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Tim O’Brien, l’homme qui avait osé écrire la pire offense faite à Trump

Elise Costa, mis à jour le 22.02.2017 à 18 h 40

C’est un fait, l’ère de la post-vérité est annoncée –ou dénoncée– par les médias du monde entier. «Faits alternatifs», vérités jugées peu crédibles, négationnisme latent: il ne s’agit plus de «voir pour croire», mais de «croire pour voir». Un phénomène qui fait frissonner l’échine mais qui, à l’instar de la poupée Chucky, peut s’avérer hilarant.

Josh Edelson / AFP

Josh Edelson / AFP

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Timothy L. O’Brien est un journaliste tout-à-fait sérieux. Il a fait ses classes au Wall Street Journal avant de travailler pour le New York Times. Il a couvert la crise financière de 2008, écrit sur la cybercriminalité et la guerre du Vietnam. O’Brien est bon reporter. En 2009, il a bien failli remporter un prix Pulitzer. Et comme tous les bons reporters, il cherche la petite bête.

Ici, la petite bête se nomme Donald Trump. En 2004, O’Brien décide de suivre l’homme d’affaires qui deviendra par la suite star de la téléréalité, puis président des États-Unis –excepté qu’à l’époque, personne ne l’attend sur ce terrain-là– et interroge ses amis, ses partenaires, et surtout: Trump himself. Sa personnalité et son absence complète de filtre en font un sujet idéal. O’Brien s’assoit sur son canapé, sur les sièges de sa Ferrari puis sur ceux de son jet privé pour écouter tout ce qu’il a à dire. En octobre 2005, son livre TrumpNation: The Art of being the Donald, sort en librairie. À ce moment-là, Donald commence à avoir les ganglions qui gonflent. Sur les plateaux télé, il n’hésite pas à qualifier O’Brien de «demeuré». Des années après, sur Twitter, il clamera encore que le journaliste est «très très malhonnête».

Crime de lèse-majesté

O’Brien a-t-il caché des micro, s’est-il livré à des hypothèses tordues, ou a-t-il roulé sur le petit chien de Melania? Non. Il a fait bien pire. Il a découvert que Donald Trump n’était pas billionnaire, comme il le prétendait, mais simplement millionnaire.

Alors Donald Trump lui intente un procès pour diffamation. Il réclame 5 milliards de dollars de dommages et intérêts. Dans sa déposition, il affirme qu’O’Brien a reconnu la valeur du nom «Trump» comme étant «plus importante que Coca-Cola ou Pepsi». Sauf que cette déclaration issue d’un article de «Business Week» n’a pas été prononcée par le journaliste. Elle a été faite par Trump lui-même.

L’homme estime sa fortune quelque part entre 1,7 et 9,5 milliards de dollars. Pour vérifier ses dires, O’Brien a cherché à voir ses déclarations fiscales. Il a interviewé ses proches collaborateurs. Il a rencontré plusieurs personnes qui avaient le nez dans les comptes de Trump –et qui ont souhaité être anonymes. Tous ont déclaré que la fortune du magnat de l’immobilier se situait entre 150 et 250 millions de dollars. La réaction de Trump en apprenant la nouvelle n’a quant à elle pas de prix:

«Allez-y, allez parler avec ces mecs mariés à des femmes au foyer de 200 kilos. Ce sont des jaloux. Ceux qui me connaissent vraiment savent que je suis un grand entrepreneur.»

Pour le héros du livre, les sources anonymes prouvent l’intention de nuire de l’auteur. Pour l’auteur, la riposte judiciaire du héros prouve son côté tyrannique, expliquant par là que ses sources ont voulu rester anonymes.

La valeur de mon patrimoine fluctue selon les marchés, mes comportements, et mon humeur

Menaces

Trump perd son procès. En première instance, puis en appel. Le dossier d’O’Brien était peut-être béton, mais sa meilleure défense fut son propre accusateur. À la question: «Dans vos déclarations publiques, avez-vous toujours été complètement honnête quant à la valeur de votre patrimoine?», Trump répondit:

«La valeur de mon patrimoine fluctue selon les marchés, mes comportements, et mon humeur. (…) Oui, même mon humeur, selon la situation internationale, et ça peut changer rapidement d’un jour sur l’autre. Il y a le 11-Septembre, et là vous ne vous sentez pas en grande forme, par rapport à vous-même, par rapport au monde, par rapport à New York. Et puis un an plus tard, même quelques mois plus tard, la ville a repris du poil de la bête et votre humeur a changé. Donc ouais, mes propres émotions ont une influence sur l’état de mes finances.»

O’Brien raconte qu’un jour, après avoir écrit un papier sur la faillite du casino Trump, le futur président des États-Unis lui téléphone. Il veut rappeler à O’Brien qu’il a tenté «de lui extorquer» un exemplaire autographié de l’un de ses livres, Comment devenir riche, pour l’offrir à sa mère. Quand O’Brien lui répond que ça lui semble peu probable, étant donné que sa mère est décédée depuis presque dix ans, Trump l’invite à venir jouer au golf avec lui sur un de ses terrains à Westchester.

Et si Trump était, au bout du compte, un être sensible? Un homme ayant besoin d’amour? Et si c’était pour cette raison que les citoyens américains s’étaient reconnus en lui?

«Vous pouvez leur faire faire ce que vous voulez!»

Dans The Psychopath Test, l’écrivain Jon Ronson rencontre en prison Emmanuel «Toto» Constant. Toto fut le chef du FRAPH, un escadron de la mort sous le régime militaire haïtien. Ronson cherche alors à savoir si le tortionnaire est un psychopathe au sens clinique du terme. Quand Toto lui avoue qu’il veut que les gens l’aiment, Ronson est surpris. «Je veux que les gens me voient comme un gentleman. Je veux qu’ils m’aiment. Quand les gens ne m’aiment pas, cela me fait du mal.» 

Qui aurait cru que l’opinion des autres puisse avoir une once d’importance pour un bourreau? «Est-ce que ce n’est pas une faiblesse, se risque à lui demander Ronson, votre besoin désespéré d’être aimé par les autres?» C’est alors que Toto se met à rire: «Ah non! Ce n’est pas du tout une faiblesse! Je vais vous dire pourquoi. Si les gens vous aiment, vous pouvez les manipuler, vous pouvez leur faire faire ce que vous voulez!» «Quand vous dites que ça vous fait du mal, ça ne vous blesse pas, comprend Ronson, ça fait du mal à votre statut.» Et Toto le fou de répondre: «Oui, exactement!»

Elise Costa
Elise Costa (93 articles)
Journaliste
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