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«Moonlight», le film qui montre des personnages noirs comme on ne les a jamais vus

Claire Levenson, mis à jour le 03.02.2017 à 15 h 05

Les personnages afro-américains du film –un jeune gay harcelé par ses camarades, un dealer qui s'est enrichi, une mère accro au crack– échappent complètement aux stéréotypes qui leur sont habituellement associés.

Image tirée du film «Moonlight» | Crédit: David Bornfriend

Image tirée du film «Moonlight» | Crédit: David Bornfriend

Lorsque le débat sur le manque de diversité aux Oscars (#OscarsSoWhite) a explosé à Hollywood en 2015 et 2016, de nombreux acteurs noirs se sont plaints d'être confinés à des rôles stéréotypés. Historiquement, les acteurs noirs ayant remporté des Oscars depuis 1939 avaient en majorité joué des rôles d'esclaves, de domestiques ou de drogués. 

«Il y avait cette conversation chez les acteurs noirs qui ont gagné des Oscars et les rôles qu'ils ont joué, résume Barry Jenkins, le réalisateur de Moonlight, à Slate.com. Et ils disaient "on est toujours des domestiques ou des drogués" bla bla bla. Et je me suis dit, "Mais moi je suis le fils d'une mère accro au crack. Et j'en suis fier, et j'ai survécu, et j'aime ma mère". Alors est-ce que je dois avoir honte de raconter mon histoire? C'est mon histoire.»

Cette tension est au coeur du film Moonlight –en salles depuis ce mercredi 1er février–, qui raconte en trois parties –enfance, adolescence et début de l'âge adulte– la vie d'un jeune gay dans un ghetto noir de Miami. La plupart des personnages centraux –le garçon efféminé tyrannisé par ses camarades (Chiron), le dealer de drogue généreux (Juan), la mère droguée qui maltraite son fils (Paula)– pourraient être de mauvaises caricatures dans un énième film sur la violence des ghettos américains. Mais le film, personnel et intime – Jenkins a qualifié le processus de «thérapie ambulante»– évite complètement ces écueils en présentant des personnages complexes et émotionnellement intenses.


Dans un podcast, le critique cinéma du New York Times, A.O. Scott, résume ainsi le caractère unique du film:

«Vous pourriez dire "j'ai déjà vu ces gens dans un autre film" mais en fait non, vous n'avez jamais vu ces gens... avec leur humanité mise ainsi en avant, leur beauté, ainsi que leur souffrance et  leurs échecs mis en lumière avec autant de clarté et de générosité.»

Une double inspiration

Moonlight, qui a récemment remporté le Golden Globes du meilleur film dramatique, a également été nommé dans huit catégories aux Oscars, dont meilleur film, meilleur réalisateur et deux meilleurs seconds rôles.

Naomie Harris, l'actrice qui joue Paula, la mère de Chiron, s'était promis de ne jamais jouer une droguée au crack, car elle trouve ce personnage sur-représenté dans les films et à la télé. Mais elle a été convaincue par le regard de Jenkins sur le rôle de la mère:

«Je me suis dit, "pour la première fois, voici quelqu'un qui a vraiment intérêt à faire en sorte qu'elle ne soit pas un stéréotype, qu'elle soit pleine d'humanité".»

Son personnage est, en effet, inspiré à la fois par la mère de Barry Jenkins et par celle de Tarrell Alvin McCraney, l'auteur de la pièce autobiographique In Moonlight, Black Boys Look Blue, dont est inspiré le scénario du film. Tous les deux ont grandi à Liberty City, un quartier pauvre de Miami, ravagé par la drogue dans les années 1980 et 1990. McCraney est gay, mais le réalisateur, Barry Jenkins, qui a 37 ans, est hétérosexuel. Lorsqu'un ami commun a envoyé la pièce de McCraney à Jenkins, ils se sont rendu compte que leurs histoires avaient beaucoup en commun.

«Les gens demandent toujours: "C'est comment en tant qu'hétéro de faire un film sur un personnage homo?" Ça ne pose pas problème. Par contre, c'est comment de faire un film sur une mère accro au crack? Ça, c'était terrifiant», explique Jenkins à Slate.com. 

Terrifiant parce qu'il fallait raconter leur histoire, celle de jeunes noirs pauvres élevés sans pères par des mères droguées, sans tomber dans la caricature. 

«Je savais que ce ne serait pas ce type de film»

Dans Moonlight, Jenkins, filme son ancien quartier, pauvre et violent, de manière lyrique et poétique, avec des couleurs pastel, la lumière tropicale de Floride, et une bande son qui va du hip-hop à la musique classique. Parmi ses inspirations cinématographiques, il cite souvent Claire Denis et Wong Kar-wai. Il y a dans Moonlight une sensualité inhabituelle pour un film qui évoque la drogue et la violence des cités, avec deux scènes centrales du film qui se passent à la plage: une leçon de natation et un baiser entre deux jeunes hommes.

Le film s'ouvre pourtant sur une scène typique du film sur les ghettos: un deal de drogue. Juan, le dealer, a les attributs habituels du personnage, les tics nerveux, les bijoux, la façon de fumer.

«Il y a un genre de film qui ouvre de cette façon, et au bout du compte, je savais que ce ne serait pas ce type de film», explique Jenkins dans une vidéo du New York Times.

En effet, jamais on imaginerait que plus tard, on verrait Juan apprendre à nager et parler d'homophobie au jeune Chiron, qu'il a pris sous son aile. 

«Je n'avais jamais vu un homme noir faire la cuisine pour un autre homme dans un film»

Pour le journaliste du New Yorker, Hilton Als, «Jenkins évite ce que j'appelle l'hyperbole nègre –les clichés lourdingues souvent utilisés pour représenter la vie noire américaine.»

La leçon de natation, une des plus belles scènes du film, ressemble à un baptême, avec la caméra à moitié sous l'eau et un morceau de violon composé par Nicholas Britell. Le dealer qui fait figure de père est inspiré de l'histoire personnelle de McCraney, dont un des souvenirs d'enfance préférés est lorsque le petit-ami de sa mère, un dealer, lui a appris à faire du vélo.

C'est peut être la dernière partie du film, lorsque Chiron a une vingtaine d'années, qui est la plus étonnante par rapport aux représentations habituelles des hommes afro-américains.

Chiron a fait de la prison, il est devenu extrêmement musclé et imposant et ressemble désormais à Juan, le dealer. Mais alors qu'il s'apprête à revoir un amour de jeunesse une dizaine d'années plus tard, il fait preuve d'une vulnérabilité extrême malgré une apparence d'hyper-masculinité. Son ami, Kevin, a aussi fait de la prison, mais il est maintenant cuisinier dans un restaurant. La tension érotique entre les deux est très forte. Pendant plusieurs minutes, Chiron attend que Kevin finisse de lui préparer un plat, alors que le juke box joue une ballade romantique des années 1960.

Dans une interview avec Jezebel, Jenkins explique qu'en tant que réalisateur afro-américain, et un peu malgré lui, il avait dû accepter une certaine responsabilité par rapport à la représentation des Noirs à l'écran. Une des choses les plus importantes pour lui était de montrer un certain romantisme entre deux hommes afro-américains issus d'un quartier pauvre:

«Je n'avais jamais vu un homme noir faire la cuisine pour un autre homme dans un film. Et je me suis dit: "Putain, pourquoi j'avais jamais vu ça?"».

En même temps, il faut préciser que le but de Jenkins n'était pas de faire passer un message politique, et parler de Moonlight, un film sans acteur blanc, comme une victoire du mouvement OscarsSoWhite ou du combat pour la diversité serait terriblement réducteur. 

Claire Levenson
Claire Levenson (136 articles)
Journaliste
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