Culture

Le plaisir néo-classique de «La La Land»

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 26.01.2017 à 15 h 03

La comédie musicale de Damien Chazelle trouve la manière de rendre hommage aux modèles de jadis sans reconduire les idéaux optimistes d’une Amérique qui a depuis bien changé.

© SND

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Avouons avoir trouvé pénible l’injonction d’admirer répandue urbi et orbi par une promotion agressive. Pour être en revanche aussitôt conquis par la séquence d’ouverture de La La Land.

Cette déclaration d’amour au genre venge d’emblée du jour sombre où le nullissime Chicago version Rob Marshall usurpa le titre de modèle de la comédie musicale hollywoodienne. Un plan séquence, des gens qui dansent vraiment, un sens de l’espace et des corps, un geste de cinéaste à la gloire de ce à quoi il va se confronter, coup de chapeau immédiat à Busby Berkeley et à Bob Fosse. De quoi accepter d’oublier la post-synchro médiocre, question hélas balayée par 30 ans de civilisation du clip. OK, let’s go for it.

 

Un film qui cherche

La La Land est bien une réussite dans la réhabilitation de la comédie musicale hollywoodienne. Et ce n’est pas parce qu’à peu près tout le monde l’a dit et écrit qu’on s’astreindra à prétendre le contraire.

Ryan Gosling en pianiste de jazz obsessionnel est plus que convaincant, Emma Stone en provinciale rêvant de devenir star est mieux que ça. Leur idylle dans les décors enchantés d’un Los Angeles voué au show-bizness traversera les projections mentales, sensuelles et souriantes de Fred Astaire, de Gene Kelly, de Vincente Minnelli et de West Side Story sans jamais démériter de ses modèles. 

Et la construction du récit comme le choix des musiques parcourt en dansant le fil instable tendu entre citations de tous les grands classiques et déplacement des poncifs du genre, juste ce qu’il faut pour garder une tension et une fraicheur, jamais trop loin pour ne perdre personne en chemin.

Le film de Damien Chazelle fait donc plaisir à voir. Que fait-il d’autre? Il cherche. Et c’est ce qui en fait l’intérêt, par-delà les jouissances immédiates des citations, des échos, des jeux chromatiques, des associations harmoniques –dont un bel héritage Jacques Demy côté couleurs, Michel Legrand côté phrases musicales.

Il cherche un chemin heureux qui revendiquerait un point de départ assumé, revendiqué, avec un certain état des arts populaires –le cinéma, le jazz– et un état du monde contemporain. Un monde plus cynique, mais surtout plus fragmenté.

Rusé ou subtil

Ce chemin, le film ne le trouvera pas. Et c’est ce qui devient le ressort de son intrigue sentimentale. La manière dont Chazelle en prend acte avec lucidité mais sans affliger son public pourra être jugée rusée ou subtile.

Elle relève en tout cas de la profession de foi en un possible néo-classicisme hollywoodien, un second degré qui ne méprise pas le premier ni ne s’y laisse enfermer. Où est-ce, La La Land? Nulle part, comme son nom le dit bien, et on se tromperait en ne prêtant pas attention à ce titre lui aussi à double détente.

On se tromperait en ne prêtant pas attention à ce titre lui aussi à double détente

 

Les composants des fééries d’autrefois peuvent être retrouvés et réutilisés avec goût et amusement, quelque chose a changé dont malgré tout le film prend acte. Les studios de la Warner recèlent toujours leur réserve d’artifices, que peut compléter la projection d’un million d’étoiles dans le planétarium de La Fureur de vivre, mais désormais il faut être ceci ou cela, être ici ou là.

En refusant de choisir tout en l’affirmant pour ses personnages, Chazelle écume une question en ayant l’air d’en aborder une autre. Il semble poser la question de l’adaptation à la réalité actuelle, question à la fois banale et mal posée : le jazz ne s’est pas arrêté au be-bop, pas plus que le cinéma ne s’est arrêté à l’âge d’or de Hollywood. Mais il aborde en fait la question du rôle de l’art, qui se cristallise simplement (de manière simpliste) en question du happy end: art pour réjouir ou pour troubler, pour conforter ou pour déranger?

Sa réponse habile joue sur les deux tableaux. Le ciel n’est plus la limite, le bonheur n’attend pas «quelque part au-delà de l’arc en ciel». Il est possible de réussir mais l’avenir n’est plus infini, ni l’existence un conte de fées. C’est très clairement ce que raconte le film. Il n’est pas sûr que c’est ce qu’aient envie d’entendre ses spectateurs. Toute sa ruse est de leur en laisser la possibilité.

La La Land

de Damien Chazelle, avec Emma Stone, Ryan Gosling.

Durée: 2h08. Sortie le 25 janvier

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