Science & santé

Si la majorité des espèces de primates disparaissent, nous avons du souci à nous faire

Peggy Sastre, mis à jour le 20.01.2017 à 12 h 28

60% des espèces de primates sont en danger à cause des activités humaines. C'est se tirer une belle balle dans le pied.

Le semnopithèque de Phayre, quasiment disparu à cause du caoutchouc | Vijay Anand Ismavel via Flickr CC License by

Le semnopithèque de Phayre, quasiment disparu à cause du caoutchouc | Vijay Anand Ismavel via Flickr CC License by

Les primates sont en danger. C'est le (long) cri d'alarme poussé par une trentaine de scientifiques dirigés par Alejandro Estrada dans la revue Science Advances, ce 18 janvier: plus de la moitié des primates non-humains sont aujourd'hui menacés d'extinction à cause des activités humaines. Et avec tant de nos plus proches parents biologiques en passe d'être rayés de la planète, c'est bien notre propre existence que nous mettons en péril.

Premièrement, parce que les singes sont des acteurs essentiels des «services écosystémiques», à savoir des bénéfices que notre espèce peut tirer de l'environnement. En 2005, l'Évaluation des écosystèmes pour le millénaire standardisait et normalisait la notion, en établissant pas moins de vingt-quatre services majeurs, regroupés en quatre grandes catégories:

- les services de support ou d'approvisionnement: tous les biens «naturels» qui permettent aux humains de se nourrir, de se vêtir, de s'abriter ou encore de se divertir;

- les services de régulation grâce auxquels l'environnement ne nous est pas trop hostile;

- les services socioculturels: les biens immatériels offerts par la nature et les valeurs que les sociétés lui attribuent; 

- et les services ontogéniques qui permettent un développement optimal de l'individu, de la fécondation jusqu'à l'âge adulte.

Dans toutes ces catégories, les primates non-humains sont présents et ils y jouent bien souvent un rôle des plus cruciaux.

Mais ce qu'il y a d'encore plus crucial dans la mise en garde de Science Advances, c'est que nous sommes nous aussi «des singes» et que nous partageons avec eux bien plus que des habitats ou des ressources. Comme le martèlent depuis des décennies bon nombre de primatologues, et notamment l'un des plus éminents d'entre eux, Frans de Waal, la distinction entre «eux» et «nous» est un artefact caduc, uniquement là pour choyer l'illusion d'une spécificité de notre espèce qui ne fait désormais plus aucun sens à la lumière de l'évolution. Grâce à Darwin et à ses successeurs, nous savons qu'il n'existe en général aucune différence de «nature» entre les animaux et nous, et que la différence de degré est en particulier des plus infimes avec les primates: nous partageons ainsi entre 90 et 98% de nos gènes avec les chimpanzés et les bonobos, soit (pour la fourchette haute) ce qui sépare en moyenne un homme d'une femme. Une proportion pouvant doublement servir de métaphore: à la fois de notre tendance à sous-estimer les différences sexuelles et à surestimer ce qui nous distingue des autres hominidés –et à nous croire sortis du crâne d'un quelconque Jupiter.

Et parce qu'ils sont nos plus proches parents biologiques, les primates non-humains sont une extraordinaire ressource de connaissances sur notre propre physiologie, nos comportements, notre histoire, notre cognition, notre façon de faire et d'élever nos enfants et de tisser des liens sociaux, nos manières de nous faire la guerre et de résoudre nos conflits, notre mémoire, notre capacité d'apprentissage, sans oublier l'évolution de nos technologies et de notre langage.

Des connaissances dont nous n'avons pas frôlé le commencement d'un début d'exhaustivité et qui, tels les œufs d'or de la proverbiale poule, disparaîtront à tout jamais si nous continuons sur la lancée décrite dans l'étude d'Alejandro Estrada et al: droit dans le mur, les deux pieds devant. Revue de détail.

Un constat plus qu'alarmant

Au sein des mammifères, les primates constituent l'ordre le plus divers derrière les rongeurs (2.256 espèces) et les chiroptères (ou chauve-souris, 1.151 espèces). A l'heure actuelle, les scientifiques estiment que les primates représentent 701 taxons distribués en 504 espèces, 79 genres et 16 familles –du minuscule microcèbe de Madame Berthe (Microcebus berthae, 30 grammes au compteur) aux impressionnants gorilles (200 kilos de muscles pour les mâles dominants). Les primates non-humains se rencontrent dans quatre régions –les néotropiques (171 espèces), l'Asie (119 espèces), l'Afrique continentale (111 espèces) et Madagascar (103 espèces)– et quatre-vingt dix pays au total. Reste que les 2/3 de toutes ces espèces vivent dans seulement quatre pays: le Brésil, l'Indonésie, Madagascar et la République démocratique du Congo (RDC). En grande majorité, l'habitat de ces animaux est la forêt tropicale humide, mais on les retrouve aussi dans les bois tempérés, les forêts tropicales sèches, les forêts montagneuses humides (jusqu'à 4.000 mètres d'altitude), les mangroves, les savanes, les prairies ou encore les déserts de sable ou de roches.

Selon les trente-et-un primatologues, zoologues, anthropologues, écologues ou encore généticiens à avoir participé à l'étude, 60% de ces animaux sont en danger d'extinction et 75% ont déjà sérieusement entamé une phase de déclin. Avec 87% d'espèces menacées, Madagascar incarne la triste figure de proue de ce mouvement –l'Asie n'est pas loin derrière, avec 73% d'espèces en voie de disparition, avant l'Afrique continentale (37%) et les néotropiques quasiment à égalité (36%).

Du fait de la perte d'habitat qu'elle génère, l'agriculture est le premier ennemi des singes, avec 76% des espèces menacées par l'extension des terres cultivées. Entre 1990 et 2010, l'agriculture aura ainsi fait perdre 1,5 millions de kilomètres carrés aux primates, soit trois fois la surface de la France. En Afrique comme en Asie, c'est avant tout l'huile de palme qui cause le plus de tort aux animaux, et notamment aux orangs-outangs de Sumatra et de Bornéo (Pongo abelii et Pongo pygmaeus). Avec le développement de l'exploitation des palmiers, l'Amérique du Sud est en passe de devenir elle aussi extrêmement préoccupante. En Chine, les plantations d'hévéas pour le caoutchouc auront quasiment fait disparaître le gibbon de Hainan (Nomascus hainanus) et son cousin à joues pâles (Nomascus leucogenys). Idem en Inde et en Asie du Sud-Est pour le loris lent du Bengale (Nycticebus bengalensis), le gibbon houlock (Hoolock hoolock) et le semnopithèque de Phayre (Trachypithecus phayrei). Si les modèles actuels se confirment, sur l'ensemble de la planète, les prochaines décennies pourraient voir 68% des régions habitées par les primates menacées par l'expansion des terres cultivées.

Viennent ensuite l'exploitation forestière et la chasse (menaçant chacune 60% des espèces) et l'élevage (31%). Parmi les périls statistiquement plus secondaires, mais néanmoins réels pour les primates concernés, les infrastructures routières et ferroviaires, ainsi que l'exploitation gazière, pétrolière et minière inquiètent entre 2 à 13% des espèces. A Madagascar, les mines d'or et de saphir clandestines ont grignoté une bonne partie des forêts, y compris les protégées, habitat des lémuriens arrivés sur l'île voici environ 65 millions d'années à bord de radeaux improvisés. Aux Philippines, l'or, le cuivre et le nickel menacent méchamment le tarsier national (Carlito syrichta). En RDC, les «mines de sang» sont aussi fatales aux gorilles des plaines orientales (Gorilla beringei graueri), dont les populations ont perdu près de 80% de leurs effectifs entre 1995 et 2015, passant de 17.000 individus à 3.800. Au Pérou, c'est le zinc et le cuivre qui auront bientôt la peau du singe laineux à queue jaune (Lagothrix flavicauda).

Des moyennes qui varient évidemment selon les régions –par exemple, l'élevage est la première menace pour les primates dans les néotropiques, avec 59% des espèces touchées, alors qu'en Afrique continentale, en Asie et à Madagascar, c'est la chasse qui représente le plus grand risque pour la survie de 54 à 90% des espèces. Sans oublier la guerre: au Cambodge, plusieurs décennies de combats ont décimé les doucs à pattes noires (Pygathrix nigripes); en RDC et au Rwanda, les conflits ont augmenté la consommation de viande de brousse et fauché les populations de gorilles et de bonobos (Pan paniscus).

Une perte pour la biodiversité

Selon les calculs des chercheurs, les espèces les plus vulnérables se caractérisent par une histoire de vie lente et une distribution géographique limitée, autant d’éléments qui entravent leur adaptabilité face aux bouleversements anthropiques et notamment climatiques. Une fragilité en mode boule de neige: si une espèce est menacée, toutes celles dont elle est phylogénétiquement proche risquent aussi de l'être, vu qu'elles ont une taille, une physiologie reproductive ou encore des besoins alimentaires en commun. C'est le cas par exemple des colobinés d'Asie du Sud-Est, qui se ressemblent par leur taille (relativement grande, avec les besoins énergétiques qui vont avec), leur mode de vie (diurne) et leur territoire (insulaire, donc rendant par définition la migration difficile pour des mammifères terrestres).

Et en diminuant et en fragmentant les habitats –la continuité écologique de 58% des forêts subtropicales et de 46% des forêts tropicales a aujourd'hui disparu–, les activités humaines font aussi perdre de leur diversité génétique aux espèces, comme on le voit chez les tamarins bicolores (Saguinus bicolor), les muriquis du nord (Brachyteles hypoxanthus), les colobes bais d'Iringa (Piliocolobus gordonorum) ou encore les gorilles de la rivière Cross (Gorilla gorilla diehli). Une moindre diversité génétique qui s'observe entre les individus des espèces, mais aussi au sein de ces individus: parce qu'ils sont souvent obligés de modifier leur régime alimentaire, la flore microbienne intestinale de ces singes perd par la même occasion de sa richesse. Les animaux deviennent ainsi plus vulnérables aux pathogènes et dès lors plus susceptibles d'infecter les humains et de générer de dramatiques épidémies comme celle d'Ebola ou du VIH/Sida.

Aller droit dans le mur

Selon l'examen d'Alejandro Estrada et de ses collègues, 47.000 articles scientifiques ayant comme sujet les primates ont été publiés entre janvier 1965 et mars 2016. Parmi ces recherches, 16% concernent des singes néotropicaux, 36% des africains et 48% des asiatiques. Une très large majorité de ces publications –66%– porte sur une seule famille, les cercopithécidés, dont font partie les macaques. Pourquoi? Parce qu'ils représentent le standard des modèles animaux sur lesquels les scientifiques étudient et décryptent nos comportements, notre physiologie et notre santé –avec comme objectif ultime d'en résoudre les problèmes. Sauf que cette monoculture n'est pas elle-même dénuée de complications, surtout quand on sait que nos parents les plus véritablement proches ne sont pas les cercopithécidés, mais (comme leur nom l'indique), les hominidés, qui ne représentent pour leur part seulement 10% de cette littérature.

Ce qui fait dire aux chercheurs que «malgré de considérables efforts menés ces quarante dernières années, les données scientifiques sur une large majorité d'espèces de primates sont encore très limitées». Idem pour les connaissances que nous sommes susceptibles de posséder sur notre propre espèce –et toutes les directions dans lesquelles nous pourrions les exploiter .

Si la mise en garde d'Alejandro Estrada et de ses nombreux collègues, dans cette étude et dans d'autres, n'est pas entendue, ces lacunes risquent de n'être jamais comblées. Nous continuerons alors sur notre stupide lancée et les quelque cinq millions d'années que nous avons pris pour «descendre» du singe ne vaudront définitivement que des cacahuètes.

Peggy Sastre
Peggy Sastre (29 articles)
Auteur et traductrice
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