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Décortiquons les incivilités du quotidien

Julien Damon, mis à jour le 22.01.2017 à 10 h 40

Professeur associé à Sciences politiques, Julien Damon propose une analyse des gestes gênants dans l'espace public urbain.

Mégots. BigBSTRD via Flickr CC License by

Mégots. BigBSTRD via Flickr CC License by

«Il n'y a pas de petit papier par terre. Il n'y a pas de petite incivilité.» Cette affiche SNCF, présente dans les gares et les magazines, contient une vérité. Aux guichets des services sociaux ou des banques, dans la rue, comme dans les trains, les avions ou les cours de récréation, les incivilités sont perçues comme un trouble gênant. Et c’est bien ce qu’elles sont. Contribuant à une exaspération mutuelle grandissante.

Davantage que les actes, ce sont leurs conséquences qui dérangent. Salissures, odeurs, traces, résidus, déchets, souillures, reliquats, débris décomposent des espaces et paysages qui, s’ils ne sont pas nettoyés, deviennent plus inconfortables. Les incivilités nourrissent une spirale de dégradation et de déclin toujours plus difficile à enrayer quand elles ne sont pas traitées à temps. C’est-à-dire immédiatement.

Le mot incivilité, repérable dès le XVIIe siècle, est ancien. Mais les réalités qu’il désigne se sont nettement diversifiées. Alors que le terme signifiait originellement discourtoisie, il est devenu progressivement équivalent, sans grande distinction possible, de désordre, de nuisance, d’incivisme, d’impolitesse, d’insolence, de malveillance.

Des manquements au civisme ordinaire et conduites anodines qui empoisonnent la vie quotidienne, jusqu’à des délits juridiquement référencés (dont le fait de fumer des joints qui semble devenir normale dans les rues), la liste des incivilités est grande: crachats, attroupements d’individus menaçants ou exubérants, racolages ostentatoires, chahuts et violences à l’école, insultes sur les terrains de sport, mendicité agressive, graffitis et tags, utilisation importune de téléphones portables, comportements dangereux au volant, bousculades, courriers électroniques déplacés. Toutes ces atteintes, plus ou moins claires, plus ou moins violentes, plus ou moins délibérées, aux biens et aux personnes, sont difficilement appréciables et traitables par la police ou la justice.

Cinq catégories d’incivilités

Une première catégorie d’incivilités relève de la gestion des mouvements et des circulations. Tout le monde se gêne, certains provocateurs étant sciemment plus gênants que d’autres. Une deuxième catégorie relève de la manifestation de certaines fonctions physiques (cracher, manger/boire, se couper les ongles, etc.).

Norbert Elias (La civilisation des mœurs, 1939) s’est beaucoup intéressé à l’évolution du comportement de l’homme en société et notamment au «processus de civilisation». Celui-ci repose, pour une bonne part, sur la domestication de l’agressivité mais aussi sur l’adoption de règles restrictives relatives aux convenances extérieures  qui tendent à dresser entre les corps une frontière invisible. Le non-respect de ces règles ne déchire pas la civilisation mais lui porte assurément atteinte.

Une troisième catégorie d’incivilités a pour origine des conflits de territoires (monopoliser une cage d’escalier, rester assis sur un strapontin en cas d’affluence dans les transports en commun, bloquer une sortie). Des comportements brouillant la frontière entre l'espace public et l'espace privé peuvent être rassemblés dans une quatrième catégorie d’incivilités. On trouve là des situations d’intrusion d’éléments privés dans l’espace public (discussions au téléphone, écoute de baladeur sans les écouteurs) et des situations de dévalorisation de l’espace public, considéré par l’usager comme ayant moins de valeur que l’espace privé (jet de détritus, chewing-gum collé sur le siège, chaussure sur des banquettes). Une dernière rubrique de classement des incivilités rassemble les propos et comportements qui relèvent de la discourtoisie et de l’impolitesse. Il s’agit là de manquements aux rituels, écrits ou non, permettant la cohabitation dans l’espace public. De l’insulte agressive à la simple rudesse du propos.

Les 10 «D» des incivilités

Quel constat faut-il faire: tout à l’égo généralisé ou démission étatique? L’analyse des incivilités ne repose pas sur une théorie unique. Dix termes débutant par la lettre «d» balisent une exploration des explications.

1. Densité: la montée des incivilités est liée à des vies plus urbaines, les uns à côté des autres, mais aussi les uns sur les autres. A cinq ou six par m2 le vivre-ensemble confine à l’intolérable dans des transports en commun bondés.

2. Déplacement: à mobilité accrue, incivilités grandissantes. Tout simplement car les occasions de contacts et de frottements se multiplient.

3. Diversité: les incivilités sont fonction de la confrontation de traditions et modes de vie différents. Les niveaux de tolérance à diverses manifestations corporelles ne sont pas les mêmes.

4. Déshumanisation: l’espace public, géré automatiquement, est moins humain. Sans «poinçonneur des Lilas», il est plus aisé de frauder dans le métro.

5. Déresponsabilisation: comme la sécurité devient une fonction spécialisée, avec ses fonctionnaires, plus grand monde ne s’investit directement dans le respect des règles de civilité. Sinon au péril d’insultes, voire plus si incivilité aggravée.

6. Désintérêt: avec le brouillage des deux sphères publique et privée, la maximisation de l’intérêt privé rencontre l’indifférence voire le mépris pour ce qui est public.

7. Désir: nous voulons tous être servis vite et bien, induisant une certaine tension dans la relation de service.

8. Défaillance: les incivilités sont le fait d’individus mais elles résultent aussi d’insuffisances gestionnaires.

9. Digitalisation: un monde plus numérique bouscule les réalités et habitudes physiques. Il en va des conversations portables entendues par tous comme des courriers électroniques intrusifs.

10. Déni: l’incivil c’est forcément l’autre, et l’incivilité n’est pas forcément problématique. Ce déni du problème en explique pour partie l’extension

Risque de rupture

Même si les incivilités sont le plus souvent bénignes, les laisser se développer peut aboutir à des phénomènes plus graves. C’est l’enseignement principal de la théorie de la vitre cassée: laissez, dans un quartier, une vitre cassée, et bientôt les autres vitres seront cassées. Les individus, lorsqu’ils perçoivent que d’autres agissent de façon inconvenante ou déplacée, ou bien lorsqu’ils perçoivent que des lieux sont dégradés, peuvent en déduire que cette situation peut en cacher d’autres, potentiellement dangereuses. Comme l’analysait le sociologue Erving Goffman, la fonction des petites civilités de la vie quotidienne est celle d’un système d’avertissement: les politesses sont perçues comme une pure convention, mais leur absence peut alarmer. Lorsque les usagers de certains espaces publics ne s’y sentent plus en sécurité et viennent à les déserter, ces derniers peuvent se dégrader très rapidement.

Les incivilités et leurs conséquences introduisent ainsi au cœur de la vie sociale un doute qui porte sur la nature hostile ou non des intentions d’autrui et sur la capacité des autorités à traiter la violence et à maintenir l’ordre.

Le développement des incivilités constitue une question d’importance. Et le sentiment diffus d’un délitement du lien social doit probablement beaucoup à l’expérience quotidienne que l’on en fait, en particulier dans ces lieux dédiés à la mobilité que sont les gares, les stations de métro ou les rues, dans lesquels les interactions entre les gens sont jugées tantôt anonymes, tantôt rugueuses, tantôt absolument insupportables.

Le problème devient très inquiétant quand les petits papiers s’accumulent par terre, aux côtés des mégots, canettes, flaques d’urine et autres déchets. Et, surtout, quand personne ne semble s’en préoccuper. Les réactions salutaires, d’entreprises comme de municipalités, ne doivent néanmoins pas seulement s’orienter sur la prévention ou la médiation, mais sur une offre de salubrité adaptée aux villes contemporaines, et sur la répression la plus systématique.  

Julien Damon
Julien Damon (18 articles)
Professeur associé à Sciences Po
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