Monde

Garantir la sécurité nucléaire pour l'éternité

Juliet Lapidos, mis à jour le 14.03.2011 à 11 h 32

La signalisation des déchets radioactifs est un vai casse-tête. Surtout pour les habitants de la terre au 210e siècle.

Jeu de rôle «Stalker», près de Stavropol, en Russie. REUTERS/Eduard Korniyenko

Jeu de rôle «Stalker», près de Stavropol, en Russie. REUTERS/Eduard Korniyenko

En 2004, lors d'une opération de nettoyage sur le site nucléaire d'Hanford, Etat de Washington, une équipe découvre un coffre enfoui dans une tranchée; il contient une bouteille de verre. A l'intérieur de la bouteille, un peu de vase blanche. On teste la substance, qui s'avéra être une forme de plutonium; on effectue d'autres tests. Au printemps 2009, les scientifiques du Pacific Northwest National Laboratory révélèrent la nature exacte de cette mystérieuse bouteille: une relique datant de 1944, les grands débuts du programme d'armement nucléaire américain - l'échantillon de plutonium utilisable à des fins militaires le plus ancien au monde, avec une demi-vie de 24.110 ans.

On peut aujourd'hui toucher cette boue sexagénaire sans courir de risque (ses particules sont trop grosses pour pénétrer la peau); mais ingurgitée ou inhalée, elle reste un dangereux poison, et ce pour les siècles à venir. Ce banal et fragile récipient, qui aurait dû en toute logique contenir, au pire, de l'eau de javel, renfermait donc une substance potentiellement et durablement mortelle. Pris dans la course au nucléaire, les scientifiques des années 1940 n'ont pas pris le temps de mettre en place de véritables mesures de sécurité; avaient-ils seulement imaginé que quelqu'un non-initié pourrait un jour tomber sur ce coffre et l'ouvrir?

Espérance de vie des symboles

Depuis cette époque, le système de stockage des déchets radioactifs en «zones géologiques profondes» a remplacé celui des - peu profondes - tranchées d'enfouissement. Mais un autre problème, plus abstrait, celui-là, a été soulevé par la «bouteille à la terre» d'Hanford : une fois les déchets stockés, quelle signalétique adopter pour avertir d'éventuels intrus de leur dangerosité? Cette devinette peut paraître simpliste (Facile ! Il suffit d'utiliser le symbole "radioactivité"), mais souvenez-vous : ces déchets n'auront rien perdu de leur toxicité dans 10.000 (ou 100.000) ans.

Les symboles de notre époque ne sauraient jouir d'une telle espérance de vie. La civilisation chinoise, la plus ancienne toujours représentée sur Terre, remonte à 5 000 ans.les plus vieilles tablettes d'argile au monde - première forme d'expression écrite découverte à ce jour - datent de 3000 ou 3500 ans avant JC. D'ici au 210ème siècle, un (ou plusieurs) évènement d'ordre apocalyptique pourraient bien plonger le 21ème et ses codes dans l'oubli; les générations du futur vivront certainement dans un monde bien plus avancé - ou bien plus primitif - que le nôtre.

Comment mettre en garde les milliers de générations à venir; comment leur enseigner les dangers du nucléaire ? Vous me direz : voilà bien une problématique tout juste apte à animer une conversation de dortoir (entre étudiants en philosophie passablement éméchés), et vous aurez peut-être raison; seulement voilà, le gouvernement américain n'est pas de cet avis. La question vient d'être soulevée par le plus sérieux des ministères qui soit (après le Commerce, l'Agriculture et l'Intérieur) : le Department of Energy (DoE), qui supervise le stockage des déchets radioactifs à la Waste Isolation Pilot Plant aux environs de Carlsbad, Nouveau-Mexique. Selon les directives du gouvernement, le DoE doit parvenir à garantir la sécurité du site pour les... dix millénaires à venir. 

Un système de marquage complexe et futile

En 1991, le DoE a dépensé près d'un million de dollars en recrutant 13 linguistes, scientifiques, et anthropologistes (tous engagés par l'intermédiaire des Sandia National Laboratories). Ces spécialistes étaient chargés d'élaborer un système de marquage fonctionnant sur le très long terme. Le DoE n'est pas rentré dans les détails pour le moment, et attendra sans doute les derniers jours d'activité du site (qui fermera ses portes en 2040) pour communiquer sur le sujet.

Le titre du premier rapport sommaire rendu par les spécialistes est des plus austères («Avis d'experts quant au marquage visant à mettre en garde toute personne ayant pénétré par inadvertance dans le centre de stockage des déchets»), mais le document en lui-même s'avère être étrangement fascinant. Depuis sa publication, en 1993, les médias se sont pris de passion pour le sujet par bouffées sporadiques (notamment en 2002, après que le Sénat ait accepté de faire du site de Yucca Mountain un centre de stockage permanent des déchets), mais peu de journalistes ont pris le temps d'étudier le sujet à tête reposée. Dans le document, l'objectif initial (mettre en garde les milliers de générations à venir, tâche digne de Don Quichotte) est pris très au sérieux; le système de marquage proposé est incroyablement complexe - et totalement futile.

Les spécialistes rejettent d'emblée l'idée d'un panneau «interdit d'entrer»: aussi triste que cela puisse paraître, notre langage s'éteindra bien avant la dangerosité des déchets nucléaires... David Anthony, auteur de The Horse, the Wheel, and Language (Le cheval, la roue, et le langage), affirme que «très peu de langues naturelles - celles que l'on apprend à l'école et que l'on parle à la maison - peuvent traverser un millénaire sans changer; en général, à l'arrivée, on ne peut pas dire que ce soit la ''même langue''.» Exemple: même si l'anglais moderne est né de l'anglo-saxon, seuls certains spécialistes peuvent se targuer de lire dans le texte la saga anglo-saxonne Beowulf.

Les dangers du symbole de la tête de mort

Les pictogrammes d'avertissement, immédiatement identifiables par tout un chacun au XXIe siècle, ont été écartés pour la même raison. Comme le dit le rapport, un cercle rouge barré d'une ligne diagonale pourrait tout autant ressembler à un hamburger si le panneau en question se retrouvait de travers. Interrogé par téléphone, l'historien de la science Peter Galison, qui enseigne à Harvard (et qui s'est justement intéressé au projet de marquage permanent dans le cadre de son travail), ajoute qu'un pictogramme représentant une tête de mort serait trop ambigu : même de nos jours, il ne remplirait pas toujours son office. Les populations d'Amérique latine pourraient l'associer à leur Jour des morts, fête catholique durant laquelle les participants portent de fausses têtes de mort et déposent des sucres en forme de crâne dans les cimetières. De même, un quidam versé dans l'histoire de la piraterie pourrait imaginer avoir découvert quelque trésor enfoui.

Comprendre et croire

Même si de futurs intrus savaient ce que les mots «interdit» et «d'entrer» veulent dire lorsqu'ils sont accolés, rien ne permet d'affirmer qu'ils suivraient cette instruction. Dans le document, les spécialistes font remarquer que «les musées et les collections privées regorgent de [panneaux ''interdit d'entrer''] retrouvés dans divers tombeaux de par le monde». Ainsi la tombe de l'ancien vizir égyptien Khentika (également connu sous le nom d'Ikhkekhi) porte l'inscription: «Quant à l'homme qui osa pénétrer dans ma tombe ... impur ... il sera jugé ... il en sera fini de lui. ... Je lui saisirai le cou, pareil à un oiseau. ... j'insufflerai la peur dans son être.» Peut-être que les contemporains du vizir le prenaient au mot; les archéologues du 20ème siècle, eux, ne partageaient ni sa culture, ni sa religion - ils ne redoutaient donc guère le coup du cou tordu.

De la même manière, si un chasseur de trésor de l'an 12.000 fouillait le site de Carlsbad et qu'il parvenait à comprendre nos avertissements, il pourrait mettre ces mises en garde sur le compte d'une antique superstition («Donc, si je creuse ici, des ''rayons d'énergie invisible'' vont me tuer ? Mais oui, bien sûr...») Voici donc bien là le nœud du problème : non seulement les intrus doivent comprendre que le site est dangereux, mais ils doivent en plus... le croire.

Le rapport propose un message à signification multiples. D'une part, il devrait faire comprendre à l'hôte indésirable que le danger existe, et qu'il est bien réel (et non de nature religieuse). D'autre part, il devrait bien souligner que le site ne contient que des déchets toxiques, et non quelque trésor ou relique de grande valeur. Voici comment les auteurs formulent ce message, dans les grandes lignes: «Cet endroit n'a pas été construit en l'honneur de quelqu'un ... il ne commémore aucun acte d'importance.» Enfin, le marquage devrait permettre à l'intrus de comprendre que le danger - une émanation d'énergie - ne se manifeste que lorsque qu'on tente de pénétrer dans l'enceinte du site, et qu'il vaut donc mieux ne pas s'y installer.

Afin de s'assurer que tout futur visiteur puisse saisir le sens de ces mises en garde, le rapport propose un système de ''redondance'' - terminologie élégante, qui pourrait tout aussi bien se résumer ainsi: «abrutissons-les à coup de messages répétés, il en restera bien quelque chose.» D'immenses remparts de terre seraient érigés autour du site, en dents de scie. Des douzaines de murs et de bornes de plus de 7,5 mètres de haut seraient élevés; ils arboreraient des images d'hommes et de femmes contorsionnés, hurlant de peur ou de douleur (librement inspirées du Cri d'Edvard Munch), ainsi que des messages d'avertissement en anglais, en espagnol, en russe, en français, en chinois, en arabe et en navajo.

Comment faire peur à pilleur de tombe du 210e siècle

Comme le faisait remarquer Charles Piller en 2006 dans un article du Los Angeles Times, ce grand nombre de langue feraient de ces monolithes des pierres de Rosette potentielles. Trois salles (une à l'écart, mais non-loin du site, une au centre, et une sous terre) feraient office de centres d'information, en fournissant plus d'explications sur les déchets nucléaires et leurs dangers. On y trouverait des cartes indiquant l'emplacement d'autres sites similaires dans le monde entier, ainsi que des cartes stellaires permettant à d'éventuels intrus de calculer la date de fermeture du site. Selon des estimations réalisées en 1994, le tout coûterait environ 68 millions de dollars, mais ce n'est qu'un chiffre approximatif, basé sur des données incomplètes.

L'idée des «remparts» prouve qu'un projet ayant pour but de communiquer avec le futur fait beaucoup plus appel à la fibre créatrice qu'à l'expertise scientifique. Comment faire peur à un pilleur de tombes du 210e siècle? Le rapport propose une «forêt d'épine»: plusieurs obélisques étranges, sortant de terre, inclinées en tous sens. Autres idées: les «terrassements menaçants», carrés de terre entourés de tertres en forme d'éclairs, et les «blocs inhospitaliers», sorte de ville en Lego qui aurait mal tourné : les pierres sont noires et mal taillées; «elles forment un carré, une grille, avec des ''rues'' d'1,5 mètre de large courant de chaque côté. Il est possible d'y ''entrer'', mais ces rues ne mènent nulle part, et elles sont trop étroites: on ne peut pas y vivre, y planter quoi que ce soit; on ne peut même pas s'y rassembler.»

Un clergé atomique

Les spécialistes des Sandia National Laboratories ne sont pas les premiers à avoir planché sur un système de mise en garde capable de tenir la route plusieurs millénaires. Au début des années 1980, Thomas Sebeok, spécialiste de sémiotique et de linguistique, avait réalisé pour l'Office of Nuclear Waste Management américain une étude intitulée «Méthodes de communication pour parler aux dix millénaires à venir». Il y avançait l'idée d'un système de relais des plus folkloriques pour transmettre des informations d'importance aux générations futures. «Ce système dit des ''rites et légendes'' revient à établir une ''fausse piste'': l'intrus s'éloignera du site, mais sa peur n'aura aucun lien avec la science, il ne saura rien des radiations et de leurs dangers; on espère simplement que les messages accumulés rendront les personnes concernées suffisamment superstitieuses pour les éloigner du site». Sebeok propose en outre la création d'un «clergé atomique», une confrérie à la Dan Brown, composée de physiciens, d'anthropologues, de sémioticiens (entre autres spécialités) ayant pour mission de préserver la «vérité».

Le concept de mythe artificiel de Sebeok est - en un mot - tout simplement absurde. Il reconnaît d'ailleurs lui-même les failles de son système: «les spécialistes du folklore consultés par nos soins nous ont bien précisé que cette méthode n'avait pas de précédent, et qu'ils ne pouvaient se souvenir d'aucune situation parallèle à celle-ci, à l'exception des célèbres (et inefficaces) malédictions associées aux lieux de sépulture (pyramides...) de certains Pharaons d'Egypte.» Nous ne savons toujours pas où se trouvent certains sites emblématiques des religions d'aujourd'hui (les spécialistes de la Bible se posent toujours la question de savoir si Moïse à ouvert les eaux de la Mer Rouge [Red Sea] ou celles de la Mer des Roseau [Reed Sea], un grand lac de la même région) ; il est donc peu probable qu'une poignée d'intellos parviennent à monter de toute pièce un mythe assez saisissant pour transformer le site de Carlsbad en no man's land pour des siècles et des siècles.

Tout cela a un air de déjà-vu ; sur le grand écran, du moins. Souvenez-vous: dans Alien, l'équipage du Nostromo capte un message transmis par l'épave d'un vaisseau spatial. Les spationautes décident d'enquêter sur place, et finissent par découvrir que la transmission était en fait une mise en garde. Trop tard: le Nostromo est alors en passe de se transformer en service maternité pour monstres spatiaux peu amènes.

Ne rien faire, la meilleure solution

En faisant tout notre possible pour décourager les visiteurs, nous obtiendrons sans doute l'effet inverse: si les anthropologues du futur (ou, si le futur est plus sombre, les pilleurs à la Mad Max) découvrent une forêt d'obélisques en plein désert... Ils auront sans doute envie de l'explorer. Les solutions proposées sont imaginatives, mais franchement inutiles - quand elles ne sont pas contre-productives. Pour que ce système fonctionne, il faudrait que le visiteur se donne la peine de déchiffrer (avec peine) une série de messages abscons ; il pourrait tout aussi bien agir sans se poser de questions (creuser pour trouver métaux et pétrole, par exemple).

Soulignons enfin le paradoxal manque de prévoyance d'un projet pourtant consacré au... futur. Certes, la radioactivité provoque le cancer et peut être à l'origine d'un nombre incalculable de maux. Mais le rapport oublie de préciser que l'humanité pourrait tout à fait parvenir à traiter avec succès les pathologies liées aux radiations, et ce dans les prochaines décennies. Si la médecine parvient à élaborer des traitements miracles, faudra-t-il alors réunir un nouveau groupe de spécialistes, pour inscrire sur les monuments des messages expliquant dans les détails les meilleures techniques de chimiothérapie ? Au total, la méthode la plus sensée reste encore de ne rien faire. Cela peut paraître dur, paresseux, et irresponsable, mais au moins, cela nous reviendra moins cher qu'une série de gigantesques monolithes de granit et autres centres d'information dernier cri pour charognards du futur. Et je ne parle même pas des groupes d'experts qu'il faudrait engager pour superviser tout ce joyeux bazar.

Juliet Lapidos

Traduit par Jean-Clément Nau

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