Culture

Comment une génération d’ados sont devenus les gourous de la pop culture

Raphaëlle Elkrief, mis à jour le 27.01.2017 à 14 h 12

Pourquoi vous êtes fan d’une fille de 12 ans.

Millie Bobby Brown (et Noah Schnapp, Gaten Matarazzo, Finn Wolfhard et Caleb McLaughlin) aux Golden Globe Awards au Beverly Hilton Hotel, le 8 janvier 2017 | Jonathan Leibson / AFP

Millie Bobby Brown (et Noah Schnapp, Gaten Matarazzo, Finn Wolfhard et Caleb McLaughlin) aux Golden Globe Awards au Beverly Hilton Hotel, le 8 janvier 2017 | Jonathan Leibson / AFP

Aux États-Unis, pour mesurer la popularité d’une célébrité, vous pouvez soit mater le classement du Time, soit regarder du côté des costumes d’Halloween les plus portés de l’année. Et le gros carton 2016, c’est Eleven de Stranger Things – qui vole la vedette au déjà regretté costume Call me Caitlyn (Jenner) de 2015. Depuis la diffusion de la série fantastique des frères Duffer sur Netflix en juillet dernier, la mystérieuse fillette au crâne rasé incarnée par Millie Bobby Brown est la nouvelle obsession d'Hollywood.

À 12 ans et 1,47 m de haut, on a vu la jeune actrice britannique faire la couv’ des magazines Dazed ou Interview, rapper chez Jimmy Fallon, chauffer la salle aux Emmy’s ou se balader chez Vuitton avec un Nicolas Ghesquière ravi de faire du baby-sitting. Il aura fallu à peine quelques semaines à ce bon petit soldat de la pop culture pour se transformer en objet de culte sur le Net. Sans trop pouvoir expliquer pourquoi, on a commencé à voir des grands machins de 35 ans dire tout le bien qu’ils pensent d’Eleven, le personnage, mais aussi  de celle qui l’incarne à l’écran. Une fascination premier degré qui rappelle celle que l’on a pu avoir pour la danseuse Maddie Ziegler, consacrée dans le clip Chandelier de Sia (qui est d’ailleurs la BFF de Millie, mais à cet âge, on se dit que ça peut changer). Ou encore les gamins Smith, avec leur facilité à incarner le gender-fluid. Car, pour la première fois, on n’a pas regardé ces mioches avec une condescendance à la Jacques Martin (les enfants sont formidables). Mais avec une pointe d’envie. Alors qu’on avait l’habitude de vouloir les laisser dans un coin de l’appart’ quand ils sont de notre famille (ou de l’open-space quand arrive la période des stages de troisième), voilà qu’on s’est mis à vouloir s’identifier à toute cette jeunesse. Stylist décrypte comment on en est arrivé là.

 

#BFF 

Une photo publiée par Millie Bobby Brown (@milliebobby_brown) le

 

Fantasme du spectacle universel

Pour se hisser à la troisième place des séries originales les plus regardées sur Netflix, le show peut dire merci à son casting de jeunes acteurs. Si Millie Bobby Brown peut aujourd’hui rêver, comme elle le dit, d’être au casting de The Walking Dead ou de Stars Wars 8, c’est qu’outre des performances d’Actors Studio à faire pâlir De Niro (genre accepter de se raser la tête pour un rôle en assurant que c’est «le meilleur choix de sa carrière»), elle a bien compris que les enfants étaient la nouvelle pépite d’Hollywood. Attention, pas n’importe quel marmot prépubère type Disney Productions.

«Vu le coût exorbitant des films, les majors doivent attirer un public le plus large possible, commente Nathalie Dupont, spécialiste du cinéma américain. On est donc passé des enfants Disney, qui faisaient leur âge, à des gamins qui font face à des situations d’adulte. Comme ça, on fait venir à la fois les fameux 12-24 ans (le public qui va le plus au cinéma) et les plus vieux.»

«C’est le cinéma italien des années 1940 qui a commencé à filmer l’enfant comme un personnage et non plus seulement comme une marionnette mignonne, explique Roland Carrée, docteur en cinéma. Récemment, et particulièrement à Hollywood, l’enfant est devenu une sorte d’adulte miniature, dans des scénarios où l’on ne sait d’ailleurs plus vraiment qui est enfant et qui est adulte.» En créant ces adultes miniatures, capables de gérer aussi bien leur performance que leur promo, Hollywood se rapproche peu à peu du fantasme du spectacle universel: une audience dans laquelle l’âge n’a plus d’importance. «Nous sommes dans une société intergénérationnelle où la distinction par l’âge perd de sa puissance, explique Éric Hélias, président de l’agence de communication Buy Ideas. Aujourd’hui, les parents et les enfants ont des activités et des loisirs de plus en plus similaires, ils s’influencent mutuellement. Idem avec la consommation: désormais tous les âges peuvent se mettre d’accord sur des marques de consommation commune.»

Quitte à ôter aux plus jeunes une certaine naïveté propre à l’enfance. La preuve avec Noah Schnapp, 12 ans (a.k.a. Will, le petit disparu de Stranger Things), qui a dû se fendre d’une longue lettre visant à clarifier «les rumeurs sur l’homosexualité de son personnage», digne d’une tribune de la meilleure asso LGBT. Extrait: «Être sensible, ou solitaire, ou un ado qui aime la photo, ou une fille avec des cheveux rouges et de grosses lunettes fait-il de vous un gay?» Bam.

Parole d'évangile

Quand Donald Trump a été élu, vous avez passé la journée à bouder dans votre coin, en écoutant vos collègues y aller de leurs analyses bêtifiantes. Puis vous êtes rentrée chez vous vous préparer un risotto. Willow Smith (16 ans), elle, a écrit «November 9th», dans lequel elle chante: «Ne crois pas que ton humanité est ta faiblesse.» Vous avez honte de votre manque d’engagement? On vous rappelle qu’il y a quelques mois, elle manifestait pour la défense d’un territoire sioux, pendant que son grand frère cherchait à inventer la bouteille d’eau du futur (appelée JUST Water, une bouteille complètement biodégradable). Et ce ne sont pas les seuls enfants à défendre des principes moraux abandonnés depuis longtemps par les adultes.

Parmi les dernières vidéos virales d’internet, on a vu en septembre une petite fille en larmes qui expliquait pourquoi il ne faut pas manger des animaux. Un mois plus tard, une petite fille de 8 ans agacée par le marketing genré était visionnée plus d’un million de fois sur Facebook. «Pendant longtemps, l’enfant était l’infans, celui qui ne parle pas, rappelle le philosophe Salim Mokaddem. Pire, jusque dans les années 1960, les médecins ne jugeaient pas utile de les anesthésier dans certaines procédures car, comme ils ne disaient rien, on les pensait dénués de conscience.»

Une réalité pas si ancienne qui tranche avec tout ce qui est fait aujourd’hui pour leur donner la parole, des conseils municipaux pour enfants aux organisations internationales qui leur décernent des micro-prix Nobel (et on ne vous parle même pas de «The Voice Kids»). Et si aujourd’hui on les écoute, c’est qu’ils sont les seuls capables de se faire entendre face à la cacophonie des adultes. Preuve en est une vidéo filmée mi-novembre à New York, lors d’une manifestation anti-Trump, quand une petite fille a fait taire tout le monde en hurlant: «Je suis une femme, je suis métisse, je suis une enfant et je ne peux pas voter, mais cela ne m'empêchera pas d'être entendue.» Un slogan repris par toutes les grandes personnes sur place, ravies de trouver une punchline efficace. «La parole de l’enfant plaît autant qu’elle dérange car c’est une parole de vérité, martèle Salim Mokaddem. Contrairement à celle des adultes, c’est une parole qui subit moins la pression sociale, qui a moins appris à se contenir.»

La génération fantasmée

Puisque l’on s’est mis à les écouter, voilà qu’on a commencé à supposer qu’il y avait moyen de se sortir du bourbier dans lequel on se trouve (a.k.a., la vie), grâce à eux. «De la vision d’un enfant, on est passé à celle du futur adulte, confirme Julie Delalande, anthropologue de l’enfance. On s’est donc attelé à les élever dans l’idée d’éduquer la société en devenir.» Et à leur déléguer tout ce qu’on ne se sent pas foutu de faire aujourd’hui. La preuve, dans le classement du Time des ados les plus influents, on retrouve cette année Gaten Matarazzo (14 ans) de Stranger Things, connu pour sa lutte contre une maladie génétique qui affecte la croissance au niveau du visage, ou encore le jeune transgenre Gavin Grimm (17 ans) qui a porté plainte contre son lycée qui refusait de lui laisser utiliser les toilettes pour hommes. «Juste après la Seconde Guerre mondiale, il y a eu un mouvement en Europe (incarné en France par le pédagogue Célestin Freinet) qui préconisait d’éduquer les enfants pour qu’il n’y ait plus jamais de guerre. C’est un mouvement qui revient beaucoup aujourd’hui», rappelle Salim Mokaddem.

D’autant que cette génération d’ado apparaît comme la plus progressiste jamais portée. Exemple le plus récent: la carte simulant le résultat de l’élection américaine si les millennials avaient été les seuls à voter: 473 grands électeurs pour Hillary versus 32 pour Trump, alors que les jeunes Américains des années 90 votaient républicain.

«Cette jeunesse, née entre 1983 et 2016 va peser démographiquement très lourd et préfigure l’Amérique des années 2030, confirme le journaliste Christophe Deroubaix, qui a publié en septembre L’Amérique qui vient (éd. de l’Atelier). C’est la première génération mixte, qui coche la case “autre” dans les statistiques ethniques. La première génération aussi éduquée. Qui a été ado pendant les années Obama et qui est plus ouverte que la génération précédente.»

Les enquêtes d’opinion le confirment. Selon un sondage Statista, 50% des jeunes pensent que le changement climatique est réel (contre 37 % des seniors). Idem pour les questions de société. Selon une étude publiée par le groupe J. Walter Thompson Innovation, en mars dernier, seuls 48% des 13-20 ans interrogés se décrivent comme hétérosexuels (contre 65 % des 21-34 ans) et 70 % d’entre eux considèrent qu’il faudrait des toilettes neutres. Une ouverture incarnée justement par ces teen stars qui nous obsèdent, d’Amandla Stenberg (Hunger Games) qui se dit ouvertement bi dans le Teen Vogue à Jaden Smith habillé en jupe pour Vogue Corée quand il n’est pas la nouvelle égérie femme de Vuitton. Vous aussi vous vous sentez pleine de confiance pour l’avenir? Mollo.

«On l’a bien vu avec la dernière élection : ces jeunes ne se reconnaissent plus dans les partis traditionnels, rappelle Christophe Deroubaix. Sans traduction politique concrète, ils peuvent bien rester progressistes dans leur coin, les choses ne changeront pas.»

C’est d’ailleurs peut-être pour ça que nous sommes si attachés à ces gosses. À fantasmer sur eux parce qu’on pense qu’ils vont changer le monde. Avant de réaliser, dans quinze ans, que malheureusement, ils ne feront pas bien mieux que nous.

 

Raphaëlle Elkrief
Raphaëlle Elkrief (23 articles)
Journaliste chez Stylist.
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