Culture

«Finnegans Wake» est-elle l'œuvre d'un psychopathe ou une des plus grandes impostures du XXe siècle?

Elise Costa, mis à jour le 19.01.2017 à 11 h 18

Œuvre inaccessible pour certains, merveille d’orfèvrerie linguistique pour d’autres, «Finnegans Wake» est le roman – si tant est même qu’il puisse être défini comme tel – le plus étrange et impénétrable de James Joyce. Et si le texte n’avait jamais été qu’une blague?

La tombe de James Joyce | MS via Flickr CC License by

La tombe de James Joyce | MS via Flickr CC License by

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James Joyce n’est pas seulement un écrivain spécial. Il est aussi un homme à part. Originaire d’un pays truffé de légendes et de trèfles à quatre feuilles, Joyce l’irlandais a gardé le gène de la croyance populaire. Richard Ellman, auteur de la biographie de Joyce parue en 1959, écrit dans une note de bas de page: «Joyce connaissait les superstitions de la plupart des pays d’Europe, et il les avait toutes adoptées.» Ce trait de caractère explique pourquoi l’écrivain, alors pris dans les méandres de Finnegans Wake, déclare que seul James Stephens pourra prendre la relève de son livre s’il venait à mourir.

James Stephens –en plus d’être bien sûr un auteur irlandais– porte le même prénom que lui et est né dans la même maternité une semaine après sa venue au monde. Maintenant, pourquoi Joyce pense-t-il mourir pendant l’écriture de son manuscrit? Il lui faut dix-sept ans pour achever Finnegans Wake. Son manuscrit débute dès la fin d’Ulysse, en 1923, et se termine en 1939. Il meurt deux ans plus tard, en 1941.

Psychopathe ou imposture?

Joyce, probablement encore sonné par son travail titanesque, estimait que ses lecteurs devaient consacrer autant de temps à la lecture de son livre qu’il n’en avait passé à l’écrire. Non pas qu’il faille près de deux décennies pour venir à bout de 923 pages, mais le texte lui-même est quelque peu douloureux. Imaginez un peu passer dix-sept ans de votre vie à lire ceci:

«Hici le toujours semeur des graines lumières pour les vieilles âmes cochonnées veau froides qui sont dans le dorminatoire de Boeufmute après la nuit du verbe au porteur de Nuahs et la nuit du marmitissage de Moahs, Pu Nuseth, dieu des relévations au pays Ntamplin de l’au-delà d’enfermeille, totop triomphant, dixit.»

Ou cela:

«Pourquoi? On se prépuce ici de raconter une histoire de petite déjeunette au lit, de parriacide et de couscouche, mais aussi d’enfientes et autres marchandises usées horsnaissance, écoulées chauffées en cours d’ rut, lutte et hainemitié. Pourquoi? Chaque récit a son terme, vidnis Shavarsanjivana, et tant va la mallahrêves ou peut-être manque de bol qu’à la fin elle crache. Pourquoi? C’est une sotte de zigzag systhème diasthème, qui dort sa fabrique chez vous c’est vous n’importe où. Pourquoi? J’y suis.»

(Les deux extraits sont tirés du chapitre 17 disponible ici)

Le frère de Joyce, Stanislaus, va jusqu’à affirmer que Finnegans Wake est «l’œuvre d’un psychopathe ou d’une énorme imposture littéraire». Il n’y a pas vraiment de thème central mais le projet ambitieux pourrait se résumer à une vision métaphysique de l’histoire. Les chapitres sont peuplés de mots-valises composés de plusieurs langues (par exemple, «Au nom d’Annah la toute-puimazi», fait référence aux sourates du Coran, au mot «Mazi» qui signifie «temps anciens» en turc et «ensemble» en grec). Sans compter les paraboles issues de contes celtiques, l’argot irlandais et les références au Necronomicon de H.P. Lovecraft.

Une œuvre méta

La femme de Joyce, Nora, raconte qu’elle entend son mari, plongé dans son manuscrit, rire derrière son bureau. Il écrit «The Wake» pour un insomniaque qui, une fois arrivé à la fin du livre, n’aurait qu’à le reprendre du début, et ainsi de suite. Tandis que les critiques débattent eux-mêmes sans fin sur les qualités littéraires du livre, une nouvelle rumeur émerge: et si Finnegans Wake n’avait jamais été qu’une blague? Et si Joyce avait composé la plus belle œuvre trollesque?

À travers ce monument indigeste, certains pensent que l’auteur veut se moquer de la littérature et de ses spécialistes qui y voient, parce qu’ils l’ont comprise, une œuvre de génie. Un charabia écrit dans un langage universel (car s’il ne veut rien dire, il veut tout dire) et qui n’aurait d’autre raison d’être qu’être disséqué, jusqu’à sa destruction. Comme l’histoire revue et corrigée par Joyce, qui y voit un éternel recommencement, un cycle de la naissance jusqu’au chaos qui engendre une nouvelle naissance etc. Finnegans Wake est moins une œuvre trollesque qu’une œuvre méta.

C’est à la fois une œuvre géniale et une œuvre écrite comme une vaste blague. «Il était absinthe»; «Roamaloose et Rehmoose»; «Sa biogramie»... sont certes autant de néologismes prêts à faire sourire. C’est une œuvre qui force au respect mais qui semble ne pas respecter celui qui la lit, car son absurdité peut donner le sentiment de ne pas être assez intelligent pour la comprendre –la pire des insultes pour le lecteur.

Nora Joyce, qui déplore auprès de son beau-frère Stanilaus que James la traite «comme une personne ignorée», n’a elle-même que peu de considération pour Finnegans Wake: «Ce Gloubi-blouga que tu écris… Pourquoi n’écris-tu pas des livres sensés que les gens puissent comprendre?» C’est bien un cercle, que l’on ne sait vicieux ou vertueux. Une œuvre à la beauté musicale qui provoque des douleurs neuronales. Est-elle prétentieuse parce qu’elle est une plaisanterie pour initiés qui oblige à suivre les dédales de l’esprit de Joyce, ou une œuvre qui au contraire croit en nous?

Le mystère Lavergne

Comment s’échapper de Finnegans Wake si elle est une boucle? Peut-être en observant ce qui est en dehors de la boucle. Finnegans Wake contiendrait aussi de multiples références à la physique quantique. D’ailleurs, le «quark», la plus petite des particules élémentaires connue à ce jour, doit son nom à Joyce. Le physicien Murray Gell-Mann eut l’idée de la nommer ainsi après avoir vu le vers suivant: «Three Quarks for Muster Mark!». C’est encore l’anecdote la plus sensée à fournir.

Dans l’article «Joyce, mode d’emploi» publié dans Le Monde le 3 décembre 1982, Philippe Lavergne, le traducteur de l’édition française explique avoir englouti Finnegans Wake, «dévoré comme un roman policier». Lavergne ne travaille pas dans l’édition. Il est ingénieur dans les transmissions. Il aurait mis vingt ans à venir à bout de la bête. Sauf que dans la revue  «R comme Réel», son existence est remise en question. Et s’il n’y avait jamais eu de Philippe Lavergne?

En 2011, le roman-OVNI tombe dans le domaine public, et alors La Croix nous apprend que le petit-fils de Joyce s’est, toute sa vie, opposé à ce que le travail de son grand-père soit exploité sous une quelconque forme, rendant par là son œuvre encore plus inaccessible au monde. Toutefois, une traduction chinoise a pu être possible, grâce aux huit années de travail de Dai Congrong. Plus incroyable, elle s’est vendue à 8.000 exemplaires. Comment un texte intraduisible réussit alors à être traduit?

Et voilà que la boucle nous rattrape.

Pour ceux qui voudraient comprendre Finnegans Wake, il existe un merveilleux mode d’emploi en anglais, disponible gratuitement en ligne.

Elise Costa
Elise Costa (93 articles)
Journaliste
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