Monde

Gambie: Les dictateurs fous sont souvent trahis par leur armée

Camille Belsoeur, mis à jour le 19.01.2017 à 17 h 36

Le dictateur Yahya Jammeh refuse de reconnaître sa défaite lors de l'élection présidentielle du 1er décembre, en Gambie. Son successeur en exil, Adama Barrow, doit être investi au Sénégal jeudi 19 janvier. Les pays voisins menacent la Gambie d'une invasion militaire.

Des employés enlèvent une affiche électorale de Yahya Jammeh, le 4 décembre 2016 à Banjul en Gambie. SEYLLOU / AFP

Des employés enlèvent une affiche électorale de Yahya Jammeh, le 4 décembre 2016 à Banjul en Gambie. SEYLLOU / AFP

Quand un dictateur se hisse au pouvoir par la force, c'est très souvent l'armée qui lui offre le trône. Jusqu'au jour où les hommes en uniforme mordent la main qu'ils avaient naguère baisée. C'est l'histoire de Yahya Jammeh, un ancien officier devenu un autocrate fantasque qui affirme posséder un pouvoir de guérison du Sida et règne d'une main de fer depuis 1994 sur la minuscule Gambie, territoire confetti de l'époque coloniale qui longe les rives du fleuve éponyme.  

À la surprise générale, Yahya Jammeh avait pourtant reconnu sa défaite électorale lors de l'élection présidentielle du 1er décembre où les Gambiens ont pu voter pour la première fois de manière relativement libre. Dans sa tour d'ivoire, le dictateur était sûr de son fait, de sa victoire, mais le peuple en décidait autrement en élisant Adama Barrow, ancien garde du corps de personnalités locales. 

Devant les caméras, Jammeh téléphonait à son rival pour lui déclarer en anglais:

«Vous êtes le président élu de Gambie et je vous souhaite le meilleur».

«Il est vraiment exceptionnel que quelqu'un qui a dirigé le pays aussi longtemps ait accepté sa défaite», affirmait ensuite le président de la Commission électorale, Alieu Momar Njie, lors d'une conférence de presse.

Le fils du président-élu dévoré par des pitbulls

Puis tout a basculé. Le 9 décembre, Yahya Jammeh annonçait dans un volte-face qu'il ne reconnaissait plus sa défaite en pointant du doigt des irrégularités dans le comptage des voix effectué par la Commission électorale. 

La tension est montée brutalement. Le dictateur est alors légalement toujours au pouvoir jusqu'à l'investiture de son successeur, prévue le 19 janvier. Yahya Jammeh ressert de nouveau son étreinte sur le pays. Des radios privées sont fermées, des opposants sont emprisonnés puis relâchés, une mini-purge est organisée au sein de l'appareil étatique et l'état d'urgence est déclaré le 17 janvier. Le président élu Adama Barrow quitte discrètement le pays pour Dakar dans la nuit du 11 au 12 janvier par mesure de sécurité. 

Mais l'un de ses enfants n'a pas la même chance. Son jeune fils, Habib Barrow, a été dévoré vivant par quatre pitbulls le 15 janvier dans une affaire assez mystérieuse, alors qu'il avait été mis à l'abri avec ses frères et sœurs dans un quartier de Banjul, la capitale, chez un membre de la famille. Pour une raison encore trouble, le jeune garçon a été ensuite séparé des siens et envoyé chez un homme propriétaire de quatre chiens enragés, qui a laissé l'enfant seul dans la maison avec les bêtes, comme le raconte le journal Le Monde

Une armée prête à capituler

Dans le bras de fer qui l'oppose à Yahya Jammeh, le président-élu de la Gambie dispose d'un rapport de force à son avantage: le Sénégal, dont les frontières cernent totalement l'ancienne colonie britannique, excepté sur son littoral Atlantique, le soutient. Une position partagée par le Nigeria, acteur diplomatique majeur de la région, et à la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cedeao), qui affirment ne plus reconnaître Yahya Jammed comme président de la Gambie. Une investiture d'Adama Barrow à Dakar devant des représentants de pays de la région devrait déjà avoir eu lieu ce 19 janvier, à 16h, mais l'incertitude de la situation rend sa tenue toujours incertaine. 

Devant la démonstration de force du Sénégal, qui a déployé ses troupes à la frontière et reçu le renfort de l'armée de l'air nigériane, l'armée gambienne menace de lâcher le dictateur qu'elle avait porté au pouvoir. 

Mardi 17 janvier, le Nigeria a également déployé un navire de guerre au large des côtes gambiennes. Une source militaire nigériane a déclaré à l'agence de presse Reuters qu'une coalition de pays d'Afrique de l'Ouest était prête à intervenir militairement si Jammeh refusait de lâcher le pouvoir. 

«Et tout combat armé mettrait fin aux espoirs de Jammeh, anayse Jeffrey Smith, spécialiste de la Gambie, dans le magazine américain Foreign Policy. Sa minuscule armée nationale serait probablement balayée par les puissances militaires voisines, si bataille avait vraiment lieu (...) Les soldats de base ne le soutiennent pas car sa forte emprise sur les forces de sécurité est exagérée.» 

«J'aime mes hommes»

Le porte-parole de l’armée sénégalaise a annoncé que l’ultimatum fixé à Yahya Jammeh prenait fin à minuit, heure locale, à l’expiration de son mandat le 18 janvier. «Si la solution politique échoue, nous allons engager» les opérations, a confié le colonel à l'AFP. 

Dans la soirée du 18 janvier, le chef de l’état-major de l’armée gambienne, Ousman Badjie, avait également assuré que ses hommes ne se battraient pas si des troupes africaines intervenaient dans le pays. «Nous n’allons pas nous impliquer militairement. Ceci est une dispute politique», a-t-il déclaré à des ressortissants étrangers près de Banjul. «Je ne vais pas impliquer mes soldats dans un combat stupide. J’aime mes hommes. S’ils entrent, nous ferons comme ça», a-t-il ajouté, mimant le geste de la reddition.

Un destin à la Amin Dada?

Une porte de sortie honorable s'était ouverte à Yahya Jammeh lorsqu'il avait initialement reconnu sa défaite lors de l'élection présidentielle. Malgré les exactions politiques commises sous son long règne, son successeur désigné Adama Barrow avait expliqué dans un souci d'apaisement que le président sortant ne serait pas poursuivi pour des actes commis sous son mandat, dont des disparitions d'opposants, comme le note Amnesty International.

La fin de Yahya Jammeh risque désormais de ressembler à celle de nombreux dictateurs qui se sont aventurés sur une voie de non-retour dans leur quête de pouvoir et qui ont vu leur chute entériné par leurs propres soldats. C'est ce qui était arrivé au despote ougandais Idi Amin Dada, ex haut-gradé militaire, qui dans sa folie totalitaire et paranoïaque avait perdu le soutien d'une partie de son armée effrayée par ses projets guerriers. Des milliers de mutins avaient rejoint clandestinement la Tanzanie voisine en 1978, ce qui avait poussé Amin Dada a envahir ce pays en représailles. Mais ses troupes avaient vite été mises en déroute, le poussant à l'exil en Libye puis en Arabie Saoudite. 

Camille Belsoeur
Camille Belsoeur (132 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte