Monde

Afghanistan: pour gagner la guerre, il faut s'allier aux milices

Fred Kaplan, mis à jour le 25.11.2009 à 11 h 28

La société afghane a toujours été structurée par les tribus. Il n'y a jamais eu de pouvoir central fort.

«Les milices afghanes combattent les talibans avec l'aide des Etats-Unis». Tel est le titre de l'article de Dexter Filkins, paru le 21 novembre 2009 dans le New York Times. Ce papier ne prétend pas percer les intentions d'Obama; pour autant il pourrait bien lever un coin du voile sur l'examen stratégique du président et ses projets pour l'Afghanistan.

Présentons les choses autrement: si Obama décide de renforcer l'engagement américain en Afghanistan, et si sa stratégie ne ressemble en rien à l'approche présentée par Filkins... l'échec de notre armée sera alors presque inévitable.

Selon Filkins, qui compte parmi les plus intrépides correspondants de guerre, les forces spéciales américaines viennent depuis peu en aide aux milices antitalibanes dans le sud et l'ouest de l'Afghanistan, où sont concentrés la majorité les insurgés. Ces milices se sont constituées d'elles-mêmes au sein de certaines tribus; les commandants de l'armée américaine espèrent pouvoir user de l'exemple de telles révoltes pour «encourager la naissance de groupes armés similaires au cœur des terres talibanes.»

De fait cette situation éveille l'intérêt - on peut même parler d'enthousiasme - des Américains pour deux raisons. Tout d'abord, ces évènements rappellent ceux de «l'Eveil d'Anbar», en 2006-2007, quand des chefs de tribus sunnites de l'ouest irakien s'étaient alliés aux forces américaines (qui se faisaient tirer dessus par ces mêmes sunnites quelques mois auparavant) pour venir à bout d'un acteur plus menaçant encore: Al-Qaïda. D'autre part, ces évènements ont poussé l'armée à s'intéresser de plus près à un rapport de 45 pages rédigé par le major Jim Gant, l'ancien chef d'un détachement de forces spéciales stationné dans la province de Kunar. L'auteur du document (intitulé «Une tribu à la fois: quelle stratégie adopter pour vaincre en Afghanistan») y raconte comment il a constitué des «tribal engagement teams» (équipes d'engagement auprès des tribus) pour aider les combattants de la région à repousser les talibans; il y expose ensuite sa stratégie visant à constituer des équipe de ce type dans le reste du pays.

Le rapport de Jim Gant a sans aucun doute éveillé l'intérêt de sa hiérarchie: au lieu d'être envoyé en Irak - comme prévu -, le major a été redéployé en Afghanistan pour aider à la création d'autres équipes d'engagement.

Dans son introduction, il affirme que l'Afghanistan «n'a jamais été un Etat au pouvoir central fort, et ne le sera jamais». La société du pays et sa hiérarchie politique ont toujours été organisées autour du système tribal; si les Etats-Unis et l'OTAN espèrent vaincre les talibans, il leur faudra donc passer par les tribus.

L'approche adoptée par les Etats-Unis depuis maintenant sept ans (se concentrer sur Kaboul et sur la formation d'une armée et d'une police... nationales) est donc vouée à l'échec. Gant ne nie pas que l'approche tribale comporte elle aussi un bon nombre de risques. Le jeu en vaut néanmoins la chandelle, selon lui. Et pour cause: «rien d'autre ne marchera».

Certains signes laissent penser qu'Obama caresse l'idée d'une stratégie similaire. Le président a rencontré sept fois ses conseillers militaires; lors de l'une de ces réunions, il a demandé un rapport sur les provinces afghanes, afin de savoir quelles régions du pays étaient en mesure d'assurer leur propre défense, et dans quelles proportions. Dans une interview récente accordée à Jake Tapper, de la chaîne ABC, il a déclaré que ses conseillers et lui-même avaient cessé de «se consacrer au seul gouvernement national de Kaboul», pour s'intéresser également «aux acteurs des gouvernements provinciaux, qui sont légitimes dans l'immédiat».

Obama a toutes les raisons d'opter pour une stratégie reposant sur le système tribal. Cela permettrait tout d'abord de placer le peuple afghan - et non plus l'occupant américain - au centre des opérations. Dans ce cas de figure, le soldat américain vit près des tribus, gagne leur confiance, les entraîne, les approvisionne en vivres et en matériel, obtient des renseignements, et combat à leurs côtés. L'Américain était un chef; il devient un allié.

Deuxième avantage: ces équipes de soldats américains fonctionnent par petits groupes. Cette approche, comme l'explique Gant, prend énormément de temps (plusieurs mois pour créer le contact, des années pour établir un lien durable) mais réclame un nombre limité de soldats. Si Obama cherche à contrer les talibans et à assurer la sécurité de l'Afghanistan sans avoir à mobiliser le renfort de 40.000 hommes demandé par le général Stanley McChrystal, il pourrait s'engager dans cette voie.

Troisième point: cette stratégie permet à l'armée américane de moins dépendre des succès politiques du président afghan Hamid Karzaï. Le succès des campagnes anti-insurrection dépend souvent du comportement des autorités locales: si ces dernières ont la réputation d'être corrompues, la campagne échouera. Karzaï a promis des réformes, ce qui pourrait redorer son blason et le rendre plus légitime aux yeux du peuple afghan. Mais même s'il ne tenait pas ses engagements, ou si ses efforts ne rencontraient pas le succès escompté, la stratégie de Gant n'en pâtirait pas vraiment: les chefs de tribus sont les seules autorités qui comptent.

Gant est parfaitement lucide quant aux difficultés que pourrait poser ce rapprochement tribal. Le risque principal serait, selon lui, de se retrouver impliqué dans on ne sait quelles luttes intestines. En 2001, pendant l'invasion américaine en Afghanistan, il arrivait que nos alliés dans la guérilla locale signalent à l'aviation et à l'artillerie américaines des «cibles talibanes» devant être détruites - en fait de talibans, ces cibles s'avéraient parfois être des camps de tribus rivales.

L'un des objectifs les plus transparents - et les plus essentiels - de la stratégie de Gant consiste à créer un réseau de tribus indépendantes, en commençant par celles d'une même province, puis d'une même région, avant de passer à la nation entière; réseau lié au gouvernement de Kaboul par un système d'échanges de bons procédés (défense mutuelle, approvisionnement). Le major n'explique pas comment cette approche «ascendante» de l'unité nationale afghane pourrait concrètement prendre forme, mais il est sûr d'une chose: si cette stratégie n'est pas mise en place, les talibans conserveront l'avantage en jouant sur les rivalités tribales.

Il précise également qu'une telle stratégie ne pourra pas, à elle seule, vaincre les talibans. Les officiers qui ont fait circuler le rapport de Gant, et qui en discutent lors de réunions en huis clos, sont de toute manière loin d'être optimistes.

Il y a deux semaines, lorsqu'un journaliste lui a demandé où en étaient les longues discussions en interne sur le sujet, le secrétaire à la Défense Robert Gates a répondu que le président Obama était en train d''«associer les meilleurs éléments des différentes idées» avancées par ses conseillers.

Lorsque Obama fera connaître sa décision - quelle stratégie adopter, combien de renforts envoyer -, il nous faudra étudier son projet avec soin. Et répondre à cette question cruciale: quel rôle aura-t-il donné aux tribus afghanes?

Fred Kaplan

Traduit par Jean-Clément Nau

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Image de Une: Soldat américain photographiant un afghan Bruno Domingos / Reuters

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