bientôt plus de dix ans. Et la direction de campagne de Benoît Hamon est une nouvelle étape, qui le place encore davantage sur la scène nationale. «Vous allez me demander si Mathieu Hanotin sera le premier ministre de Benoît Hamon? Bien sûr!», s’amuse Antoine Mokrane.

C’est bien ce qui agace en Seine-Saint-Denis, où Hanotin est taxé d’arriviste par les opposants locaux. En 2012, il a renversé l’indéboulonnable Patrick Braouezec, député communiste pendant presque vingt ans. Cinq ans après, dans son bureau de la communauté d’agglomération de la Plaine commune qu’il préside, Braouezec (aujourd'hui Front de gauche) se souvient de la joute qui l’a opposé à Hanotin et à ses «méthodes d’un nouvel âge»«Il faisait comme Obama en 2008: beaucoup de porte à porte, et un suivi par mail des électeurs de Seine-Saint-Denis à la primaire socialiste, dont le PS avait récupéré les coordonnées.» L’ancien député-maire de Saint-Denis, les cheveux grisonnants et l'oeil fatigué, regarde par la fenêtre le Stade de France, dans le silence d’une fin d’après-midi d’hiver. Il fait figure de dernier gaillard communiste qui a cédé le bastion de Seine-Saint-Denis au jeune loup socialiste:

«Hanotin a été porté par la vague Hollande. Comme la Seine-Saint-Denis est une terre de gauche, vous auriez pu mettre la tête d’une chèvre à côté de la photo du nouveau président pour les élections législatives, et la chèvre aurait été élue de toute façon. En 2012, j’ai très vite compris qu’il voulait en finir avec les communistes en Seine-Saint-Denis. Hanotin se sert du territoire pour franchir une marche de plus vers le pouvoir, sauf que je ne sais pas ce qu’il fait de ladite marche, ni où va son escalier.»

En 2014 pour les élections municipales, Hanotin a voulu viser encore un peu plus haut, mais a perdu au second tour de l'élection municipale de Saint-Denis face à un autre ténor communiste, Didier Paillard. Le député ne cache pas ses ambitions pour les élections municipales de 2020. Les prochaines marches? Hamon, mairie de Saint-Denis, et Jeux Olympiques. Si Paris remporte la candidature des JO 2024, le département du 93 pourrait accueillir le village olympique, le village presse, la future piscine olympique et des événements d’athlétisme au Stade de France. Dès 2015, celui qui a été conseiller du président du club de football du Red Star 93 y voit une chance: il réclame à Stéphane Troussel, tout juste élu à la tête du conseil général et dont il a été son directeur de campagne, le poste-clé de conseiller délégué aux sports et aux grands événements. «C’était calculé, mais bien calculé, comme souvent avec Mathieu», se souvient Troussel.

Quant à son rôle après la primaire, Hanotin revient vite à la langue de bois. «Être bon pour faire un job ne veut pas dire qu’on est bon pour faire tous les jobs, et puis on verra si Benoît veut encore de moi. Et il faut que je pense à ma réélection en Seine-Saint-Denis, mais ce n’est pas impossible que je continue… Je ne me vois pas être absent de la séquence présidentielle», s’emmêle-t-il. Mathieu Hanotin devra choisir: avec la loi sur le non-cumul des mandats qu'il a lui-même voté en 2013 et qui s'appliquera à partir des prochaines élections, il ne pourra pas rester député et conseiller délégué du département en même temps, s'il est réélu dans sa circonscription en juin. En novembre dernier, Stéphane Troussel, qui a vu la carrière de Hanotin s’ancrer en Seine-Saint-Denis depuis 2008 interprétait sa trajectoire ainsi: «Mathieu est persuadé que Benoît Hamon va l’emporter. Or, Mathieu a toujours a coup d'avance sur ses petits copains.»

Cet article fait partie d'une série consacrée aux proches des candidats à l'élection présidentielle rédigée par les étudiants de l'école de journalisme de Sciences Po. Déjà publiés: Ali Rabeh, François Kalfon.

 

Elian Peltier
Elian Peltier (1 article)
Etudiant en journalisme à Sciences Po
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