Monde

Chelsea Manning a vécu sept ans de calvaire

Grégor Brandy, mis à jour le 17.05.2017 à 14 h 37

Celle qui était auparavant le soldat Bradley Manning, arrêté en 2010 pour avoir transmis des documents confidentiels de l'armée américaine à WikiLeaks, a retrouvé sa liberté ce 17 mai 2017, 28 ans plus tôt que prévu.

 "Free Chelsea Manning" Poster  | Exile on Ontario St via Flickr CC License by

"Free Chelsea Manning" Poster | Exile on Ontario St via Flickr CC License by

Chelsea Manning a été libérée, ce mercredi 17 mai, de la prison militaire de Fort Leavenworth. En janvier dernier, Barack Obama avait commué sa peine de 35 ans de prison, à laquelle elle avait été condamnée pour avoir fourni de nombreux documents classés secret à WikiLeaks.

Chelsea Manning est libre. À quelques heures de la fin de sa présidence, Barack Obama a commué sa peine, et l'a réduite de presque 30 ans. Au lieu de sortir de prison en 2045, Chelsea Manning a finalement quitté la prison militaire de Fort Leavenworth dans le Kansas le 17 mai prochain.

Alors que son mandat touchait à sa fin, on se demandait si Barack Obama allait bien accorder une grâce ou une remise de peine à l'ancien soldat américain de 29 ans, condamné à 35 ans de prison en août 2013, pour avoir fourni de nombreux documents classés secret à Wikileaks, en 2010, la plus lourde peine pour un lanceur d'alerte. Il y a une semaine, le 11 janvier dernier, NBC indiquait que Barack Obama avait ajouté le nom de Chelsea Manning à une liste de possibles remises de peine.

Mais pour comprendre toute cette histoire, il faut revenir à 2007, quand Chelsea Manning décide de rejoindre l'armée, comme son père, qui l'avait chassée de son domicile en raison de son homosexualité. À l'époque, elle s'appelle Bradley Manning, et commence à travailler pour l'armée américaine en tant qu'analyste, en août 2008, avant d'être déployée en Irak en octobre 2009. Là, explique le New York Times, elle aide «son unité à mesurer l'activité des insurgés dans la zone dans laquelle elle patrouille, un rôle qui lui donne accès à un réseau d'ordinateurs classifié».

Les révélations de WikiLeaks

Le 5 janvier 2010, Chelsea Manning créé un dossier sur les événements en Irak, qui contient 400.000 documents, qui deviendront les «War Logs». Trois jours plus tard, elle en fait de même avec des documents sur l'Afghanistan. Deux semaines après, de retour aux États-Unis, alors qu'elle séjourne chez sa tante, elle indique avoir contacté le Washington Post pour lui fournir les documents, mais pense que le quotidien américain ne la prend pas au sérieux. Elle assure également avoir contacté le New York Times, sans succès. Le quotidien new-yorkais travaillera cependant avec WikiLeaks par la suite sur la divulgation de ces mêmes documents.

Elle pense les laisser à Politico, mais abandonne l'idée à cause de la météo, qui l'empêche de voyager rapidement avant son retour en Irak. Elle choisit finalement d'envoyer les documents à WikiLeaks, accompagnés d'une note, destinée au départ au Washington Post.

Chelsea Manning ne sait alors pas si tout cela a bien marché, mais en a la confirmation quand elle envoie un premier câble diplomatique concernant l'Islande, en février, et s'aperçoit treize heures plus tard qu'il est en ligne sur le site de WikiLeaks.

251.287 câbles diplomatiques

Le 5 avril 2010, Wikileaks publie la vidéo sur laquelle on peut voir un hélicoptère américain tirant sur un groupe de civils, causant la mort d'une vingtaine de personnes, dont deux journalistes de Reuters, en juillet 2007, à Bagdad, en Irak.

«Au centre de l'image en noir et blanc, le viseur suivant sa cible donne l'impression d'un jeu vidéo. On peut entendre les commentaires des soldats qui ouvrent le feu. “Come on, fire!”», raconte Libération. Cinq jours après, Chelsea Manning envoie les 251.287 câbles diplomatiques en sa possession à WikiLeaks. Le site les mettra en ligne cinq mois plus tard, et l'affaire deviendra le «cablegate».

Toutes ces divulgations, explique aujourd'hui le New York Times, «ont déclenché une agitation frénétique alors que les hauts cadres de l'administration Obama tentaient de minimiser les préjudices potentiels, dont la mise en sécurité de certains étrangers dans des pays dangereux, identifiés comme ayant aidé les troupes américaines ou des diplomates. Les procureurs, en revanche, n'ont présenté aucune preuve, démontrant que quelqu'un avait été tué à cause de ces fuites».

Les confidences fatales

En mai 2010, un mois après les premières révélations, Bradley Manning se confie à un hacker, Adrian Lamo, après avoir lu un article à son sujet sur Wired. Lors de ces conversations, raconte le site américain, elle indique qu'elle a fourni 260.000 câbles diplomatiques classés secret à WikiLeaks, et parle de deux vidéos qu'elle indique avoir fourni à WikiLeaks: celle de l'attaque de l'hélicoptère américain en Irak en 2007, mais également une autre prise pendant un raid aérien, en Afghanistan en 2009, dont WikiLeaks a confirmé l'existence, mais que l'organisation n'a pas encore publiée.

«C'était un déversement de données... facilité par de nombreux facteurs... physiques, techniques et culturels. L'exemple parfait à ne pas suivre en matière de sécurité informatique. J'écoutais “Telephone” de Lady Gaga et je faisais du playback, pendant que j'exfiltrais ce qui était peut-être le plus grand déversement de données de l'histoire américaine. Assez simple et pas très glamour. Des serveurs faibles, des enregistrements informatiques faibles, une sécurité physique faible, un renseignement faible, des analyses de signaux inattentives... une tempête parfaite.»

Adrian Lamo contacte ensuite les autorités américaines, et le 26 mai, Chelsea Manning est arrêtée, puis placée en détention au Koweit. Quand on apprend la nouvelle, au début du mois de juin 2010, WikiLeaks refuse de confirmer que Manning est bien sa source, mais indique que si c'est le cas, «c'est un héros national», avant de s'en prendre aux journalistes de Wired.

Elle est ensuite transférée à Quantico, en Virginie, aux États-Unis. Là, explique l'AFP, elle est inculpée de huit chefs d'inculpations criminels et de quatre violations du règlement militaire.

«Il lui est reproché d'avoir “transféré des données confidentielles sur son ordinateur et ajouté un logiciel non autorisé sur un système informatique classé secret” et d'avoir illégalement récupéré “plus de 150.000 notes diplomatiques”, selon l'acte d'inculpation.»

Condamnée à 35 ans de prison

Quelques mois plus tard, en mars 2011, l'armée l'inculpe de vingt-deux chefs d'inculpations, dont celui de collusion avec l'ennemi pour la diffusion de plus de 720.000 câbles diplomatiques et documents militaires. Elle risque alors la peine capitale et jusqu'à 135 années de prison. «Le soldat Manning explique à la cour qu'elle a fait fuiter les documents pour lancer un débat public aux États-Unis sur le rôle de l'armée et la politique étrangère américaine. Lors d'une audition, plus tard, elle s'excuse d'avoir “fait du mal aux États-Unis”, et indique qu'elle a cru par erreur qu'elle “pourrait changer le monde pour le mieux”», explique la BBC

Le 21 août 2013, elle est finalement reconnue coupable d'espionnage, condamnée à 35 ans de prison, et renvoyée avec déshonneur de l'armée américaine«Elle avait été reconnue coupable de la plupart des chefs d'inculpation qui pesaient sur lui, mais blanchi du plus grave en juillet, l'accusation de “collusion avec l'ennemi”», détaille alors Le Monde. «Je n'ai pas complètement saisi l'étendue des conséquences de mes actes», déclare-t-elle alors.

Le lendemain, le 22 août, Bradley Edward Manning annonce qu'il devient Chelsea Elizabeth Manning, dans une déclaration lue à la télévision américaine, par son avocat.

«Je suis Chelsea Manning. Je suis une femme. Etant donné ce que je ressens et ce que j'ai ressenti depuis mon enfance, je veux commencer un traitement hormonal aussi vite que possible. J'espère que vous me soutiendrez dans cette transition. Je demande également qu'à partir d'aujourd'hui, vous m'appeliez par mon nouveau nom et utilisiez un pronom féminin (excepté pour les courriers officiels).»

 

Nouveau combat

Cette décision va lancer un nouveau combat pour Manning, note AP, puisqu'un porte-parole de l'armée déclare alors, que «l'armée américaine ne fournit pas de traitement hormonal ni d'opération de changement de sexe».

Finalement, rapporte le New York Times, «sous la pression d'une plainte déposée en son nom par Chase Strangio de l'association de défense des libertés civiles ACLU, l'armée lui a partiellement autorisé la transition vers sa vie en tant que femme, en lui donnant un traitement hormonal, et en la laissant porter des sous-vêtements féminins, et un peu de maquillage». En revanche, précise le quotidien, l'armée ne l'a jamais autorisé à porter des cheveux longs, «citant des risques de sécurité», et elle n'a pas encore été autorisée à voir un chirurgien pour son changement de sexe.

Elle entame également une grève de la faim, en septembre 2016, «pour obtenir les soins nécessaires à son changement de genre», et l'arrête quatre jours plus tard, quand l'armée lui «donne l'autorisation de subir l'opération chirurgicale nécessaire à son changement de sexe».

Le chemin vers la liberté

Depuis sa condamnation, Chelsea Manning a fait deux tentatives de suicide. La première en juillet dernier, et la seconde, en octobre, alors qu'elle se trouvait à l'isolement «pour la punir de sa première tentative de suicide», rappelle Le Monde.

«Saisi de son dossier, le rapporteur des Nations unies sur la torture a considéré que ses conditions de détention étaient “cruelles, inhumaines et dégradantes, à la limite de la torture”.»

Un mois après sa deuxième tentative de suicide, en novembre dernier, Chelsea Manning envoie une lettre demandant au président américain de commuer sa peine. En conclusion, elle écrit ceci:

«Je ne demande pas de grâce de ma condamnation. Je comprends que les différentes conséquences collatérales de ma condamnation par la cour martiale resteront à jamais dans mon casier judiciaire. La seule clémence que je demande est d’être autorisée à sortir de la prison militaire où j’ai passé six années à l’isolement, alors que je n’ai jamais voulu nuire aux intérêts des Etats-Unis ou à d’autres membres des services américains.»

Finalement, à la surprise de nombre d'acteurs, Barack Obama décide de commuer sa peine. Chelsea Manning pourra sortir de prison le 17 mai prochain. Celle qui est la lanceuse d'alerte à avoir passé le plus de temps en prison dans l'histoire des États-Unis va retrouver la liberté sept ans après, si Donald Trump ne décide pas de contester la décision de son prédécesseur.

Grégor Brandy
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