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Rupert Murdoch, entre discours et action

Jack Shafer, mis à jour le 25.11.2009 à 14 h 27

Il parle ou il agit

Rupert Murdoch à une conférence sur le web 2.0 à San Francisco, Reuters 18/10/2007 Kimberly White

Rupert Murdoch à une conférence sur le web 2.0 à San Francisco, Reuters 18/10/2007 Kimberly White

Bien décidé à mener une guerre frontale contre Google qu'il accuse de le «voler», Rupert Murdoch vient d'annoncer vouloir désindexer les sites qu'il possède du moteur de recherche. Si cette initiative venait à voir réellement le jour, il serait alors impossible de trouver une page des sites du Wall Street Journal, du Times ou encore du New York Post via Google. Pour le tycoon, il s'agirait de rediriger le contenu de ses sites sur le nouveau moteur de recherche de Microsoft, Bing. Un outil qui priviligierait les contenus payants à la différence de Google. Parti en croisade contre le tout-gratuit d'Internet, décrié par une grande parti de la blogosphère, Murdoch ne renonce pas: l'accès à ses sites sera payant ou ne sera pas. C'est en tout cas ce qu'il pense. De là à ce qu'il agisse...

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Quand Rupert Murdoch agit, c'est avec une détermination et une efficacité sans égales. Souvenez-vous des événements de Wapping, en 1986, lorsqu'il a mis les syndicats du Royaume-Uni à genoux ; de l'acquisition et de la transformation du vieux groupe de télévision Metromedia, qui devint le Fox Broadcasting Network ; du rachat du groupe Dow Jones, possesseur du Wall Street Journal; de son entrée fracassante sur le marché de la télévision par satellite ; de l'aplomb dont il a fait montre en chipant les droits de diffusion des matchs de la NFL au nez et à la barbe de CBS; de l'élaboration du Fox News Channel; de la tentative (rusée et victorieuse) de rachat de MySpace; de son projet pour réduire les émissions de CO2 - pour ne nommer qu'une partie de ses illustres exploits.

Et puis il y a Rupert le causeur, qui disserte sur l'importance de la liberté d'expression et des droits civiques tout en acceptant sans sourciller les demandes de censure du gouvernement Chinois; le Rupert qui soutient les Tories, puis se découvre une âme de Travailliste, avant de retourner à nouveau sa veste au moment le plus opportun. Si Murdoch prend la peine de dire quelque chose, il y a une chance sur deux pour que ce soit un mensonge. En 1976, lorsqu'il rachète le New York Post à Dorothy Schiff, il déclare que «la ligne politique [du Post] restera inchangée»... promesse bien évidemment non tenue. Il ne tarit pas d'éloge sur le libéralisme tout en quémandant des subventions gouvernementales. Il prétend qu'une «commission spéciale» permettra de garantir l'«indépendance éditoriale» du Wall Street Journal... puis fait fi des recommandations de ladite commission en remplaçant le rédacteur en chef du quotidien.

Cette semaine, c'est Murdoch le causeur qui a fait les gros titres, en accusant Google, Microsoft, Ask.com et la BBC (entre autres) de voler le contenu des journaux de sa compagnie, News Corp. (le Wall Street Journal, le Times de Londres, le tabloïd The Sun, etc.). Il a déclaré à qui voulait l'entendre que ces sociétés outrepassaient le droit de citation (fair use) ; qu'il intenterait moult procès et qu'il érigerait des «murs payants» (des pay walls, ce système restreignant l'accès d'un site aux seuls abonnés) autour des sites de ses journaux afin de bouter ces vils braconniers hors de son territoire. Palsambleu !

Murdoch pense-t-il vraiment pouvoir gagner un procès de ce type contre les moteurs de recherche? Non - pour la simple et bonne raison qu'il n'a même pas pris la peine de porter plainte... (Les avocats de Murdoch lui ont sans doute conseillé de n'engager aucune poursuite : loin de limiter le droit de citation, ce type de procès pourrait bien, au final, le renforcer). Même constat pour les «murs payants» : il menace de les mettre en place depuis des mois, mais s'il y croyait, il l'aurait déjà fait. Et s'il détestait vraiment Google, il n'aurait pas refusé d'installer le fichier robots.txt sur ses sites - fichier empêchant le moteur de les incorporer à ses résultats de recherche.

Murdoch essaie tout simplement d'influencer son monde à coup de déclarations fracassantes. Il y a trois mois, il promettait la mise en place d'un système de consultation payante sur les sites des journaux de News Corp. d'ici à juin 2010. Aujourd'hui, il doute que la société puisse tenir ce délai. C'est là du Murdoch pur jus: semer la confusion, récolter la perplexité.

Si le fait de creuser des douves numériques autour des propriétés journalistiques de News Corp. était dans son intérêt, Murdoch n'en aurait pas parlé - il l'aurait fait. S'il pousse aujourd'hui des cris d'orfraie, c'est pour indiquer à ses concurrents 1) dans quelle direction il compte mener News Corp. et 2) qu'il veut absolument que ces derniers le suivent dans cette voie. Et ils doivent le suivre, car dans le cas contraire, les journaux du tyran génocidaire (l'Australian, le Times, le New York Post, le Sun, News of the World, entre autres) se retrouveront totalement isolés.

Si Murdoch veut vraiment s'essayer au système du mur payant, le Wall Street Journal serait sans aucun doute le meilleur cobaye potentiel: le quotidien fait déjà payer les lecteurs de son site, tout en laissant une partie de son contenu en libre-accès dans un système baptisé «freemium» (néologisme composé des termes «free» et «premium»par Chris Anderson, rédacteur en chef de Wired). Selon Bill Tancer, de Experian Hitwise, si Murdoch consolidait le mur payant du Journal afin de tenir Google et Google News à distance, le site du quotidien pourrait perdre 25% de son trafic ; il ajoute qu'une décision de ce type « pourrait rebuter des abonnés en ligne potentiels ».

Ce n'est bien évidemment pas ce que souhaite Murdoch. Il a beau répéter que le «journalisme de qualité» coûte cher, et qu'un «secteur qui offre gratuitement ce qu'il produit cannibalise sa capacité à fournir un travail de qualité», il n'en a pas moins fait baisser le prix des journaux à Londres (et a essayé de faire de même à New-York). Par ailleurs, il n'a rien contre la diffusion gratuite (ou contre le «cannibalisme», si vous préférez) lorsque la chose l'arrange: toutes ses chaines hertziennes sont gratuites - autrement dit, financées par la publicité. De la même manière, le site MySpace demeure totalement gratuit.

Lorsqu'il achète MySpace, en 2005, Murdoch déclare que les jeunes «veulent avoir accès à l'information où ils le souhaitent, quand ils le souhaitent. Ils ne veulent pas que leur média les manipule : ils veulent manipuler leur média. Ils veulent remettre en question, analyser, proposer un point de vue différent.». Un an plus tard, alors qu'il surfe encore sur la vague de MySpace et des nouveaux médias (sous les vivas de la presse), Murdoch se félicite du fait que « le pouvoir échappe peu à peu à la vieille élite de notre secteur - les rédacteurs en chef, les cadres supérieurs et, il faut bien l'admettre, les propriétaires. »

Mais cette époque est bel et bien révolue : MySpace est récemment entré dans une «spirale de la mort». Son taux de visiteurs uniques a chuté de 15% cette année ; aux Etats-Unis, le nombre de pages vues durant le mois de septembre 2009 n'était que de 22 milliards (contre 44 milliards en septembre 2008). Cette baisse spectaculaire du nombre de pages vues pénalise très sérieusement le site, qui «gagnera 100 millions de dollars de moins que prévu sur les 900 millions escomptés lors de la signature du contrat de trois ans avec Google», selon l'Associated Press. Rien d'étonnant, donc, à ce que Murdoch fasse à nouveau les yeux doux à la «vieille élite» : il dit aujourd'hui espérer son retour...

Lorsque qu'on entend adopter la méthode Coué en dépit du bon sens, mieux vaut se ménager quelques portes de sortie. Cette technique n'a plus de secrets pour Murdoch. Selon Cory Doctorow, Jason Calacanis et Mark Cuban, il est possible que l'homme d'affaire australien souhaite passer un accord avec un moteur de recherche de second ordre (Bing ou Ask, par exemple) ; ce dernier le paierait grassement pour acquérir (et proposer à ses utilisateurs) un droit d'accès exclusif aux sites de News Corp. Un projet ressemblant trait pour trait au partenariat MySpace/Google (qui prendra fin l'année prochaine). Bonne chance, Rupert ! Vous en aurez besoin !

Quand Rupert Murdoch parle, c'est pour mentir ou pour retarder l'inévitable. Rien ne sert alors de l'écouter - c'est lorsqu'il agit en silence qu'il faut tendre l'oreille.

Jack Shafer

Traduit par Jean-Clément Nau

Image de une: Rupert Murdoch à une conférence sur le web 2.0 à San Francisco, Reuters 18/10/2007 Kimberly White

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