Culture

Comment les programmes façonnent l'image d'une France rêvée

François-Luc Doyez, mis à jour le 26.11.2009 à 16 h 13

Du JT de Pernaut aux émissions de coaching...

Tout ce ramdam autour du débat sur l'identité nationale était-il bien nécessaire? Ouvrir un site, monopoliser les pages débats des quotidiens, multiplier les réunions, etc,? Et si, finalement, il avait suffi d'allumer la télévision pour trouver cette bonne vieille identité française chère à Eric Besson?

Fort probable, à commencer par zapper sur TF1. Qui a toujours été «la première chaîne sur le créneau de l'identité française, glisse Virginie Spies, maître de conférences à l'université d'Avignon, et auteur de semiologie-television.com. Dans le choix des reportages dans les journaux télévisés, il y a une certaine idée de la France. Mais avec une vraie présence des régions, presque autant que de la nation, surtout dans le JT de Jean-Pierre Pernaut».

«Il y a presque une exaltation de la terre qui ne trompe pas», rajoutent Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts, auteurs de «La bonne soupe», une analyse du JT de 13h de TF1. Ces régionalismes ne sont qu'une accumulation de petits nationalismes. Mais au départ, c'est une vision marketing, plus que politique: le journal s'adresse à son public: les personnes qui rentrent déjeuner chez elles, essentiellement en régions, plus qu'en Ile de France». Pour les deux journalistes de Libération, «cette information de proximité, en montrant des témoignages ou des phénomènes locaux, pour illustrer des événements plus globaux, s'est étendu au 20 h».

Esprit de clocher

France 3 pratique cette méthode depuis 23 ans avec le «19-20» et ses 22 décrochages régionaux qui sentent bon la campagne. La recette fonctionne toujours, avec 5 millions de téléspectateurs, comme le 9 novembre dernier.

 Cette mise en avant des régions existe aussi en dehors des cases infos. Ainsi, si chaque chaîne ou presque a son émission de "dating" («Tournez manèges», «Next», «12 cœurs»,...), c'est la version rurale du genre qui rencontre le plus grand succès. «L'amour est dans le pré» (M6), qui essaie de rompre le célibat d'agriculteurs depuis trois ans, attire encore près de cinq millions de téléspectateurs.

Pour ses programmes de nuits, TF1 a elle aussi fait depuis longtemps le choix de la ruralité, avec Très chasse, Très pêche, Histoire naturelle. «Intervilles», le jeu le plus ancien de la télévision française (avec «Des chiffres et des lettres») repose aussi sur la France des régions et «l'esprit de clocher».

 La dernière réussite de M6 fait là encore appel au terroir et lui ajoute une autre composante de «l'identité nationale française», au moins télévisuelle: la bouffe. «Un dîner presque parfait» a été créée en Angleterre, mais c'est France que le programme remporte le plus grand succès. Outre-Manche, ce concours de cuisine n'est diffusé qu'une dizaine de fois par an, contre une diffusion quotidienne en France, avec près de trois millions de téléspectateurs chaque jour. «Il y a un tour de France, et un aspect régional fort à chaque fois, avec des recettes et des spécialités locales», estime Virginie Spies. Le programme surfe sur une vague de fond du PAF: l'omni-présence des émissions de cuisine, avec notamment les Escapades de Petitrenaud (France 5), Bon et à savoir (M6), Oui chef (M6), Côté cuisine (France 3), et même une chaîne dédiée: Cuisine TV.

Histoire et histoires

En matière de fiction en revanche, TF1 et M6 ne pratiquent pas la préférence nationale. Les séries françaises Julie Lescaut ou les Bleus restent loin des audiences des Experts, de Dr House, de Cold Case et de NCIS. En revanche France 2, moins dépendante des audiences et directement influencé par la volonté politique, diffuse plus souvent des fictions qui puisent aux racines de la modernité française, assez loin des Thierry la Fronde du futur souhaitées par Nicolas Sarkozy: Josée Dayan a ainsi multiplié les projets «Balzac», «Les Misérables», «Les liaisons dangereuses», «Le comte de Monte-Cristo», «Les rois maudits»... Un genre qui rencontre parfois le succès comme pour «Les contes de Maupassant», et un «Village français», récemment sur France 2.

«Il y a aussi une volonté politique de rassembler autour d'une histoire commune, de créer du ciment entre les gens. Même des séries anodines comme «SoeurThérese.com», «Joséphine ange gardien» et «Louis la brocante» montrent une certaine nation française, explique Virginie Spies. Dans ces histoires, des personnes en difficulté réussissent à s'en sortir parce que d'autres sont là pour les aider. C'est une véritable vision de la société, où on peut toujours s'en sortir».

La France, ça s'apprend

Dans la société que la télévision française propose, la religion est presque absente. Seule une chaîne privée, Direct 8, a fait le pari de diffuser une émission catholique avec Dieu merci. Œcuménique, France 2 a, elle, sa programmation hebdomadaire de programme bouddhiste, musulman, protestant, juif et catholique. Un dimanche matin entre 7 et 12h, comme un service minimum.

Mais le plus étonnant, c'est que sans le vouloir, la petite lucarne anticipe même les demandes du ministre de l'Identité nationale qui souhaite «proposer des actions permettant de mieux faire partager les valeurs de l'identité nationale». Bref, ce vivre ensemble, ça s'apprend, et c'est même la nouvelle botte secrète pour faire grimper l'audimat. Oui, avec les émissions de «coaching», la télévision œuvre pour l'insertion de tous dans la société. Vous éduquez mal vos enfants? Super Nanny (M6)! Votre adolescent? Pascal le grand frère (TF1)!. Votre appartement est moche? D&CO (M6)! Il est sale? C'est du propre (M6)! Vous vous habillez mal: «Nouveau look pour nouvelle vie» (M6)! Vous avez des problèmes de couple? C'est quoi l'amour (TF1)! Vous avez des problèmes comportementaux, de tocs, d'agressivité ou vous êtes un dingue de tuning? Confessions intimes (TF1)!

La télévision de papa «était un modèle par description, décrypte Virginie Spies. On montrait dans des documentaires comment les gens vivaient. Maintenant la télévision agit, et façonne son modèle: les coachs de la télévision interviennent chez les personnes, pour montrer comment manger, comment ranger sa maison, éduquer ses enfants, se comporter avec les autres, vivre en société. C'est du storytelling: elle démontre par l'exemple, et au final, propose un vrai modèle de société».

François-Luc Doyez

Image de une: Dans un hypermarché d'Antibes, en mars 2009. Eric Gaillard / Reuters

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