France

Pour comprendre les primaires de 2017 il faut revivre celle de 1995

Benjamin Pietrapiana et Cédric Rouquette, mis à jour le 22.01.2017 à 11 h 00

Compétition permanente, surprises incessantes, prime à l'outsider... La victoire de Lionel Jospin contre Henri Emmanuelli à l'issue d'un scrutin-éclair influence encore les pratiques des partis politiques du XXIe siècle.

Le vote de la primaire de 1995, dans la fédération de Seine-Maritime. JOËL SAGET / AFP.

Le vote de la primaire de 1995, dans la fédération de Seine-Maritime. JOËL SAGET / AFP.

À cause d’elles, la présidentielle française est devenue une compétition permanente. François Fillon a été candidat dès mai 2013, quatre ans avant l’échéance. Les Verts, en octobre 2016, puis la droite, en novembre, ont organisé leurs primaires avant le Parti socialiste et ses alliés, dont les sept candidats vont se départager les 22 et 29 janvier. La séquence de la primaire, avec ses quatre débats qui constituent autant de show télévisés, est devenue un temps fort du système politique français, à défaut de faire partie de ses institutions.

Il y a encore un quart de siècle, personne n’avait encore réussi à organiser en France cet arbitrage populaire sans lequel rien ne se décide aux Etats-Unis. Cette évolution, la Ve République la doit au Parti socialiste, qui a dû improviser une consultation en urgence avant la présidentielle de 1995 pour combler le vide laissé par l’absence de patron hérité des années Mitterrand. La victoire de Lionel Jospin contre Henri Emmanuelli, à peine concevable six semaines avant qu’elle se produise, influence encore les pratiques des partis politiques du XXIe siècle.

La primaire cartonne, dans sa version repliée sur l’appareil militant (primaire dite fermée) ou celle élargie à tous les sympathisants autoproclamés (primaire dite ouverte). Depuis celle de 1995, deux partis lui ont confié son destin en 2002 (Les Verts, le PCF), trois l’ont véritablement fait en 2007 (le PS, les Verts, le PCF), trois encore en 2012 (le PS, les Verts, le PCF). Même la droite s’y est mise en sacrifiant son sacro-saint culte du chef. Elle a fait semblant en 2007, quand Nicolas Sarkozy finit par être le seul candidat déclaré à la primaire qu’avait prévue sa famille politique. Pour 2017, elle a rassemblé plus de 4 millions de personne autour de son destin, surpassant largement le score de la gauche, qui en avait attiré moins de 3 millions cinq ans plus tôt.

Si la primaire épice à ce point le débat politique français, c’est qu’elle réserve des surprises presque à tous les coups. Yannick Jadot a éliminé Cécile Duflot dès le premier tour de la consultation chez les écologistes. François Fillon, qui était présenté au mieux comme le troisième homme, a écrasé les favoris, Nicolas Sarkozy puis Alain Juppé, au premier et au second tour. «La primaire ouverte est la plus grande innovation démocratique et institutionnelle de ces vingt dernières années, dans un système politique qui a très peu évolué depuis 1958, avance Thomas Clay, président de la haute autorité de la primaire de la Belle Alliance Populaire. Avant, on déterminait le candidat dans un entre-soi en fonction des courants dans le parti, même si le candidat s'était déjà présenté deux ou trois fois et avait échoué. La primaire permet d'éviter à ceux qui échouent de toujours se représenter...» Elle fait et défait la légitimité des leaders politiques: François Hollande a construit sa victoire à la présidentielle de 2012 sur ses 57% face à Martine Aubry, alors première secrétaire en titre du PS.

Tout aurait pu commencer à droite, pour l’élection de 1995, déjà. «Charles Pasqua, quand il était ministre de l'Intérieur, a déposé un projet de loi pour créer une primaire afin de départager Chirac et Balladur, se souvient Rémi Lefebvre, politologue et chercheur au Céraps, auteur de Les Primaires socialistes, la fin du parti militant (Éd. Raisons d’agir, 2011). Chirac ne voulait pas, car, en tant que président du RPR, il se pensait candidat légitime. Ils n'ont pas réussi à se mettre d'accord.»

Charles Pasqua, rallié à Edouard Balladur, avait évidemment une petite idée derrière la tête, mais il considérait aussi que la primaire s’inscrivait dans la logique de la Ve République. «A ce moment-là, Pasqua se situe dans le droit héritage du général de Gaulle, qui entendait dépasser les partis.» Une vision loin d'être consensuelle, certains gaullistes considérant eux, encore aujourd'hui, que les primaires, mêmes ouvertes, trahissent l'esprit du régime.

«Le choix des militants s'est porté sur les personnalités plus que sur les programmes»

La gauche socialiste a d’autres problèmes à régler quand se profile la fin du deuxième septennat de François Mitterrand. Elle n’a plus de chef incontestable. Le président est malade; affaires et scandales éclaboussent la fin de son mandat. Le parti est carbonisé depuis la gifle des législatives de 1993 (275 députés socialistes dans l'assemblée sortante, 57 dans la nouvelle) et la débâcle des élections européennes de 1994, qui a poussé Michel Rocard vers la sortie. Une «situation catastrophique, comparable à celle d'aujourd'hui», décrit Rémi Lefebvre, également militant du PS.

Jacques Delors, président de la Commission européenne depuis dix ans, est le seul à bénéficier de sondages favorables, dans une France qui n'a pourtant voté oui que d'extrême justesse au traité de Maastricht en septembre 1992. Mais le 11 décembre 1994, devant Anne Sainclair et les caméras de l'émission 7/7 sur TF1, il lit un texte préparé à l’avance en regardant la caméra, comme lors des voeux du 31 décembre: «J’ai décidé de ne pas être candidat à la présidence de la République.» Laurent Fabius est discrédité par l’affaire du sang contaminé, pour laquelle il sera blanchi par la Cour de justice de la République cinq ans plus tard. Michel Rocard porte encore la croix de ses 14,5% aux élections européennes. La gauche ne sait plus à qui s’en remettre.

Certes, il y a une liste de noms. Mais «aucun candidat ne s'impose absolument». L’homme qui dressera ce constat dans son livre, Lionel raconte Jospin (Seuil, 2010), est alors en pleine traversée du désert. Depuis sa défaite aux élections législatives dans sa circonscription de Haute-Garonne, il doit se faire discret. En l'absence d'alternative évidente et de mitterrandien disponible, Henri Emmanuelli, alors premier secrétaire, se présente. Jack Lang aussi, mais le protégé de Mitterrand se retire au bout d'une semaine au profit du Landais.


 

Lionel Jospin s'accorde le temps de la réflexion. Puis, le 4 janvier 1995, «en respect des statuts», le premier secrétaire du premier mandat de François Mitterrand (1981-1988) dépose sa candidature devant le bureau national du PS. Le principe de la primaire interne, réservée aux adhérents du parti, dort dans les textes du PS depuis la refondation d’Epinay en 1971. «Mais l'occasion ne s'est pas présentée avant 1995, observe Rémi Lefebvre. En 1974, François Mitterrand est le candidat du parti. En 1981, Rocard renonce car il ne souhaite pas entériner les divisions. En 1988, François Mitterrand est le président sortant, donc légitime.»

Rue de Solférino, on tique. Jospin, comme le décrit Rémi Lefebvre, se positionne en «mitterrandien critique, distant du deuxième mandat». L’ancien ministre de l'Éducation, évincé du gouvernement en avril 1992, appelle cela le «droit d’inventaire». «Dans le parti, ça n'arrangeait personne que Lionel Jospin retrouve de l'air», se souvient Daniel Vaillant, futur directeur de campagne. Le 5 février 1995, après une brève campagne de quinze jours sans débat, le résultat est net. Avec 65,9% des 82.649 suffrages exprimés, Lionel Jospin sort largement vainqueur du scrutin. «Le choix des militants s'est porté sur les personnalités des candidats, plus que sur leur programme», analyse Daniel Vaillant.

Quand Jospin surfait sur une primaire

Seuls les militants ont voté, mais leur choix ne désarçonne pas le peuple de gauche. Un sondage de l'institut CSA a révélé que les préférences des adhérents socialistes et celles des non encartés étaient comparables. Comme si une primaire ouverte avait lieu, en somme. 52% des encartés socialistes et 39% des Français estimaient que Lionel Jospin constituait «le meilleur candidat du PS». Seulement 28% des premiers et 17% des seconds auraient, eux, choisi Henri Emmanuelli. Le refus de la discipline partisane insuffle déjà l’esprit des primaires, renversant celui qui avait été élu premier secrétaire par 87% des membres du Conseil national à l'issue du congrès de Liévin, en novembre 1994.

Lionel Jospin, drapé d’une légitimité toute neuve, termine en tête du premier tour de la présidentielle à la surprise générale avec 23,3%, devant Jacques Chirac, et presque cinq points devant celui qui avait écrasé les sondages jusqu’au printemps, Edouard Balladur. Avec un honorable score de 47,3%, il est battu par Jacques Chirac au second tour. «L'opposition entre Henri Emmanuelli et Lionel Jospin a été une saine confrontation démocratique, se souvient Daniel Vaillant... Mais après cette victoire, on ne s'est jamais fait de faux espoirs pour le second tour de 1995. On était heureux de prouver que la gauche n'était pas morte.»

Dans cette affaire, Lionel Jospin remporte plus qu’une primaire. Il redevient le leader légitime de son camp politique pour un septennat. Henri Emmanuelli abandonne «les états d’âme pour des états de service» et lui cède le Parti socialiste à la fin de l'année 1995. L'improbable dissolution de l'Assemblée nationale de 1997, ordonnée par Jacques Chirac, permet au nouveau premier secrétaire d’entrer à Matignon et de remettre la gauche au pouvoir. Deux ans après, Jospin surfe encore sur sa victoire de la primaire interne et sur son score à la présidentielle. Il sera le chef du gouvernement de coalition le plus long de la Ve République et n’aura, bien entendu, pas de rival pour la présidentielle de 2002 avant, par excès de confiance, de faire le lit du «coup de tonnerre» de son élimination.

«Globalement, les militants votent comme les sympathisants»

Que la primaire soit ouverte ou fermée n’est pas vraiment la question, pourvu que les électeurs désignent eux-mêmes leur candidat. «(Cette) distinction est plus limitée qu’il n’y paraît, est-il écrit dans un rapport du think tank Terra Nova de 2008, Pour une primaire à la française, écrit par Olivier Ferrand […]. Le résultat d’une primaire ne change pas selon qu’elle est ouverte ou fermée. Globalement, les militants votent comme les sympathisants. Pour une raison simple: les militants sont représentatifs des sympathisants.» Dans la foulée, en 2009, le PS retient le principe d’une primaire ouverte, même si Arnaud Montebourg a dû menacer de démissionner de son poste de secrétaire national à la rénovation pour emporter l’adhésion.

Mais trois ans avant, il avait déjà innové en organisant un scrutin semi-ouvert, réservé aux encartés mais donnant lieu à une campagne d'adhésions à petit prix: les célèbres «militants à 20 euros». En 1995, Ségolène Royal riait de la confrontation entre Henri Emmanuelli et Lionel Jospin en les comparant à «deux trains [...] lancés l'un contre l'autre»: dix ans plus tard, elle est la première à se saisir des enjeux d’une primaire 2006 plus ouverte que la précédente, avec 180.000 électeurs davantage intéressés par les sondages d'intentions de vote que par les jeux d'appareil. «Malgré [son] profil standard, elle est parvenue à styliser une identité distinctive qui la fait apparaître comme une candidate extérieure à l’establishment socialiste, avance Rémi Lefebvre dans son article «L’opinion et la participation: la campagne présidentielle de Ségolène Royal». Elle a construit son autorité sur une légitimité extra-partisane et sur le capital de reconnaissance médiatique et sondagière qu’elle acquiert à partir de 2005.»

Le succès des primaires est aussi le corollaire d’une forte crise de confiance dans le personnel politique qui caractérise la vie de la Ve République. «C’est lorsque [...] les partis n’arrivent plus à résoudre leurs problèmes de leadership qu’ils adoptent des primaires», expliquait encore Rémi Lefebvre à Slate en novembre 2016. La défaite de Nicolas Sarkozy, pourtant redevenu président de l'UMP, puis de LR, à l'automne 2014, et le renoncement de François Hollande ne disent rien d'autre. «Compte tenu de l'image des partis dans l'opinion aujourd'hui, tenir l'appareil n'est pas une condition pour remporter la primaire, affirme Thierry Clay. Désormais, c'est peut-être un handicap.» Pour cette primaire de la gauche, le représentant du courant majoritaire du PS, Manuel Valls, a tout sauf partie gagnée avant le premier tour. Et le chef du parti, Jean-Christophe Cambadélis, n’a ni réussi à convaincre François Hollande d’y aller, ni pris la peine d’y aller à sa place.

Benjamin Pietrapiana
Benjamin Pietrapiana (1 article)
Journaliste à l'agence Creafeed
Cédric Rouquette
Cédric Rouquette (76 articles)
Journaliste
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