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Shia LaBeouf a ouvert une fenêtre sur le meilleur et le pire de l'Amérique

Vincent Manilève, mis à jour le 10.02.2017 à 17 h 19

Le projet artistique «He will not divide us», porté notamment par l'acteur Shia LaBeouf, devait permettre de lutter contre la politique de Donald Trump. Certaines personnes en ont décidé autrement.

Impression écran du live du projet «He will not divide us».

Impression écran du live du projet «He will not divide us».

Mise à jour du 10 février 2017: Moins d'un mois après son lancement, le projet a été arrêté par le Museum of the Moving Image, qui a invoqué des situations violentes trop nombreuses et difficile à gérer comme raison principale de son choix.

Les voisins du Museum of Moving Image, dans le Queens à New York, risquent de connaître quatre années particulières. Non pas à cause de Donald Trump, mais d'un projet lancé ce 20 janvier par l'acteur Shia LaBoeuf et ses camarades de The Campaign Book, Nastja Säde Rönkkö et Luke Turner. Les trois compères ont installé pour les quatre années à venir une webcam chargée de filmer 24 heures sur 24 et de retransmettre les allées et venues des gens, invités à venir crier ou chanter «He will not divide us», «Il ne nous divisera pas». Une référence directe à Donald Trump, qui a déposé le même jour ses valises à la Maison-Blanche.

La performance ne devrait pas manquer de rebondissements. Shia LaBeouf a ainsi été arrêté dans la nuit du 25 au 26 janvier, en direct devant la webcam. Le comédien s'en était pris physiquement à un jeune homme de 25 ans, d'après les premières conclusions de la police, rapportées par le site de la chaîne NBC New York. Pour les partisans de LaBeouf, la police a arrêté le messager de la paix et de l'amour plutôt que celui de la haine. Pour les trolls, l'acteur a agressé un citoyen qui ne faisait qu'exprimer son opinion.

Le jour du lancement, l'acteur avait déjà fait parler en réunissant une foule importante et en affrontant un suprémaciste à l'aide d'un chant inflexible et frontal.

Mais une fois les médias et les stars parties, la caméra est évidemment restée, livrée à elle-même et au monde entier. Des anonymes ont alors défilé tout au long du jour et de la nuit pour parler au monde. La plupart du temps pour diffuser un message de paix, mais pas seulement.

«Les Juifs sont le problème»

Dans la nuit du 24 au 25 janvier, après le passage d'un monsieur moustachu venu montrer ses tétons, et d'un autre déguisé en héros du film Drive, quatre jeunes  hommes débarquent et commencent à parler à la caméra. Jackie-4chan, Jesusbro, Kim Jung Anon, et John the Baptist (c'est comme ça qu'ils se font appeler) ont alors commencé à parler de tout et n'importe quoi, de la vie, de Trump, de leur amitié... Jackie-4chan fera même un câlin à la webcam.

Mais en réalité, derrière les déclarations d'amour, la conversation dérape vite et sombre dans l'antisémitisme, le racisme et l'homophobie. Les quatre anonymes sont en réalité en train de relever des défis envoyés en direct par le forum /pol/, l'une des pages de discussion du site 4chan, site réputé pour héberger les aspects les plus sombres d'internet et dont ils se revendiquent eux-mêmes. Par ailleurs, sur le site Buzzfeed, Ryan Broderick a expliqué que certains membres de l'alt-right américaine s'organisent en ligne pour troller le projet de LaBeouf et que certains vont même jusqu'à tenter de collecter le plus d'informations possible sur les manifestants anti-Trump.

Logique donc de voir Jackie-4chan jouer la chanson Shadilay, symbole de l'alt-right puisqu'elle a été crée en 1986 par le groupe P.E.P.E., comme le nom de la grenouille que tout le monde connaît aujourd'hui. Logique également de voir Jesusbro commencer à se plaindre des «commies», qui viendront bientôt «prendre nos moyens de production», ou que la discussion tourne autour du djihad. «Les Juifs sont le problème, crie un peu plus tard Kim Jung Anon. Faites attention au nez, sauver votre patrimoine génétique.»

(Impression écran du live He will not divide us)

Entre deux tutos sur la masturbation, les jeunes hommes sont amenés à donner leur avis sur CNN et Buzzfeed, qui ont récemment été critiqués pour avoir publié un rapport douteux sur un chantage de la Russie à l'égard de Trump «Le journalisme est important. Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités [une référence à la trilogie Spiderman]. Nous vivons dans une société post-factuelle, mais c'est plus compliqué que de dire juste que la droite est méchante, ce n'est pas les bons d'un côté et les méchants de l'autre. [...] Nique CNN, nique Buzzfeed.»

Sous le regard d'une voiture de police, ils continuent à chanter, conseillent aux Français de voter Marine Le Pen pour sauver leur pays, et discutent avec une femme portant un pin's Pepe et venue leur apporter le petit-déjeuner. À une voisine curieuse qui leur demande s'ils sont venus chanter «He will not divide us», ils répondent: «On préfère avoir... une conversation.»

«Un portail vers la quatrième dimension»

Puis, alors que le soleil a commencé à éclairer la petite scène, d'autres New-Yorkais ont commencé à s'approcher de la caméra. L'équipe de 4chan a dû alors laisser la place à un personnage de plus en plus connus par les internautes qui suivent le projet, PaperboyPrince. Avec ses cheveux verts, son tambourin et un collier Gameboy, il en profite pour vendre son profil Instagram, vanter ses talents, et marteler pendant des heures et des heures le mantra du projet: «Nous devons parler de paix, d'amour, vous pouvez quitter les ténèbres pour rejoindre la lumière.» «Il est temps de croire en vous.»

Également présente, une jeune femme nommée Elisa se met à chanter «True Colors» de Cyndi Lauper, avant d'inviter les gens à quitter leur téléphone et à sortir pour respirer l'air et admirer les arbres. «Repose en paix le patriarcat», lance-t-elle avant d'expliquer à un habitant du quartier que la caméra «est un portail vers la quatrième dimension!».

Puis, au milieu des curieux, l'improbable se produit: un jeune homme proche de la bande de Jackie-4chan, déjà venu pendant la nuit, revient déguisé en Naruto, héros de manga légendaire. Il profite alors de chaque recoin d'image disponible pour troller les deux manifestants en imitant les signes d'incantation de son héros, offrant une scène d'une incongruité rare.


Un peu plus tard, Shia LaBeouf est revenu pour chanter en boucle pendant de longues minutes son slogan avant de laisser sa place à d'autres, dont le nombre varie d'un moment à l'autre de la journée. Ils restent quelques minutes, quelques heures, discutent du chemin pris par leur pays, saluent leur mère qui les regarde peut-être, partagent leurs donuts, répondent à quelques journalistes, et chantent, encore et encore. 


Mais à nouveau, les trolls surgissent pour mettre à mal le message véhiculé par les anti-Trump. PaperboyPrince décide de montrer à la caméra un papier qu'on vient de lui tendre et sur lequel est censé être marqué «He will not divide us» en différente langues. Si certaines traductions sont correctes, parce que plus reconnaissables grâce à l'alphabet latin moderne, d'autres sont en réalité des reprises en russe du slogan de Donald Trump, «Make America Great Again», d'un détournement en japonais «Make Anime Great Again» ou des insultes conseillant d'aller «baiser des chèvres» en arabe. Sur internet, les trolls se sont régalés. Dans la rue, les manifestants ont chanté encore un peu plus fort. 

(Impression écran du live He will not divide us)

Deux jeunes garçons blancs sont également venus pour diffuser la chanson Shadilay et des images de Pepe la grenouille au milieu d'une foule forcément hostile. Des adolescents noirs, bien décidés à ne pas se laisser faire, ont mis fin à la confrontation grâce à une danse improbable avec l'un des trolls et un débat philosophique autour de ce qui est drôle et de ce qui ne l'est pas. Face aux chants, les deux adolescents finiront par repartir.

(Impression écran du live He will not divide us)

Crier plus fort que l'autre

Mais qui nous dit que toutes les conversations resteront toujours aussi «cordiales»? Si la caméra tourne vraiment pendant les quatre années à venir, il n'est pas impossible qu'un dérapage survienne et que ces joutes vocales et visuelles se transforment un jour en affrontements physiques violents. Rien que la nuit dernière, «Naruto» est revenu pour chanter «He will nut inside us», «Il va nous éjaculer dedans», ce qui a particulièrement énervé un autre manifestant. 


C'est avec ce genre d'instants qu'on réalise que cette webcam n'a rien à voir avec les autres caméras dispatchées dans le monde: elle offre un regard brut et sans filtre sur la composition actuelle de la société américaine. Face caméra, sous nos yeux, s'entrechoquent la diversité d'opinions et de visages de ce pays plongé dans l'incertitude la plus complète. Le but est de monopoliser la conversation ou de perturber celle de ses adversaires, d'ignorer l'autre ou de lui faire un câlin, de crier le plus fort possible ou de glisser des messages cachés. On a rarement vu une matérialisation aussi saisissante du fossé qui s'est creusé entre ces deux Amériques, en direct sur internet, et du dialogue de sourds qui s'est instauré. Voici l'Amérique de 2017.

Vincent Manilève
Vincent Manilève (316 articles)
Journaliste
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