Culture

Modern Warfare 2: la guerre, c'est l'enfer

Chris Suellentrop, mis à jour le 30.11.2009 à 15 h 06

Call of Duty: Modern Warfare 2 m'a donné une horrible opinion de moi-même, et j'ai adoré ça.

Modern Wrfare 2, Charlie NZ, Flickr, CC

Modern Wrfare 2, Charlie NZ, Flickr, CC

Vous êtes peut-être déjà au courant, mais Call of Duty: Modern Warfare 2 s'est vendu à près de 5 millions d'exemplaires en Amérique du Nord et en Grande-Bretagne le premier jour de sa sortie, la semaine dernière - ce qui nous donne du 310 millions de dollars en recette de ventes, «la plus grosse sortie de l'histoire, toutes formes de divertissements confondues» selon l'éditeur Activision. Cependant, la réalisation la plus remarquable de ce jeu est artistique: c'est un FPS qui se joue comme une tragédie, et non pas comme un fantasme de puissance. C'est le jeu de guerre le plus pacifiste auquel je n'ai jamais joué, un simulateur de meurtre qui ne vous laissera pas oublier la nature de vos actions.

 

Si vous voulez jouer au jeu-vidéo le plus intéressant, le plus important et peut-être le meilleur publié cette année sans savoir ce qui s'y passe, vous feriez mieux de ne pas lire cet article avant. Comme son prédécesseur, Modern Warfare 2 abandonne le terrain traditionnel de la Deuxième guerre mondiale propre aux titres Call of Duty antérieurs. L'ensemble de la scène militaire de ce jeu ressemble comme son nom l'indique à une guerre moderne - et vous avez même le contrôle de drones Predator. L'histoire se déroule dans un présent alternatif dans lequel les Russes (oui, les Russes) réagissent à une attaque terroriste en envahissant l'autoroute américaine I-95, provoquant une guerre de rue dans les banlieues de la Virginie du Nord et, aussi, dans des sites touristiques stratégiques de Washington. Un jeu-vidéo qui serait un peu le fils illégitime de Generation Kill et de Red Dawn.

Expérience interactive

Ou quelque-chose comme ça. Si la trame de Modern Warfare 2 est compréhensible, elle est aussi grotesque. Les personnages sont plats et souvent interchangeables. Narrativement parlant, Modern Warfare 2 ne se mesure pas aux meilleurs jeux-vidéos en la matière, y compris le premier opus du même nom. Mais en tant qu'expérience interactive, tout ce que ces jeux peuvent fournir, c'est un point de repère.

Le jeu commence en Afghanistan, avec des combats aussi terrifiants qu'excitants. Comme dans le premier Modern Warfare, vos lacunes ludiques (qui pourront éventuellement conduire à votre mort) vous donneront la chance de méditer sur la citation d'un grand écrivain ou penseur. Ces citations tournent massivement autour de la vengeance comme futilité ou des dangers d'un nationalisme excessif. Bien qu'à l'occasion quelques citations militaristes fusent, l'avantage va aux pacifistes tels John Milton, Albert Einstein et Voltaire, qui s'opposent à Nathan Hale, Dick Cheney et Donald Rumsfeld, cité pour sa certitude quant à la localisation d'armes de destruction massive irakiennes.

Au départ du jeu, ces citations ont un goût de vaccin, une tentative pour contrecarrer le message répréhensible porté par la jouabilité. Ce message: tuer des étrangers au nom de son pays est une grosse marrade. Au tout début, par exemple, j'ai vraiment apprécié de voir un compatriote égorger un ennemi. Mais très vite la texture du jeu change et, remarquablement, a le courage de devenir pas du tout rigolo. Modern Warfare 2 est une expérience plus vraie que nature et captivante, à vous retourner les tripes et à jouer avec vos nerfs, dérangeante et qui vous fait réfléchir - en un mot, oui, désagréable. L'effet pervers de ce jeu est d'avoir réussi à me faire me sentir mal, au niveau de l'opinion que j'ai eu de moi-même, tout en me poussant à y jouer avec bonheur - et c'est un sentiment que les jeux-vidéos arrivent rarement à provoquer.

Terroriste russe

Le point de rupture, pour des raisons qui ne deviennent évidentes qu'à la toute fin du jeu (mais qui sont quand même ridicules), arrive quand l'un des personnages est appelé par la CIA à se faire passer pour un terroriste russe ultranationaliste. Avec trois autres hommes et des armes, vous franchissez une ligne de civils russes dans un aéroport. Puis vous les tuez tous.

Je l'admets, j'ai appuyé sur la gâchette. Le jeu m'a appris à suivre les ordres de mes camarades terroristes, et on m'avait dit aussi que la conservation de ma couverture était importante pour le salut de mon pays. Mais après une première salve, je n'en pouvais plus. Ce fut l'expérience émotionnelle la plus intense que je n'ai jamais ressentie dans un jeu. Je ne sais pas si j'ai pleuré, mais j'ai été assommé d'émotions que je pensais avoir laissées derrière moi. Alors que les voyageurs hurlaient et fuyaient le massacre aveugle, j'ai parcouru l'aéroport. J'ai laissé mon arme au repos, mais j'ai vu les trois terroristes russes tuer. Un des leurs a abattu un passager alors qu'il rampait dans une marre de sang et implorait pour sa vie.

Et je me suis mis à retirer. Je croyais qu'un garde allait me tuer, alors j'ai tiré le premier. Les balles ont atteint son corps - il a tout d'abord été touché par la salve d'un des autres types -, qui fini en soubresauts sur le sol. Alors que nous approchions une équipe de policiers anti-émeute, j'ai pensé: «Tu n'as pas à faire ça. Tu peux t'arrêter. Tu peux refuser. Tu peux repartir.» Je ne l'ai pas fait.

Massacre

Pendant un moment, cependant, je suis resté assis. J'ai attrapé un bouclier et j'ai essayé de me cacher derrière et de laisser les autres continuer le massacre. Cela n'a pas marché. J'ai donc attrapé un pistolet et j'ai essayé de tirer dans la tête du chef des terroristes. Le jeu ne me permettait pas de le faire, comme il ne me laissait pas me faire tuer. Les règles du jeu étaient claires: si tu veux avancer, si tu veux continuer à jouer, tu dois tuer ces policiers. Fais quelque chose d'ignoble avec moi. Et je l'ai fait.

Après cette scène, ce qui se jouait auparavant comme une séance de tir classique devenait moralement lourd. Alors que la guerre se déroulait maintenant en Virginie du Nord, avec des fusillades dans des stations services et des centres commerciaux, j'ai ressenti une sympathie nouvelle pour les passants de ces rues que j'avais auparavant arpentées en exultant. Alors que je m'opposais aux envahisseurs russes, j'ai eu une révélation - comme je n'en avais jamais eu dans aucun autre FPS - que des vies étaient en jeu. Mais je continuais à tuer des gens.

L'excitation du combat fut remplacée par le brouillard de la guerre, tant il devenait difficile de savoir qui était son ami et qui ne l'était pas. Je ne peux pas dire si le tir ami était possible à un niveau de difficulté moyen, mais je m'en suis soucié. A un moment, je suis entré dans une pièce remplie de compatriotes Rangers et, surpris et effrayé, j'ai commencé à mitrailler. Bien que je n'ai tué personne à ce moment-là, je crois - même si je ne peux pas vraiment dire -, que j'ai accidentellement tué un allié sans le vouloir. Et je ne me suis pas senti bien.

Alors que Modern Warfare 2 approche de son point culminant, le jeu ne vous laisse pas oublier que la guerre a un coût. Une scène montre des soldats blessés soignés près d'une rangée de cadavres, enfermés derrière la fermeture éclair de sacs mortuaires noirs. Quand les combats approchent de la Maison Blanche, l'action s'intensifie et devient plus sérieuse qu'elle n'était auparavant absurde et fantasque (bien que je confesse avoir voulu, dans un élan un peu saugrenu, bombarder le mémorial de la Deuxième Guerre Mondiale.)

Guerre inutile

Certains joueurs pourront s'opposer à la politique du jeu. Mais à la fin de Modern Warfare 2, tout le monde devient le pion d'une guerre inutile, sans héros, pas même vous. De temps en temps, le scénario cynique semble avoir été écrit par un sceptique du 11 septembre pour qui les événements mondiaux sont manipulés pour créer des prétextes à faire la guerre et à auréoler de gloire des généraux.

Mais c'est un grief contre la trame, qui mélange des rebondissements ridicules et des clichés d'action prévisibles. (Le climax et son combat à mains et poings nus). Ce n'est pas un jeu que l'on aime pour son histoire ou pour la possibilité d'y jouer à sa façon. Cependant, l'interactivité est là pour offrir une expérience qui, au moins, vous fait ressentir la confusion, le chaos et la misère des combats.

En donnant du poids à toutes les morts infligées dans les jeux-vidéos, Modern Warfare 2 réinvente le genre du FPS. La violence de ce jeu n'est pas facile ni à accomplir, ni à oublier. Alors que j'avais terminé la campagne solo, j'ai testé quelques-unes des «opérations spéciales», des mini-jeux fournis avec Modern Warfare 2 et impliquant quelques combats multi-joueurs sur Xbox Live. C'était marrant. Mais c'était creux. Je ne suis pas sûr que le tir sportif soit encore un jour quelque chose de facile.

Chris Suellentrop

Traduit par Peggy Sastre

Image de Une: Modern Wrfare 2, Charlie NZ, Flickr, CC

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