Economie

L'abandon des industries, la faute originelle de la crise politique actuelle

Gilles Bridier, mis à jour le 24.01.2017 à 16 h 27

La désindustrialisation est à l’origine de la tentation protectionniste dans les pays anglo-saxons qui ont initié le libre-échange et la mondialisation. Après le Brexit au Royaume-Uni et l’élection de Donald Trump aux États-Unis, la France est à son tour questionnée.

Areva au Creusot I JEAN-PHILIPPE KSIAZEK / AFP

Areva au Creusot I JEAN-PHILIPPE KSIAZEK / AFP

Qu’est-ce que la France partage avec les États-Unis et le Royaume-Uni? La désindustrialisation. Aux États-Unis, «l’industrie manufacturière ne représentait plus que 12,2% du PIB américain en 2015, et 8 millions d’emplois ont été détruits depuis la fin des années 1970, remarque la Fabrique de l’industrie. Depuis 2000, environ un tiers des emplois industriels ont disparu dans le Michigan, la Pennsylvanie et l’Ohio.» Or, ces États figurent parmi les fameux Swing States où le vote a basculé en faveur de Donald Trump. La rhétorique protectionniste de celui qui vient de mettre fin aux négociations d'un nouvel accord de libre-échange transpacifique y a séduit les électeurs.

Tous les États de l’Union n’ont pas été frappés par cette désaffection de l’industrie, notamment ceux qui au sud ont capté une partie des investissements qui ont déserté le nord. Mais il a suffi que les Swings States qui ne sont acquis à aucun des deux camps – démocrate ou républicain– penchent cette fois du côté de Donald Trump pour que les États-Unis entrent dans une phase de repli sur soi.

La rébellion des Midlands

Au Royaume-Uni, ce n’est pas un hasard si les Midlands ont voté, à l’ouest comme à l’est, en faveur du Brexit. Outre Manche, l’industrie manufacturière (hors, notamment, extraction pétrolière) ne représente plus que 9% du PIB. Et c’est dans les Midlands que le recul a été le plus marqué. Le déclin des activités manufacturières a fini par creuser un fossé entre ces régions et la City forte de ses services financiers. Alors que le Grand Londres, la région la plus riche d’Europe, voulait consolider sa place dans l’Union européenne, les Midlands touchées par cette désaffection sont entrées en rébellion contre des décennies de choix économiques. Comme d’autres régions.

Et voilà le Royaume-Uni qui tire un trait sur presque un demi-siècle de libre-échange avec l’Europe continentale, un choix remis en question par le Premier ministre Theresa May une trentaine d’années après qu’une autre dame de fer, Margaret Thatcher, se fut félicitée de cet ancrage européen.

Les usines ont vieilli, faute d’investissements suffisants. Et certains de ces fleurons de l’industrie française connaissent eux-mêmes des passages difficiles

Au référendum britannique de juin comme à l’élection présidentielle américaine de novembre, des frustrations de populations qui se considèrent victimes de la désindustrialisation sont ressorties comme d’anciennes maladies qu’on n’avait pas soignées. La France, elle-aussi, est touchée. Combien de villes, hier des berceaux industriels, sont aujourd’hui désertées, avec des populations vieillissantes qui s’accrochent aux témoignages d’un passé illustre qui n’a pas su se régénérer… 

Une difficile reconversion

Le Creusot est l’une d’elle. Lorsqu’on contourne l’immense marteau pilon, vestige d’une époque glorieuse, pour entrer en ville par les Quatre chemins et la place de la Molette avant de remonter sur la place Schneider, puis lorsqu’on redescend la rue du Marechal Leclerc autrefois si trépidante, on est frappé par les signes d’une désertification rampante. Trottoirs vides, commerces fermés… Sur la place historique qui jouxte le château de la Verrerie, l’ancienne demeure des Schneider, trop de silence et pas assez d’animation.

De nombreux jeunes quittent la ville dont la population diminue alors qu’elle augmente sur l’ensemble de la Bourgogne. La proportion des seniors, à l’inverse, progresse. L’activité est encore surtout industrielle, mais le taux de chômage de 9% en 2008 frôle maintenant les 12%. Globalement, le taux d’activité de la population creusotine est inférieur à son niveau régional. Le bassin industriel dont on présentait la reconversion en exemple après la faillite de Creusot Loire en 1984 après un siècle et demi de la dynastie Schneider, a aujourd’hui bien du mal à faire face. La transition est difficile.

Certes, des entreprises dont le rayonnement est international sont installées, comme Areva qui a repris l’héritage de Framatome, Alstom qui y fabrique notamment les bogies du TGV ou Snecma aujourd’hui dans le groupe Safran. Mais les usines ont vieilli, faute d’investissements suffisants. Et certains de ces fleurons de l’industrie française connaissent eux-mêmes des passages difficiles, ou opèrent des arbitrages pour mener des restructurations qui, à chaque fois, plongent les Creusotins dans le doute.

Le bassin industriel du Creusot n’est pas un cas isolé en France, et ce n’est pas le plus touché. Au niveau national, l’Insee estime que la valeur ajoutée de l’industrie manufacturière dans l’économie a été divisé par deux de 1970 à 2014 et est maintenant limitée à 11,2%. Pour la Direction générale des entreprises du ministère de l’Économie, la part de cette valeur ajoutée ne serait même plus que de 10%, deux fois moins qu’en Allemagne et moins qu’en Italie ou en Espagne.  

Les effets des logiques boursières

Pourtant, les pouvoirs publics ont bien été alertés sur le risque encouru à laisser filer le secteur manufacturier qui, affirmait-on dans les années 1990 au Service d’études et de statistiques industrielles (Sessi), était à l’origine de la moitié de l’activité des autres secteurs. C’est notamment ce qui explique que, plus tard, Louis Gallois, ex-patron d’Airbus et président aujourd’hui du conseil de surveillance de PSA, a pu écrire en 2012 dans son rapport sur la compétitivité de l’économie française que «les pays qui se sont le mieux sortis de la crise sont ceux qui ont une industrie forte». Par ailleurs, des cercles de réflexion comme le laboratoire social d’action et d’innovation (Lasaire) ont appelé à une prise de conscience «d’un risque durable de décrochage de l’industrie française» confrontée entre 1999 et 2008 à un recul du secteur manufacturier deux fois plus important que dans l’ensemble de la zone euro.

Au nom d’une division du travail à l’échelle mondiale, ces vieilles puissances industrielles ont placé les ressorts de leur croissance dans le seul secteur des services, notamment des services financiers

Mais la France a fait un choix. Elle s’est rapprochée, aussi bien avec la droite qu’avec la gauche, du modèle économique anglo-saxon que Jean-Louis Beffa, ex-patron de Saint Gobain, qualifie de libéral financier dans son livre La France doit choisir. Choix dangereux: dans ce modèle qui s’oppose au modèle allemand ou japonais et encore plus chinois, l’État se place en dehors du jeu pour laisser le champ libre aux stratégies des marchés de capitaux et des institutions financières. 

C’est dans ce contexte que les États-Unis, le Royaume-Uni ou la France ont regardé les investissements industriels se tourner vers des pays où le retour sur investissement était plus rapide et plus prometteur. Au nom d’une division du travail à l’échelle mondiale, ces vieilles puissances industrielles ont placé les ressorts de leur croissance dans le seul secteur des services, notamment des services financiers. Ce fut une utopie entretenue par la réalisation de profits rapides qui masqua les risques induits par les destructions d’emplois et le tarissement des investissements.

«La nouvelle division internationale du travail qui résulterait de la concentration de la production industrielle dans quelques pays est économiquement et socialement intenable», insiste le syndicaliste Jean Le Duigou dans La bourse ou l’industrie, en phase avec l’analyse des précédents grands patrons.

Arnaud Montebourg, dans le monde politique, a aussi tiré la sonnette d'alarme en se plaçant sous la bannière du «made in France»: sans succès. Il manqua de marges de manoeuvre lorsqu'il fut chargé du redressement indutriel, et ne parvint pas à inscrire ses résultats dans une politique globale.

Une défaite instrumentalisée

Dans leur livre La France sans ses usines, les économistes Patrick Artus et Marie-Paule Virard ont pointé la relation qui existe entre désindustrialisation, déficits extérieurs et endettement. Ils montrent que, avec la désindustrialisation, une nouvelle catégorie de classes populaires a émergé, qui ne se sentent représentées ni par la droite ni par la gauche toutes deux impuissantes à les sortir de leur précarité. «Ainsi la désindustrialisation peut-elle être instrumentalisée comme une défaite entrainant une perte de sentiment national et le protectionnisme faire figure de dernier rempart», commentent-ils.

Leur analyse est antérieure au référendum britannique et à l’élection américaine, mais elle résonne aujourd’hui terriblement juste au regard des résultats de ces scrutins. Et s’appliquant à la France, les auteurs notent: «Voilà pourquoi il y a concordance entre les zones en voie de désindustrialisation et le vote frontiste.» La superposition, en France, des cartes du chômage et du vote FN vient à l’appui de leur démonstration. Et au Creusot comme ailleurs dans ce cas de figure, le Front national marque des points, bien que le Parti socialiste tienne la municipalité depuis 1977.

L’élection française, un test pour l’Europe

Les gouvernements qui ont laissé s’étioler le secteur industriel sans instaurer de régulation, conseillés par des experts qui croyaient en une division du travail à l’échelle mondiale, ont, en France comme aux États-Unis et au Royaume-Uni, une vraie responsabilité dans le retour de balancier protectionniste. L’Union européenne, déjà blessée par le Brexit, pourrait être entraînée dans le tourbillon. Lorsque Pierre Moscovici, le Commissaire à l’économie, considère que l’élection présidentielle sera un test pour l’avenir de l’Union européenne, il signifie clairement que la radicalisation d’une partie de l’électorat en faveur du vote frontiste constitue un élément qui, par son repli protectionniste, peut enrayer la mécanique du moteur franco-allemand. Et de toute l’UE, à deux ans des futures élections européennes.

Une mondialisation régulée aurait pu éviter les conséquences d’une désindustrialisation trop rapide et non maîtrisée, avec la précarisation qui s’en est suivie. Comble de l’absurdité, c’est à Davos, dans l’enceinte du grand forum annuel du libéralisme, que les tenants de cette mondialisation dérégulée sont venus cette année prendre une leçon de libre-échange délivrée par la Chine qui ne le pratique qu’à sens unique. Un comble, au moment où les pays anglo-saxons, qui ont inventé ce libre-échange, s’en détournent! Ou ne le conçoivent qu’avec des clauses restrictives qui nuisent aux réciprocités… et donc au principe même de libre-échange.

Gilles Bridier
Gilles Bridier (663 articles)
Journaliste
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