Monde

Souviens-toi Donald, Staline mentait tellement qu'il n'a pas cru à l'invasion allemande!

M.T Anderson, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 23.01.2017 à 8 h 17

Dans un univers de désinformation, la mandature de Donald Trump aura quelques similitudes avec le régime de Joseph Staline. Et ces parallèles sont utiles pour comprendre la psychologie du mensonge nationalisé.

 
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montage Slate.fr. 
Photos de Richard Winchell et Tomislav Medak via Flickr CC License by

Trump et Staline, montage Slate.fr. Photos de Richard Winchell et Tomislav Medak via Flickr CC License by

Donald Trump partage plusieurs caractéristiques de taille avec son allié Vladimir Poutine—la première étant qu’il utilise la désinformation comme un outil politique. Quand les troupes et l’aviation russes ont envahi l’Ukraine en 2014 par exemple, le président russe a tout simplement nié qu'ils s'y trouvaient, ce qui a ralenti la réaction des Occidentaux en les déstabilisant. La tactique de diffusion de fausses informations utilisée par le régime de Poutine sort tout droit du vieux manuel de stratégie soviétique. Elle était notamment utilisée par Joseph Staline, qui projetait le même genre d’image d’homme fort et dont le flot constant de mensonges fut pendant des décennies un pivot du règne communiste.

Trump tient ses bobards de bonimenteur d’une autre sorte d’héritage, issu de la virile tradition capitaliste du représentant de commerce américain. Il vaut néanmoins la peine de comparer sa technique à l’efficacité du régime basé sur le mensonge dans la Russie de Staline, surtout compte tenu de l’étonnante pénétration des intérêts russes dans la future administration américaine.

Évidemment, il est exagéré de comparer les mensonges de Trump à ceux de Staline. Les différences entre les deux personnages sont nombreuses (Staline lisait les briefings de ses services de renseignements, lui). Trump et certains des membres de son cabinet sont éblouis, voire séduits par les Russes, mais il sont clairement plus intéressés par la culture des oligarques au pouvoir en ce moment que par les fonctionnaires soviétiques glauques et sanguinaires qui ont formé Poutine et consorts.

Dédoublement de personnalité surréaliste

Quoi qu’il en soit, il vaut la peine d’étudier ne serait-ce qu’un élément de comparaison entre tous ces souverains autoproclamés: le recours au mensonge comme principe de contrôle. A l’heure où nous pataugeons dans la boue de la désinformation ridicule mais néanmoins toxique qui infeste notre marigot politique, nous serions bien inspirés de regarder derrière nous pour nous remémorer à la fois la puissance de la malhonnêteté politique débridée, aux plus hauts niveaux du gouvernement, et les limites ultimes de son efficacité.

L’une des choses qui inquiète le plus les observateurs des mensonges de Trump est de voir à quel point il s’appuie sur les théories du complot. L’homme qu’il a choisi pour remplir la fonction de conseiller à la sécurité nationale, le lieutenant-général Michael Flynn, en a quasiment fait sa spécialité en soutenant des hypothèses aussi ridicules et absurdes que celle de la pizzeria pédophilo-satanico-démocrate, conjecture qui a bien failli se terminer en tragédie lorsqu’un homme s’y est rendu armé pour vérifier la véracité de la rumeur. Comme il est curieux de voir des adultes, et tout particulièrement des adultes qui seront bientôt chargés de la sécurité nationale américaine, débattre de ces contes de fées comme s'ils méritaient d’être pris au sérieux.

Lorsque les contre-vérités envahissent les plus hautes fonctions du pays, la population se retrouve plongée de force dans un dédoublement de personnalité surréaliste où prévalent deux sortes de souvenirs différents, deux livres de comptes distincts, deux réalités auxquelles il faut faire face. Cela asphyxie ceux qui veulent fonctionner en passant par un cadre légal et en respectant les règles, puisque les règles désormais s’appliquent à un monde imaginaire; pour obtenir de vrais résultats, il est toujours nécessaire d’adopter une position médiane stratégique. Les membres des camps rivaux se retrouvent en permanence obligés de lutter contre un état de dissonance cognitive.

Des tragédies qui ont laissé des traces

Un exemple: les purges staliniennes de la fin des années 1930 étaient fondées sur des théories complotistes incohérentes —en particulier sur une histoire de vaste réseau anti-gouvernemental qui aurait ourdi l’assassinat de Staline. Cette conjuration était parfaitement imaginaire, ce qui est peut-être regrettable d’ailleurs. Quoi qu’il en soit, quelque 8 millions de personnes furent arrêtées sous ce prétexte dans toute l’Union soviétique. Elles furent torturées par la police secrète dans des sous-sols et forcées à confesser des crimes qu’elles n’avaient pas commis. La plupart furent condamnées à l’exil dans des camps de travail lointains; environ un million furent fusillés.

Des mensonges faciles à réfuter sont capables de provoquer des ravages. Des vies étaient suspendues à des mensonges qu’une simple vérification aurait suffi à déboulonner.

Ce qui importe ici n’est pas tant les chiffres épouvantables (même s’il est essentiel de se rappeler le traumatisme historique subi par cette société lorsqu’on examine les positions géopolitiques actuelles de la Russie. Les parents et grands-parents des hommes de pouvoir d’aujourd’hui ont vécu cette tragédie, qui a laissé des marques sur tout l’électorat ainsi que sur les rouages gouvernementaux). Dans ce contexte, il est simplement important de souligner que des mensonges faciles à réfuter sont capables de provoquer des ravages à ce genre d’échelle.

La crédibilité n’avait pas grande importance dans les accusations portées par les laquais de Staline ou dans les mensonges que les victimes des purges étaient forcées d’avouer devant les tribunaux avant leur exécution. Même lors des célèbres procès-spectacles, conçus pour prouver au monde la légitimité des purges, une certaine paresse à l’endroit des inventions du régime était révélatrice de son arrogance. Des «espions» jetés en prison, qui balbutiaient le texte que leurs bourreaux les obligeaient à apprendre, avouaient avoir pris l’avion pour assister à des réunions à l’étranger alors que les pistes d’atterrissage qu’ils disaient avoir utilisées n’étaient plus en service; ils racontaient avoir eu des rendez-vous avec leurs homologues dans des hôtels rasés depuis plusieurs dizaines d’années. Des vies étaient suspendues à des mensonges qu’une simple vérification aurait suffi à déboulonner.

Rectifiez vos souvenir

Les preuves n’étaient pas crédibles, mais elles étaient conçues de manière à raconter une histoire intéressante —parce qu’il n’en fallait pas davantage pour convaincre une proportion visible du peuple de réclamer une exécution à cor et à cri. La grande majorité gardait le silence et, perplexe, se contentait de décrocher de ses murs les chromos des officiels du parti liquidés pour les remplacer par d’autres. Les morts tombés en disgrâce étaient effacés des photographies des triomphes de naguère. Le message à la population était clair: rectifiez vos souvenirs. Il y a désormais un nouveau passé.

Le slogan omniprésent de Staline pendant cette période était par lui-même un vrai petit miracle de mensonge dépourvu de toute vergogne: «La vie devient meilleure, camarades! La vie devient plus joyeuse!»

En entendant la liste des accusations impossibles portées contre eux, les victimes des purges murmuraient souvent qu’ils avaient l’impression d’être dans un rêve duquel il leur était impossible de s’éveiller. Ils voyaient des amis les accuser de crimes absurdes et monstrueux. Évidemment qu’il leur semblait rêver: on les obligeait à manœuvrer dans un système juridique réel tout en se basant sur de faux postulats de départ. Ils étaient obligés de négocier des peines dans des situations où en aucun cas la vérité ne pouvait être tolérée. Comme le diraient les logiciens, leurs vies suintaient par les fissures ouvertes entre les exactitudes et la vérité. 

Une vieille blague soviétique éculée circulait au sujet de la Pravda («vérité») et Izvestia («les informations»), les deux grands journaux du pays: «Il n’y a aucune vérité dans Les informations, et pas la moindre information dans La Vérité

Il faut absolument se rappeler ceci: un régime peut tout à fait manipuler un peuple pour l’empêcher de protester même devant le mensonge le plus éhonté. Le nombre n’assure aucune sécurité, même pas le très grand nombre, si personne ne dit rien. Avant de tomber dans les fantasmes cauchemardesques d’une dystopie progressiste cependant, soulignons que Staline avait à sa disposition une presse nationalisée et totalement captive. Toutes les informations imprimées devaient être approuvées par le Parti, ce qui pourvoyait à la pulvérisation totale de la réalité. Une vieille blague soviétique éculée circulait au sujet de la Pravda («vérité») et Izvestia («les informations»), les deux grands journaux du pays: «Il n’y a aucune vérité dans Les informations, et pas la moindre information dans La Vérité

Trump n'a même pas besoin d'une presse muselée

Le fait que nous n’en soyons pas encore là aux États-Unis est d’une importance vitale —bien qu’il ne faille pas oublier que Trump a brandi la menace de répression de la presse. Dans la mesure où il a réellement un plan pour y parvenir, il consiste apparemment à passer par une restriction des accès officiels, même pendant les conférences de presse, et, ce qui frappera peut-être encore plus fort, à la saigner à blanc financièrement en la traînant devant les tribunaux.

Bien entendu, tout tentative de porter atteinte à la liberté de la presse donnerait lieu à une ferme opposition constitutionnelle. D’un autre côté, dans les années 1930 il n’a pas été nécessaire d’avoir une presse captive pour convaincre des milliers de gauchistes américains de croire Staline sur parole et d’ignorer résolument les preuves des purges qui avaient lieu en URSS; nul besoin non plus d’une presse muselée pour convaincre les partisans de Trump de favoriser une fiction bâclée au détriment des faits (récemment par exemple, plus de la moitié des électeurs américains ont confié lors de sondages qu’ils étaient convaincus qu’il avait remporté «une victoire écrasante» en termes de nombre total de suffrages alors qu’il a perdu le vote populaire par près de 3 millions de voix.)

La Russie de Poutine, en revanche, compte toujours une des presses les plus muselées et surveillées du monde. Le régime de Poutine ne se contente pas d’utiliser le nœud coulant du capitalisme de connivence pour acheter et étrangler l’opposition; le taux de mortalité chez les journalistes russes est terrifiant et il est fort probable que l’on puisse faire remonter jusqu’au gouvernement nombre des meurtres commandités, mystérieuses blessures à la tête et autres chutes spontanées par la fenêtre qui leurs sont fatals. Trump a défendu son ami Poutine sur ce sujet comme sur beaucoup d’autres. Lorsqu’on lui a demandé de condamner la probable implication de Poutine dans l’assassinat de journalistes, Trump a pour ainsi dire traité cette requête par le mépris. Il s'est contenté de répondre: «Notre pays tue beaucoup aussi».

Transformer les experts en boucs émissaires, créer des «saboteurs»

Autre stratégie très utilisée par Staline pour détruire la vérité: transformer les experts en boucs émissaires. Dans ce cas, il dirigeait la colère de son pays contre les «spécialistes bourgeois.» Lors de son premier plan quinquennal (1928–1932), il avait bien fallu trouver un responsable de son désastreux programme d’industrialisation forcée et de collectivisation agricole, des échecs massifs des infrastructures et de la productivité. Son administration avait donc créé de toutes pièces la légende des «saboteurs», souvent dépeints sous les traits d’industriels de la classe moyenne mécontents qui, désormais contraints de travailler pour le Peuple, sabotaient littéralement le travail des ouvriers.

Les «saboteurs» se voyaient reprocher les résultats de la mauvaise organisation et de la malveillance du régime.

Les saboteurs étaient accusés de mettre des tessons de verre dans le beurre du pays, ils arrivaient même à être responsables d’une infestation de tiques. Les météorologues étaient victimes de purges parce que Staline n’aimait pas le temps qu’ils annonçaient —ils étaient incapables d’empêcher les sécheresses. Bien souvent, les saboteurs se voyaient reprocher les résultats de la mauvaise organisation et de la malveillance du régime au milieu de la désolation et de la famine généralisée (la destruction systématique de la vérité implique que nous ne connaîtrons jamais le nombre réel de morts dus au premier plan quinquennal, les estimations varient entre 4 et 10 millions, et s’accordent généralement autour de 6 millions).

Évidemment, Staline était infiniment plus meurtrier et malfaisant: le meurtre de Kirov, son rival et ami, prétexte au déclenchement de la chasse aux sorcières de la Grande Terreur, fut presque certainement organisé par Staline lui-même. Il est fort probable que nous aurons encore plus souvent l’occasion de voir l’administration Trump rejeter la responsabilité de ses actes et de ses erreurs sur un rival au cours des prochaines années.Il convient de retenir trois éléments essentiels de cette évocation de la culture du mensonge: tout d’abord, la tactique qui consiste à accuser ses ennemis de ses propres échecs et de ses crimes, aussi risibles que soient ces accusations, a déjà été utilisée par Trump avec un succès remarquable —pensez par exemple qu’il a prétendu que c’était Hillary Clinton, et non lui, qui avait initié toute l’histoire des «birthers» dirigée contre Barack Obama et qui visait à mettre en doute sa nationalité américaine. C’était clairement faux, et pourtant cela ne l’a absolument pas décrédibilisé.

Le populisme de Trump face au travail

Deuxième point: Staline présidait sur l’industrialisation de son pays, sur un flux de travailleurs qui se déversait dans les usines; Trump, malgré ses souhaits, dirigera l’autre bout du processus à mesure que la mécanisation éjectera la main d’œuvre humaine des usines. C’est une perspective économique et culturelle terrifiante à tous points de vue. Les véritables défis que devront relever les salariés confrontés à leur remplacement par un travail automatisé nécessitera une nouvelle réflexion experte et  fondamentale au niveau national. Il est peu probable que nous y ayons droit. La réaction typique de Trump consiste à accuser les délocalisations et les immigrés, deux explications historiquement datées des causes du chômage.

Si l’on se fie à l’exemple soviétique à l’autre extrémité de la chaîne de production, on peut s’attendre à ce que ces accusations deviennent de plus en plus virulentes à mesure que la situation deviendra plus désespérée. Lorsque Trump tentera de se dépatouiller avec cette transition économique, il y a fort à parier que ses adversaires, tant à Washington que dans la rue, seront dépeints comme les «élites» soi-disant responsables du problème à la base.

Ce qui nous conduit au troisième point: comme Staline, Trump a tendance à teinter de haine de classe  toute idée de compétences. L’éternelle fourberie de ceux qui sont perçus comme les «élites» sert d’excuse pour ignorer et contester les économistes, les diplomates, les historiens, les scientifiques (on y revient plus bas), les experts en sciences politiques, les médias d’informations généralistes, les étrangers et 17 organismes chargés de la sécurité américaine dont la CIA et le FBI.

N’oublions pas que le trumpisme est en réalité ancré dans la classe moyenne —malgré les mythes qui prétendent le contraire, les partisans de Trump qui ont offert les primaires républicaines au milliardaire ont des revenus annuels bien plus élevés que la moyenne nationale ou que les supporters de Hillary Clinton ou de Bernie Sanders —et que ce groupe d’électeurs diplômés du supérieur a joué le même rôle que la classe laborieuse blanche dans sa victoire aux élections. Son cabinet regorge de membres de l’élite fortunés—même si, à leur décharge, ceux-ci manquent remarquablement de compétences dans leurs nouveaux domaines.

Comprendre la psychologie du mensonge nationalisé

Voici un autre parallèle significatif: Staline rejetait les faits scientifiques dès lors qu’ils s’avéraient politiquement désagréables, en les taxant de nouvelle forme de sabotage et d’élitisme. La théorie de l’évolution était particulièrement en butte aux attaques: l’idée de la sélection naturelle ne s’accordait pas bien avec la théorie communiste. Rejetant toute preuve du contraire, Staline avait choisi de se tourner vers les théories étonnamment pseudo-scientifiques de Trofim Lyssenko, agronome aux origines paysannes parfaitement appropriées qui affirmait que les caractères acquis au cours de la vie pouvaient être directement transmis. Ce qui était clairement faux, mais qui n’a pas empêché le régime de Staline d’exiger que tous les scientifiques, quel que soit leur domaine, l’acceptent comme une vérité. Lorsque les généticiens professionnels ont crié au scandale, Lyssenko les a traités d’intellos sans cœur «qui aiment les mouches et détestent les gens», occupés à observer la copulation de leurs drosophiles en bocaux, inconscients du monde des travaux pratiques. Les scientifiques qui tentèrent de s’opposer à cette invention grossière et s’acharnèrent à rester fidèle à la réalité scientifique perdirent leur emploi, certains furent même exécutés.

En conséquence, la science soviétique fut paralysée pendant toute une génération. Tous les travaux en botanique et en biologie cellulaire durent être soigneusement élagués et revisités pour coller à une théorie inventée de toutes pièces.

Staline était tellement embourbé dans les mensonges narcissistes que cela a fini par lui nuire. Mais pas seulement à lui...

La leçon à tirer ici est claire, pas uniquement dans le domaine du rejet de la science de l’évolution, mais aussi dans celui du rejet par Trump des théories scientifiques sur le climat (un canular, paraît-il, fomenté par ces sournois de dirigeants Chinois). Mais le monde physique est indifférent aux mensonges des hommes. Il fonctionne selon ses propres principes quoi qu’il arrive.

Cela donne une idée de ce qu’il en coûte de laisser la vérité être submergée par les mensonges. Ces parallèles sont utiles à la fois pour comprendre la psychologie du mensonge nationalisé et pour avoir un aperçu du scénario dans le pire des cas. Or le pire des cas, c’est exactement ça, et il est bon de se le rappeler avant de plonger dans une panique sensationnaliste. Trump semble surtout intéressé par la pratique du pillage kleptocrate, un modèle de mauvaise administration très différent des meurtres de masse du stalinisme.

D’un autre côté, difficile de calibrer avec précision le sentiment de catastrophe idoine alors que les promesses de campagne du président élu (vérités à dimensions variables, très certainement) proposent d'emprisonner ses rivaux et incitent à les agresser, ainsi que de rassembler et de déporter des millions d’Américains en fonction de leur origine ou de leur religion. Dans la masse de bobards, personne ne peut dire quelles énormités Trump entend réellement réaliser. Son manque de fiabilité est d’ailleurs considéré comme un plus par ses partisans les plus compatissants qui se disent qu’il a menti sur le pire. C’est aussi une des choses qui déstabilisent la résistance contre lui —à gauche comme à droite.

Je devrais conclure cette discussion sur les techniques russes et l’élève américain énamouré en soulignant qu’au final, Staline était tellement embourbé dans les mensonges narcissistes que cela a fini par lui nuire. Mais pas seulement à lui: des dizaines de millions de personnes ont souffert bien plus atrocement. Il a plusieurs fois mené le pays à la catastrophe et l’a appauvri pour plusieurs générations. Il n’a pas rendu sa grandeur à la Russie, quoi que puissent prêcher ceux qui font aujourd’hui son éloge. Il a dirigé une nation économiquement estropiée par la faute de sa propre ignorance obstinée.

Staline trompé par le mythe de sa propre puissance

Et sa pire erreur, ce fut de décider de s’acoquiner avec un gars encore plus mauvais que lui, un tyran encore plus futé, un menteur encore plus calé dans le domaine. En 1939, le monde fut stupéfait —les Russes comme les autres— lorsque Staline élabora un pacte de non-agression avec Adolf Hitler. Mais en 1941, Hitler était prêt à envahir l’URSS. Il rassembla le long de la frontière soviétique la plus grande force d’invasion jamais vue dans toute l’histoire de l’Europe. Les soldats de l’Armée rouge rapportèrent entendre le grondement des tanks de l’autre côté des eaux frontalières. Hitler envoya des avions de reconnaissance dans l’espace aérien soviétique.

Mais Staline croyait à l’existence d’une sorte de fraternité des tyrans, un genre de code d’honneur entre voleurs, de respect mutuel de la violence, et pensait qu’Hitler ne violerait pas leur pacte. Il se croyait malin et envisageait de surprendre lui-même Hitler en enfreignant leur accord deux ans plus tard.

Les services de renseignements de Staline le supplièrent de prêter attention aux rapports venus du monde entier faisant état d’un début d’attaque. Des espions risquèrent leur vie pour lui envoyer des informations sur les mouvements de troupes et les programmes d’invasions. Ils lui communiquèrent des détails sur le jour et l’heure exacts où le premier coup serait porté. En réponse, Staline écrivit: «Peut-être pouvez-vous dire à votre “source” de l’état-major de l’aviation allemande d’aller se faire foutre. Ce n’est pas une “source” mais un désinformateur.»

L’histoire nous enseigne que se fier à la future bonne volonté d’un narcissique immoral et vindicatif n’est pas une très bonne stratégie à long terme.

Alors, le soir du 21 juin 1941, la Wehrmacht traversa la frontière soviétique sans quasiment rencontrer de résistance. Lorsque les premiers rapports lui parvinrent, Staline, trompé par le mythe de sa propre puissance, de sa propre importance, de sa propre sagesse, ordonna à ses armées de se tenir en retrait jusqu’à ce que la situation soit plus claire. Il fanfaronna qu’il ne s’agissait que d’une provocation orchestrée par des officiers allemands dissidents: «Hitler n’est tout simplement pas au courant.» Il s’ensuivit un véritable massacre. En quelques heures, la moitié de l’aviation soviétique fut détruite, la plupart des appareils encore collés au sol. En 10 jours, l’URSS avait presque succombé. Staline, au bord d’une sorte de crise de nerfs, se lamenta: «On a pris tout ce que Lénine a fait et on l’a transformé en merde.» Il faudrait des années et des millions de vies pour regagner le terrain perdu en moins de deux semaines.

Aujourd’hui, alors que Poutine accueille avec joie un nouveau régime américain et un nouvel ami enthousiaste à la Maison Blanche, nous ferions bien de nous rappeler cette histoire. Aux Républicains qui choisissent de «passer outre» l’exécrable vision de la réalité de Trump en pensant que cela ne les empêchera pas de prendre leur part du butin —vous jouez un jeu de dupes. L’histoire nous enseigne que se fier à la future bonne volonté d’un narcissique immoral et vindicatif n’est pas une très bonne stratégie à long terme. Un dirigeant si séduit par ses propres mensonges qu’il finit par les croire représente un grave danger pour la stabilité du pays, et, compte tenu de l'influence américaine, pour la stabilité de la planète. Notre gouvernement doit rester en contact avec la réalité. Oubliez les tensions ethniques et religieuses si vous voulez, oubliez les coûts très réels et irréversibles pour l’environnement: même les intérêts économiques ne seront pas bien servis par la représentation de fantasmes dans le monde réel.

Staline lui-même l’avait compris: quand la vérité a disparu, plus rien n’est stable et plus personne n’est en sécurité.

M.T Anderson
M.T Anderson (1 article)
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