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Comment la Russie réécrit l'histoire de la Seconde Guerre mondiale

Olivier Schmitt, mis à jour le 25.01.2017 à 6 h 57

Pour appuyer ses offensives, idéologiques comme territoriales, le régime de Vladimir Poutine opère une relecture très personnelle du pacte germano-soviétique et de la «Grande Guerre Patriotique».

La «photo de famille» du pacte germano-soviétique d'août 1939: de gauche à droite, le ministre allemand des Affaires étrangères Joachim Von Ribbentrop, le juriste allemand Friedrich Gaus, Joseph Staline et, tout à droite, le ministre soviétique des Affaires étrangères Vyacheslav Molotov. AFP.

La «photo de famille» du pacte germano-soviétique d'août 1939: de gauche à droite, le ministre allemand des Affaires étrangères Joachim Von Ribbentrop, le juriste allemand Friedrich Gaus, Joseph Staline et, tout à droite, le ministre soviétique des Affaires étrangères Vyacheslav Molotov. AFP.

Comment expliquer le pouvoir d'attraction qu'exerce la Russie de Vladimir Poutine sur une bonne partie de la classe politique française? Le chercheur Olivier Schmitt s'attaque à la question dans Pourquoi Poutine est notre allié? Anatomie d'une passion française (Hikari Éditions, 128 pages, 9,90 euros). Dans cet ouvrage très clair et pédagogique, il décrypte quatre arguments souvent avancés pour justifier un rapprochement: le fait que Poutine serait un «vrai dirigeant», l'existence de valeurs communes entre la France et la Russie ou d'un intérêt de la France à un rapprochement, et enfin l'argument selon lequel l'alliance avec la Russie vaudrait bien celle avec les États-Unis. Nous reproduisons ci-dessous un extrait du chapitre consacré aux «valeurs communes», sur la façon dont la Russie réécrit l'histoire de la Seconde Guerre mondiale.

C’est dans le contexte d’une large diffusion des pseudo-sciences, d’interprétations historiques fantaisistes et de relativisme absolu que s’inscrit la volonté politique récente du gouvernement russe d’interpréter l’histoire afin d’orienter le sentiment patriotique dans le sens d’un soutien au pouvoir. En 2009, il créa la «Commission de lutte contre la falsification de l’histoire au détriment des intérêts de la Russie», dont le but, comme son nom l’indique, était bien de falsifier l’histoire, mais dans les intérêts du gouvernement. La commission fut dissoute en 2013, le gouvernement se concentrant sur la question de l’éducation dans la lutte contre la «falsification» dans le pays, notamment à travers l’instauration d’un manuel d’histoire unique. Mais la relecture sélective de l’histoire est aussi le fait de nombreuses déclarations publiques.

L’un des principaux thèmes sujet à une forme de révisionnisme historique de la part du Kremlin est la Seconde Guerre mondiale. En 2014, Vladimir Poutine a brisé un tabou en défendant le pacte germano-soviétique d'août 1939, ou pacte Molotov-Ribbentrop, comme ayant été dans les intérêts de la Russie. Ce faisant, il signifie qu’il ne fallait pas résister à Hitler en 1939, puisque c’est ce que Staline a fait, et qu’il a eu raison de le faire. Les propagandistes du régime russe ont d’ailleurs bien compris le signal, le directeur du bureau de New York de l’Institut de la démocratie et de la coopération (un organisme du gouvernement russe qui possède également un bureau à Paris) déclarant que Hitler jusqu’en 1939 était le «bon Hitler».

Mais, de fait, Vladimir Poutine crée une mémoire de la guerre très différente de celle des pays occidentaux, pour qui il fallait résister à Hitler en 1939, une idée qui est au cœur de l’établissement de la République fédérale d’Allemagne après le conflit. Implicitement, il critique aussi la Pologne, la première victime de la Seconde Guerre mondiale. Berlin tenta pendant cinq ans (1934-début 1939) d’obtenir une alliance avec Varsovie pour attaquer l’URSS, qu’il n’obtint jamais. En revanche, il suffit de trois jours à Ribbentrop en 1939 pour que l’URSS accepte, avec enthousiasme, une alliance qui allait aboutir à la destruction de la Pologne. Après la défaite polonaise, l’Armée Rouge organisa un défilé commun avec la Wehrmacht, tandis que les officiers du NKVD, la police politique soviétique, traquaient et éliminaient l’élite polonaise.

Vladimir Poutine a justifié le pacte Molotov-Ribbentrop par l’idée selon laquelle l’URSS s’était sentie trahie par les puissances occidentales à Munich et n’avait pas d’autre choix, une interprétation complaisamment relayée par les compagnons de route de son régime en France, comme Jacques Sapir. C’est oublier l’action soviétique au moment de la crise des Sudètes. Les Soviétiques attendaient de la crise l’occasion de s’étendre en Europe centrale, et indiquaient vouloir déployer des troupes pour protéger la Tchécoslovaquie, ce qui pour de simples raisons géographiques aurait nécessité l’invasion de la Pologne, de la Roumanie, ou des deux. Quatre groupes d’armées soviétiques furent ainsi positionnés le long de la frontière polonaise.

Comme l’a bien montré Timothy Snyder, la crise des Sudètes a été l’occasion pour l’URSS d’entamer un nettoyage ethnique des individus d’origine polonaise sur son territoire: les instructions données au NKVD étaient claires et stipulaient que «les Polonais doivent être détruits». 1.226 éliminations furent conduites durant la crise de Munich, soit entre le 15 et le 28 septembre 1938. En occultant, et indirectement justifiant ces massacres, Vladimir Poutine recrée une histoire qui efface les victimes polonaises du grand récit.

«Camarade Hitler»

Deux interprétations de la Seconde Guerre mondiale ont toujours coexisté en Union soviétique puis en Russie, puisque l’URSS s’est trouvée des deux côtés durant la guerre: initialement dans le camp des agresseurs puis dans la grande alliance avec les Etats-Unis après qu’Hitler eut trahi Staline. Pendant longtemps, la glorification de la guerre défensive (1941-1945) a prévalu sous la forme de la «grande guerre patriotique», et permettait de présenter l’URSS comme l’épicentre de la résistance aux forces fascistes. Dans la glorification de cette période, le pacte Molotov-Ribbentrop devait être passé sous silence non pas tant pour ses conséquences (permettre le début de la Seconde Guerre mondiale), mais parce qu’il représentait une erreur de la part de Staline: le pacte laissa les troupes allemandes s’approcher des frontières de l’URSS bien avant l’invasion de 1941, permit à l’Allemagne de devenir la puissance européenne qui faillit s’emparer de Moscou et donna au dictateur soviétique une illusion de sécurité qui lui fit nier les renseignements selon lequel l’Allemagne se préparait à l’attaquer, le prenant complètement par surprise.

En revanche, réhabiliter le pacte Molotov-Ribbentrop revient à mettre en avant la période d’agression de 1939 à 1941, durant laquelle l’URSS entreprit l’invasion de la Finlande (une «guerre d’hiver» qui se révéla très coûteuse pour l’agresseur), mais aussi des pays baltes, où des référendums bidons furent organisés pour justifier et soutenir l’agression. Le climat politique russe actuel, qui glorifie les agressions contre la Géorgie et contre l’Ukraine, incite évidemment à valoriser une période de l’histoire qui présente des similitudes troublantes avec la Russie contemporaine. Entre 1939 et 1941, la propagande soviétique présenta l’Allemagne nazie comme un État ami, les dirigeants parlant du «camarade Hitler» et appelant au «triomphe du fascisme international», et des swastikas apparaissant sur les bâtiments publics.

Cette confusion idéologique est également présente aujourd’hui en Russie: les Juifs sont présentés comme responsables de leur extermination à la télévision publique, l’extrême-droite russe défile le 9 mai 1945 (qui marque la fin de la Seconde Guerre mondiale en Russie) et des campagnes homophobes sont présentées comme une défense de la civilisation occidentale.

Cette banalisation implicite du nazisme, qui s’opère simultanément à une glorification du stalinisme, se retrouve dans les propos des thuriféraires français du régime russe: l’écrivain d’extrême-droite Nicolas Bonnal écrit par exemple sur Sputnik News que «le général de Gaulle ne cesse de vouloir se rapprocher de la Russie, fût-elle dirigée par le maréchal Staline. Ce dernier apparaît sous sa plume comme un gentil ogre avec qui il faut apprendre à s'entendre», au mépris de toute évidence historique, de Gaulle ayant toujours su qui étaient ses alliés et qui étaient ses ennemis (comme il le démontra durant la crise de Cuba), et s’il sortit de la structure militaire intégrée de l’Otan pour cause de divergence sur la stratégie de dissuasion nucléaire, il ne remit jamais en cause la pertinence de l’Alliance Atlantique.

Plus grave, dans le même article, on peut lire: «Roosevelt sait qu'il a gagné le monde grâce à cette inutile guerre européenne qu'il a inspirée sans la livrer.» La Seconde Guerre mondiale n’aurait donc rien à voir avec les agressions commises par le régime hitlérien et la nature raciste et expansionniste du nazisme, mais serait en fait une conséquence d’un complot américain contre l’Europe. Outre la stupidité historique manifeste du propos (les cimetières militaires américains en France rappelant la participation américaine à un conflit qui fut mené simultanément en Asie et en Europe par les Etats-Unis), ce révisionnisme laisse entendre que le nazisme n’aurait été qu’un régime politique comme les autres, et l’une des victimes malencontreuses de la volonté de domination américaine.

Artifices rhétoriques

Dans le même temps, le régime russe continue de s’appuyer sur le souvenir de la Grande Guerre Patriotique dans sa tentative actuelle d’inscrire positivement le stalinisme dans l’histoire russe, ainsi que sur les habitudes rhétoriques héritées de l’Union Soviétique, en particulier l’accusation de «nazi» ou de «fasciste» comme artifice rhétorique servant à discréditer les opposants au régime. Ainsi, durant la révolution ukrainienne de 2014, la propagande russe a qualifié l’intégralité des manifestants de «fascistes», ou de «néo-nazis», mettant en avant la présence (avérée) parmi les opposants au régime de membres du parti d’extrême-droite Svoboda.

Il s’agit d’une vieille tactique consistant à tenter d’associer l’intégralité d’un mouvement à ses membres les plus extrêmes, en agissant comme si les motivations de ses derniers étaient partagées par tous les manifestants. Évidemment, personne ne doit être dupe de cette manipulation rhétorique (qui reviendrait à dire que Mai 68 était un mouvement intégralement trotskyste car Alain Krivine faisait partie des manifestants), mais elle est très présente dans le discours issu de Moscou et de ses relais occidentaux, que l’on entend régulièrement évoquer «les fascistes au pouvoir à Kiev». Et ce, alors que le candidat de Svoboda a seulement obtenu 1,16% des voix lors de l’élection présidentielle ukrainienne de 2014 ayant suivi la chute de Viktor Ianoukovitch, ce qui donne une idée de l’attractivité de l’extrême-droite auprès de la population ukrainienne… En revanche, c’est bien l’intégralité de l’extrême-droite européenne (y compris des fascistes et des néo-nazis) que Moscou a convoquée pour servir «d’observateurs» à son référendum bidon organisé en Crimée en 2014. On voit ainsi bien la manipulation rhétorique grâce à laquelle Moscou peut sans honte qualifier ses opposants de «fascistes» et de «nazis» tout en soutenant les extrêmes-droites européennes.

La réhabilitation officielle du pacte Molotov-Ribbentrop par le régime russe actuel crée ainsi une mémoire du conflit alternative à celle répandue en Europe occidentale, en valorisant la guerre d’agression et la confusion idéologique entre extrême-gauche et extrême-droite. Cette orientation idéologique est finalement tout sauf surprenante, car elle correspond à l’alignement tactique qu’a entrepris la Russie avec les extrême-droites européennes.

Olivier Schmitt
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