Culture

Comment la pop culture fait tomber les dictatures

Michael Atlan, mis à jour le 22.01.2017 à 19 h 24

Les films de Chuck Norris, la série Dallas, le Velvet Underground et Titanic ne sont pas seulement des succès en Occident. Ils ont aussi provoqué des révolutions et renversé des dictatures.

Affiche pour la comédie musicale Dirty Dancing, tirée du film. Tnarik Innael via Flickr CC License by

Affiche pour la comédie musicale Dirty Dancing, tirée du film. Tnarik Innael via Flickr CC License by

En allant au vidéo-club avec mon copain Stéphane, on se dirigeait tout droit vers les films de ninja. Vers 1986-87, c’était cool les ninjas. Il n’y avait pas de rayons dédiés alors on épluchait compulsivement les jaquettes des casettes VHS inventoriés pour y trouver la nouveauté ou la perle rare qui nous avait échappé la semaine précédente. C’est comme ça par exemple qu’on a découvert la série des American Warrior et Le Ninja Blanc avec Michael Dudikoff ou la trilogie L’implacable NinjaUltime Violence, Ninja III avec Shô Kosugi. C’était notre petit plaisir du mercredi après-midi. Le samedi soir, en revanche, avec mes parents et ma soeur, on se dirigeait plutôt vers les films pour toute la famille, comme Retour vers le futur ou L’Oncle Buck. Et avec les cousins et cousines pendant les fêtes, le choix se portait plus les comédies et comédies musicales comme Le Flic de Beverly Hills, Dirty Dancing ou Prof d’enfer pour un été.

Il y avait quelque chose de particulièrement rassembleur dans ces rituels, une communion: le voyage pour aller au vidéo-club, les débats pour choisir le film et, évidemment, le film en lui-même qu’on regardait ensemble, à deux, trois, quatre, cinq, six autour de la télé. La VHS avait ce pouvoir. Elle m’a ouvert la porte sur un monde inconnu dans la chaleur réconfortante d’un canapé. Elle m’a fait rêver d’Hollywood, de Californie, de lycées avec des casiers, de drive-ins, de centres commerciaux géants, d’ados qui conduisent, des trucs qui nous semblaient inaccessibles, des trucs qu’on ne voyait que dans les films du vidéo-club.

Il importait illégalement des films en VHS au sein de la dictature de Ceausescu, comme certains passeraient de la drogue ou des armes.

 

Des rêves qui peuvent, rétrospectivement, paraître assez triviaux. Car, à 2.000 kilomètres de là, de l’autre côté du rideau de fer, en pleine dictature communiste, où les médias, la parole et tout produit ou image venant de l’occident capitaliste était interdit ou censuré, des enfants de mon âge faisaient de ces mêmes rituels du mercredi après-midi ou samedi soir des actes politiques. C'est ce que raconte une anonyme dans le documentaire Chuck Norris vs. Communism de Ilinca Calugareanu:

«Le premier film que j’ai vu, c’était Dernier Tango à Paris avec Marlon Brando. C’était comme être frappé à la tête. Je n’imaginais pas qu’un film comme ça puisse exister. J’avais l’impression d’être frappée par la foudre. Quel film pour commencer! C’est à ce moment que j’ai réalisé à quel point nous étions loin derrière l’Occident.»

 

«Soirée vidéo chez Barbu!»

C’est un certain Toader Zamfir qui a l’idée au début des années 1980 d’importer illégalement, au sein de la sanglante dictature de Nicolae Ceaușescu, des films en VHS comme certains passeraient de la drogue ou des armes. Lui, ses produits ne se nommaient pas AK-47, héroïne ou Kalachnikov mais Piège de Cristal, Bloodsport, Top Gun ou 9 Semaines 1/2.

Grâce à plusieurs centaines de magnétoscopes qui dupliquaient les films jour et nuit, Zamfir pouvait ainsi inonder, en à peine 24 heures, la Roumanie communiste de films hollywoodiens, tous genres confondus. Son trafic était si sophistiqué et si prospère («Il faisait trois cents cassettes toutes les trois heures, soit 300.000 LEI, le prix d’une maison!») qu’il s’était même permis de «débaucher» une traductrice de la télé publique, Irina Nistor, dont la voix a doublé près de 5.000 films en dix ans, du Parrain à Shining en passant Pretty Woman.

«Elle pouvait communiquer les émotions des acteurs. J’étais en admiration devant l’originalité de sa voix. Elle était aiguë mais en même temps très plaisante et expressive. Elle était là! Elle ne faisait pas que doubler. Elle jouait aussi. Il y avait beaucoup de personnages, hommes, femmes, et elle les jouait tous. Et elle faisait aussi des commentaires. Le type disait "salut" et elle ajoutait des choses pour donner de la couleur au personnage. Elle est devenue une connaissance ou une amie.»

Et même si les magnétoscopes valaient le prix d’une voiture («une Dacia neuve, 5.000 LEI»), le message passait à travers les appartements, dans les couloirs des tours d’habitation collective:

«Soirée vidéo chez Barbu!
- C’est quoi le film?
- Quelque chose avec Chuck Norris…
- A quelle heure?
- 20 heures. A tout l’heure.
- Je vais prévenir les autres.»

Vingt, trente personnes, jeunes et vieux, se rendaient alors chez le propriétaire du magnétoscope qui, lui, de son côté, facturait une centaine de LEI la séance. «Au petit matin, je pouvais avoir 2.000-3.000 LEI et le salaire moyen à l’époque était de 2.000 LEI», raconte Barbu.

Un moyen de s'évader

Comme lors de notre rituel du mercredi après-midi ou du samedi soir, il y avait cette impatience, cette curiosité toute enfantine à découvrir un nouveau monde. A une exception près: pour la plupart de ceux qui se réunissaient dans ces minuscules appartements, ces films n’étaient ni un devoir cinéphile ni une expérience collective mais une question de «survie», comme une fenêtre laissant passer la lumière, un moyen de s’évader pour éviter de devenir fou.

Les plus jeunes fantasmaient sur les prouesses de Chuck Norris ou l’entraînement hardcore de Rocky:

«Le petit moi, qui voulait devenir grand, mettait son réveil à 5h du matin et buvait des œufs crus. Mon Dieu, c’était dégueulasse mais je les buvais. Je m’habillais chaud comme lui, pour transpirer, je prenais deux poids dans mes mains et j’allais courir.»

Les adultes, eux, se pressaient pour voir les films se déroulant à New York, à Acapulco («comme les films avec Elvis») ou à Paris car, plus que les scènes d’action, c’étaient les paysages, les rues, les maisons, les supermarchés remplis à ras bord de nourriture, la sophistication des vêtements ou les voitures («C’était impossible de voir une Lamborghini dans la rue») qui fascinaient.

«Pendant une dictature qui a tout contrôlé, ils ont perdu le contrôle de quelque chose qui semblait insignifiant, la VHS. Les VHS ont déséquilibré l’ensemble du système communiste.»

Toader Zamfir a importé illégalement des cassettes en Roumanie dans les années 1980.

Mais aussi captivants étaient les films, la fenêtre qu’ils offraient était aussi étroite que les postes de télévision sur lesquelles ils étaient regardés. Impossible en effet de parler du film le lendemain à la récré ou dans le bus («On ne savait jamais à côté de qui on était assis»). Cela pouvait vous conduire en prison («un ou deux ans») ou, avec un peu de chance, à la confiscation du magnétoscope et des VHS.

Des visionnages clandestins à la révolte

Le pouvoir des cassettes était d’autant plus grand. «Pendant une dictature qui a tout contrôlé, ils ont perdu le contrôle de quelque chose qui semblait insignifiant, la VHS. Les VHS ont déséquilibré l’ensemble du système communiste. C’est parce qu’elles étaient considérées comme triviales qu’elles ont eu un si grand impact», raconte Toader Zamfir qui n’hésite pas à s’attribuer à lui seul le mérite des immenses manifestations et des émeutes ayant causé la chute du régime de Ceaușescu en 1989.

Difficile de mesurer le pouvoir exact de ces séances vidéo sur l’état d’esprit des Roumains au moment d’agir concrètement, de descendre dans la rue (d’autant que les circonstances exactes de la chute du régime, entre intervention de Moscou et interférence des services secrets occidentaux, restent assez flous). Mais il est indéniable que la pop culture, dans son ensemble, a joué un véritable rôle de contre-pouvoir à une époque où un seul pouvoir prédominait.

En 1998, Larry Hagman, l’éternel interprète de J.R. dans Dallas, créditait par exemple sa série:

«Je pense que nous sommes directement ou indirectement responsables pour la chute de l’empire soviétique. Ils voyaient les riches Ewing et se disaient qu’ils n’avaient pas tout ça. Je pense que c’est de la bonne vieille avidité qui leur a permis de remettre en question leurs gouvernements», disait l’acteur à Associated Press.

Car aussi stupéfiant que ça puisse paraître, Dallas était bien diffusé dans tous les foyers roumains aux heures les plus sombres de la dictature Ceaușescu. Le dictateur, convaincu que l’acerbe portrait d’un capitalisme cupide et dépravé était du pain bénit pour la machine communiste, avait en effet acheté à grand frais (comme un peu partout de l’autre côté du rideau de fer) les droits de la série pour la diffuser à «son peuple».

Il n’avait probablement pas été mis au courant de la mésaventure de Staline avec Les Raisins de la colère quelques années plus tôt en Union soviétique. Persuadé que le film sur la Grande Dépression était une preuve des ravages du capitalisme sur les vies humaines, le dictateur faisait en effet montrer le film de John Ford aux populations qui, pendant le calvaire de la famille Joad, ne voyait qu’une seule chose… qu’aux Etats-Unis, même les pauvres avaient une voiture! Le film a été rapidement retiré des écrans.

 

En fait, la Roumanie a été si profondément marquée par Dallas dans les années 80 qu’il existe dans les environs de Slobozia une réplique, du décor de la série, le ranch Southfork, construit par un mafieux ayant fait fortune en exploitant le chaos de la chute du rideau de fer dans les années 90.

La Roumanie a été marquée par Dallas et Chuck Norris comme la Tchécoslovaquie l’a été par le Velvet Underground après le Printemps de Prague. C’est en effet l’arrestation et la condamnation des Plastic People of The Universe, un groupe de reprise du Velvet formé quelques jours après l’entrée des chars russes dans la «San Francisco européenne», qui déclenchera la première grande protestation emmenée par Václav Havel, le début d’une grande vague qui aboutira à la Révolution de Velours, la «Velvet Revolution», en 1989.

La «fièvre Titanic» en Afghanistan et en Corée

«Je n'avais pas conscience que j'étais contrôlée par le régime, comme un poisson n’est pas conscient de l’eau. Les Coréens du Nord ne connaissent pas le concept de liberté ou de droits de l’homme.»

Yeonmi Park, exilée nord-coréenne.

Plus récemment encore, la chute des Talibans en 2003 a provoqué une fièvre Titanic dans toute l’Afghanistan. Le Chicago Tribune racontait ainsi l’engouement de toute la population pour le blockbuster hollywoodien qu’elle avait découvert en cachette sur des VHS pendant le règne des Talibans:

«Les garçons arborent maintenant librement leurs cheveux coupés comme la star du film, Leonardo DiCaprio -un style connu ici simplement comme "Titanic" ou "la coupe Titanic". Les filles entonnent la chanson du film, My heart will go on. Au marché central de la ville, des commerçant vendent maintenant de l’anti-moustique Titanic, des déodorants et du parfum Titanic. Il est possible d’acheter du dentifrice Titanic, de la poudre faciale Titanic, du shampoing, du henné, des casquettes, des sacs et des T-shirts à l’effigie de Titanic avec DiCaprio et son amoureuse Kate Winslet se serrant dans les bras alors que le bateau coule. Tout ce qui est gros est Titanic. Des concombres géants et des pommes de terre sont vendus comme des légumes Titanic. Les populaires sandales à semelles épaisses sont vendues comme des chaussures Titanic.»

Et le film de James Cameron n’a pas aidé que les Afghans à «survivre» sous un régime tyrannique, comme le racontait en 2014 la jeune exilée nord-coréenne, Yeonmi Park:

«Le moment charnière de ma vie est quand j’ai vu le film Titanic. Ce n’était pas de la propagande mais une histoire sur des gens prêts à mourir pour l’amour. Il m’a fait réaliser que j’étais contrôlée par le régime. Je n’en étais pas consciente, comme un poisson n’est pas conscient de l’eau. Les Coréens du Nord ne connaissent pas le concept de liberté ou de droits de l’homme. Ils ne savent pas qu’ils sont des esclaves.»

Regarder Titanic: un acte anodin pour des millions de personnes dans le monde mais qui est puni par la peine de mort en Corée du Nord. En 2013, le journal sud-coréen JoonAng Daily rapportait en effet que le régime de Kim Jong-Un avait fait exécuter 80 personnes dans tout le pays, dont une majorité avait simplement regardé des films sud-coréens. En 2014, selon l’agence de presse Yonhap News, 10 officiels étaient exécutés pour avoir regardé des dramas sud-coréens.

Yeonmi Park est issue des Millenials de la génération «Jangmadang», du nom du marché (plus ou moins) noir qui s’est organisé après la grande famine de la fin des années 90 (et la mort de 3,5 millions de personnes). Elle raconte qu’elle a su trouver la force de fuir grâce à cette pop culture, malgré ses quatorze ans de l’époque. En l’informant, en la faisant rêver, c’est cette culture occidentale qui lui a donné la force de traverser l’enfer de la frontière chinoise (où sa mère a été violée pour l’éviter à sa fille) et du désert de Gobi, d’affronter la discrimination des Sud-Coréens et enfin de parvenir à terminer ses études.

Et si Matrix inspirait la Corée du Nord

La pop culture a aussi permis à Yeonmi Park d’apprendre l’anglais, racontait-elle au Daily Beast:

«J’ai regardé beaucoup d’émissions de Ellen DeGeneres et d’épisodes de Friends, de la saison 1 à 10, 24 épisodes par saison. Je les ai regardé encore et encore. J’ai également écouté beaucoup de conférences TED. C’est là que mon anglais s’est énormément amélioré.»

Et cette nouvelle génération, qui n’a pas grandi avec des VHS mais avec des DVD, des disques durs et des clés USB pourrait bien être celle du changement dans le royaume ermite. Cette génération «familière des grands couturiers comme Christian Dior», cette génération qui connaît Leonardo DiCaprio, les Charlie’s Angels ou James Bond, cette génération ne fuit plus seulement pour «survivre» et échapper à la faim et à la misère comme la précédente. Mais simplement pour «être libre», un concept qui, comme le rappelle la jeune Yeonmi, en 70 ans de tyrannie sanglante a eu le temps de disparaître de beaucoup de consciences. La pop culture permet ce changement, cette évolution des mentalités et des attitudes. Elle permet de (r)éveiller les consciences.

Il se peut alors, qu’un jour, la masse critique de gens inspirés par le dernier Star Wars, un film d'animation Pixar ou une romance avec Jennifer Lawrence sera suffisamment massive pour se soulever, pour faire une révolution qui rendra à nouveau leur liberté aux Nord-Coréens, comme les Roumains, les Tchèques ou les Afghans avant eux. Peut-être que ce jour là, comme Neo dans Matrix, après sa rencontre avec Morpheus, ils trouveront la force d’échapper à «la prison de leur esprit».

 

Michael Atlan
Michael Atlan (54 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte