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Le tourisme est un sport de combat

Loïc H. Rechi, mis à jour le 27.11.2009 à 18 h 58

Après le tourisme de catastrophe, les visites dans les favellas, voici le tourisme de guerre. Bientôt dans nos quartiers «sensibles»?

Tina Townsend Greaves, une touriste britannique, visite la zone verte de Bagdad, en mars 2009. REUTERS/Atef Hassan

Tina Townsend Greaves, une touriste britannique, visite la zone verte de Bagdad, en mars 2009. REUTERS/Atef Hassan

A l'époque du Front populaire, le salarié lambda s'estima plus que chanceux quand on lui apprit qu'il pourrait totaliser deux semaines de congés payés et profiter des joies du littoral français. Depuis les attentes et les envies du quidam moyen se sont accrues et, en retour, les tours operators ont sans cesse élargi leurs offres, proposant vacances en club, excursions journalières en bus à l'étranger et autres croisières à la papa en Méditerranée. Sans oublier bien sûr l'émergence des voyages à prix cassés via des ventes flash sur Internet. Malgré les possibilités quasi infinies à sa disposition aujourd'hui, cet éternel insatisfait que constitue le touriste occidental en veut encore plus. Surtout celui à tendance bourgeois-bohème-impliqué-dans-la-marche-du-monde. Ce qui le botte désormais, c'est le grand frisson, les guerres, les catastrophes naturelles... en résumé, tout ce qui peut lui procurer un bon shoot de sensations fortes... encadrées. La demande pour ce «tourisme de choc» étant récurrente et parfaitement dans l'ère du temps, l'offre n'a pas tardé à suivre.

Amateurs de sensations fortes... mais pas trop

«Bonjour, je vais partir au Brésil en septembre pour deux semaines. Durant ces deux semaines j'aimerais pouvoir visiter une favela sans pour autant me mettre en danger.» Découvert sur l'un des milliers de forums français consacrés au Brésil, ce message illustre à merveille la volonté de ces amateurs de «sensations fortes mais pas trop» qui trouvent un moyen un peu pathétique de s'offrir une parenthèse de frissons encadrés avec l'assurance en bout de course de reprendre tranquillement leurs petites vies rangées. Une simple recherche sur internet permet de découvrir une dizaine de sites proposant de découvrir Rocinha, une des favelas cariocas, sans vraiment prendre de risque. Pour ceux qui n'auraient pas le goût des bidonvilles brésiliens, aucun problème, d'autres tours opérators proposent une visite du ghetto de Soweto à Johannesburg en Afrique du Sud, ou du bidonville de Dharavi à Bombay en Inde pour marcher sur les traces des acteurs de Slumdog Millionnaire.

Dans un autre registre, il est également possible de se rendre à Tchernobyl en Ukraine. Pouvoir raconter à son retour de vacances que l'on s'est baladé au milieu des ruines d'une ville déserte qui compta un jour 45.000 habitants ou que l'on a eu le loisir de faire un passage dans des latrines desservant  16.000 personnes au sein du plus grand bidonville d'Inde, constitue assurément un bon moyen de vanter sans vergogne ses qualités d'aventurier et de touriste politiquement responsable.

En l'espace d'une dizaine d'années, les agences de voyages proposant ces formes de tourisme ont tout bonnement trouvé un fantastique filon. L'occidental a désormais adopté en matière de voyage les mêmes codes qui régissent sa consommation matérielle. La logique de frime consistant à être parmi les premiers à posséder une console dernier cri (ou un iPhone, ou Harry Potter...) que tout le monde finira par avoir — dans un monde de plus en plus standardisé — s'applique également à la visite des lieux les plus surprenants de la planète. En ce sens, l'explosion du tourisme choc traduit parfaitement la tendance. D'autant que les prix pas nécessairement prohibitifs — entre 200 et 400 euros pour une journée à Tchernobyl, souvent moins de cent euros pour la visite d'une favela ou d'un bidonville — encouragent fortement le voy(age)eurisme.

Dans le même état d'esprit, certaines agences russes proposent ainsi à ses clients de vivre une forme de dépassement de soi en passant deux journées harassantes physiquement et psychologiquement dans un camp militaire à suivre les méthodes d'entraînement des services spéciaux (soit se faire gueuler et tirer dessus pour une centaine de dollars). Les territoires en guerre jouissent aussi d'une grosse côte dans le catalogue. Au cours du World Travel Market qui se tenait mi-novembre à Londres, les professionnels du tourisme ont ainsi pu constater que des pays réputés dangereux et en guerre comme le Pakistan, l'Afghanistan ou l'Irak attirent de plus en plus de touristes en recherche de «dépaysement».

L'office irakien de tourisme souligne à ce propos que les séjours organisés par des tours operators locaux trouvent désormais très rapidement preneur et il devrait même être possible d'ici peu de séjourner dans des endroits aussi improbables que l'ancien palais de Saddam Hussein, à Hillah. Plus surprenant encore, on apprenait en janvier dernier que Parash Hill, une réserve naturelle du sud d'Israël conférant une vue imprenable sur Gaza City, recevait la visite de nombreux touristes israéliens, principalement issus de zones recevant régulièrement des roquettes palestiniennes, dans le but de contempler la pluie de bombes s'abatant sur la bande de terre la plus célèbre du Moyen-Orient. Une forme ultime de «tourisme catastrophe».

L'éthique et la sécurité en question

De manière unanime — si l'on exclue ces Israéliens vengeurs — les consommateurs arguent pourtant qu'ils privilégient avant tout l'état d'esprit et la rencontre des habitants. A les écouter, les tours operators joueraient les bons samaritains pour les habitants de ces lieux de misère, revendiquant à corps et à cris un tourisme éthique, à l'instar de Favela Tour, une agence qui revendique réinjecter une partie de ses profits dans le fonctionnement d'une école. Les populations locales ne sont pour autant pas dupes.

Si certains habitants des favelas de Rio par exemple s'accommodent de la manne financière induite par cette forme de tourisme et en profitent pour vendre leurs produits à ces touristes en mal de sensations fortes, d'autres s'insurgent contre la pratique et n'hésitent pas à venir hurler à la face de leurs «visiteurs» qu'ils ne sont pas des bêtes de zoo, dans une ambiance qu'on imagine aisément parfois tendue.

Autre paradoxe, la sécurité du touriste, si souvent vantée par les opérateurs et tellement désirée par les touristes — du frisson oui, mais du danger non merci — laisse parfois à désirer. Si les tours operators organisant des visites de favelas ou de bidonvilles semblent emprunter, au sein de minibus protégées, des itinéraires plutôt sûrs leur ayant permis d'éviter des scandales retentissants de malheureux occidentaux tombés sous les balles de méchants gangs, les risques d'une visite à Tchernobyl par exemple sont nettement plus laissés au hasard. La zone a beau avoir été désertée et décontaminée dans des proportions toutes relatives depuis l'accident, le risque de contamination reste omniprésent.

Selon les consignes de l'agence organisant la visite, les touristes sont priés de rester calmes, de toujours avancer sur l'asphalte où le risque de contamination est moindre que sur les terres et de surtout de veiller à ne jamais toucher quoi que ce soit. Le déroulement du tour incite pourtant à monter des marches et se frayer un chemin à travers certains débris, conférant de facto un caractère ridicule aux consignes initiales.

Un tour opérateur pour visiter les banlieues françaises

Finalement à ce compte-là, on pourrait créer nous aussi une agence de voyage à destination des touristes souhaitant expérimenter le frisson à la française. Sous couvert d'éthique — et d'intention de création d'emplois bien sûr — l'agence en question proposerait un tour dans une banlieue, au hasard de Seine-Saint-Denis. Sauf qu'au lieu des sages visites de la basilique Saint-Denis, l'excursion inclurait un passage en bas d'une barre d'immeuble délabrée où un comité d'accueil provoquerait quelques feux de poubelles. Les touristes américains amateurs de FoxNews se rappelleront ainsi les images de 2005 de «cette France en état de guerre civile».

On pourrait ensuite imaginer un faux dérapage à la descente du bus, le touriste serait gentiment molesté et expérimenterait au passage la réalité du journaliste qui se fait piquer sa caméra. On la lui rendrait évidemment un peu plus tard, en expliquant que l'assaut faisait partie de son forfait journalier à 189 euros. Quelques heures plus tard, le bus ramènerait enfin notre amateur de sensations extrêmes à son hôtel avec en cadeau souvenir, un petit manuel résumant comment tendre un guet-apens à une unité de police en patrouille en milieu urbain.

Loïc H. Rechi

Image de une: Tina Townsend Greaves, une touriste britannique, visite la zone verte de Bagdad, en mars 2009. REUTERS/Atef Hassan

Loïc H. Rechi
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